Propos insignifiants

Des livres et des écrivains, en toute légèreté.
 
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 Michel Houellebecq dans Paris-Match

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LP de Savy
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MessageSujet: Michel Houellebecq dans Paris-Match   Sam 18 Nov 2006 - 15:33

Michel Houellebecq. Mon tour est passé.

Paris-Match, 16/11/2006

Depuis dix ans, il crée l’événement en littérature. Il a fait école mais ni le maître ni ses disciples n’ont su devenir les nouveaux mandarins de l’édition. Aujourd’hui, la fête est finie. Et il repart. Direction : la science-fiction.



Paris Match. Comment jugez-vous la littérature française de ces dernières années ?

Michel Houellebecq.
En 1994, avec la parution de “Cantique de la Racaille” de Vincent Ravalec et de mon livre “Extension du domaine de la lutte”, avec la création du prix de Flore, avec le passage des “Inrockuptibles” à un rythme hebdomadaire, quelque chose de nouveau est apparu. Certaines institutions ont suivi le mouvement très vite, comme Canal+ ou J’ai lu. La mention “Nouvelle génération” sur les J’ai lu avait agacé tous les participants – nous étions trop individualistes pour nous sentir membres d’une génération ; mais, avec le recul, c’était la vérité ; J’ai lu et Librio ont fait un très beau travail. On a vu arriver des gens qui tenaient leur culture du Livre de Poche – c’est-à-dire de la littérature classique, mais aussi de la littérature de genre (polar, fantastique, science-fiction).

Philippe Djian n’était-il pas dans la même situation ?

Oui, c’était notre précurseur – mais il était seul, et donc ça a eu moins d’impact.

La Série noire a été importante ?

Même si Dantec est le seul à y avoir vraiment débuté, c’était quelque chose que nous connaissions tous. Pendant longtemps, la Série noire a été la seule à maintenir une tradition d’examen du monde – sujet devenu trop vulgaire pour la littérature générale. Malheureusement, son engagement d’extrême gauche conduisait les auteurs de polars à une vision stéréotypée (sujet-type : une magouille immobilière dans la région de Nice avec un député divers droite...). Par ailleurs, les clichés propres au genre lui interdisaient d’aborder l’intime (il est difficile, par exemple, d’y trouver un vrai personnage féminin). Malgré tout, cette collection, sous l’impulsion de Patrick Raynal, a maintenu la tradition d’une littérature à la fois populaire et de qualité – ce qui n’a jamais existé en France pour la science-fiction ou le fantastique.

Ce mouvement apparu au milieu des années 90 a-t-il disparu ?

J’ai le sentiment que quelque chose s’est cassé l’année dernière. La mort de Guillaume Dustan m’a beaucoup affecté ; c’était un être lumineux, extrême, il était important par sa présence autant que par ses livres. Et puis Philippe Muray a disparu à son tour ; il était insolent, lui, il n’avait peur de personne. Ils vont beaucoup nous manquer dans les années à venir.

Par quoi ce mouvement a-t-il été remplacé ?

Des textes consensuels sont apparus, pour le plus grand soulagement de tous. Il y a un vrai retour de la littérature édifiante, des bons sentiments, des indignations prévisibles – Philippe Claudel pourrait assez bien symboliser ce courant.

La grande littérature du XIXe siècle français ne laissait-elle pas mieux sa place au négatif ?

Quand une société est forte et sûre d’elle-même, comme la France du XIXe siècle, elle peut supporter une littérature négative. Ce n’est plus vraiment le cas de la France d’aujourd’hui. Les gens ont besoin d’être rassurés. Ils ne peuvent plus supporter la moindre trace de négativité, ni même de réalisme.

Pourquoi cette école littéraire a-t-elle disparu ?

Finalement, nous étions moins arrivistes qu’on pouvait le penser. Je m’en suis aperçu au moment de la succession de Raphaël Sorin chez Flammarion. On m’a demandé qui je voyais pour le remplacer. J’aurais pu dire “moi”, mais je suis trop paresseux pour être éditeur. J’ai alors suggéré Frédéric Beigbeder, pensant que ça l’amuserait. Il a démissionné au bout de deux ans. Cela démontre un manque navrant d’acharnement à saisir les positions de pouvoir. De tous les gens apparus au milieu des années 90, aucun n’a suffisamment voulu le pouvoir. En leur temps, Gide, Nimier, Sollers avaient su occuper des places fortes. Au fond, nous sommes restés des punks, et nous connaîtrons le même destin.

Vous n’avez pas montré l’exemple.

C’est vrai. J’ai eu tort, car le pouvoir ne reste jamais vacant ; et nous avons laissé passer notre chance d’imposer nos goûts littéraires.

Mais il est encore temps de prendre ces positions de pouvoir.

Non, c’est trop tard. En 1998, nous avions toutes les cartes en main. Le tour est passé, ce sera pour d’autres, plus jeunes. Nous avons été vaincus par ceux que Pascal appelait les “demi-habiles” : les enseignants, les libraires...

Donc ce mouvement n’aura duré que dix ans. C’est peu.

Après tout, la grande époque de la pop n’a pas duré plus de dix ans, ni l’époque de haute tension du romantisme ou du surréalisme. Bon, je ne veux pas nous comparer à ces gens-là, nous étions quand même d’un niveau en dessous.

Reste-t-il une place pour vous aujourd’hui si la littérature revient aux bons sentiments et à la mièvrerie ?

Je sais ce qu’il faut faire pour passer pour gentil ; je ne suis pas idiot. Mais je n’en ai pas très envie. J’ai déjà dit beaucoup de choses sur la société contemporaine, et au fond j’en ai un peu marre. Je pense revenir à mes premières amours : la science-fiction. “La possibilité d’une île” est une étape dans cette mutation. La science-fiction me permet de bifurquer vers une littérature plus poétique et plus ouverte au rêve. Les motivations des personnages peuvent y être moins dictées par la dichotomie balzacienne (le plaisir et l’or). En se projetant dans l’avenir, on peut imaginer d’autres ressorts.

Pourquoi y a-t-il assez peu de bons livres de science-fiction ?

C’est une littérature trop intelligente, l’émotion née de l’identification personnelle ne décolle pas. Il y a peu de vrais romans de science-fiction avec des personnages émouvants et inoubliables. Cela me tente. C’est un enjeu intéressant.

Vous avez été beaucoup attaqué. Souffre-t-on de ce genre d’agression ?

Guillaume Dustan était plus fragile que la moyenne. Moi, je suis plus résistant. Etre insulté par un con reste un petit plaisir. Et sans doute est-il moins désagréable d’être insulté qu’ignoré. Mais pour “La possibilité d’une île”, c’est allé trop loin.

On a mal accueilli le livre ou son auteur ?

Il y avait une sorte de hargne contre moi, comme s’il fallait me faire payer trop de succès ou trop de notoriété. Je suis allé trop loin, on ne me le pardonnera pas. Je l’avais senti. Quand j’ai remis le manuscrit, je me suis dit que les ennuis allaient commencer. Lors de mon interview avec “Les Inrockuptibles” en juin, je savais que je vivais mes derniers bons moments. Ce pays a un côté terriblement vindicatif. Je peux me consoler avec des tournées en Croatie…

Pourtant, la France voue un culte à ses écrivains…

C’est vrai, ce pays attache une grande importance à sa littérature, contrairement à d’autres nations qui acceptent de ne plus trouver en vente que des livres américains. C’est le pays au monde où il est le plus facile, pour un écrivain, de passer à la télévision. Mais quand on a trop de succès, cela passe pour indécent. Une fièvre égalitariste supporte mal la réussite.

Les éditeurs français sont-ils bons ?

Un peu conventionnels : ils n’aiment pas les nouvelles, ils n’aiment pas la poésie... Une fois, j’ai voulu faire publier un livre que l’on m’avait envoyé. Echec. C’étaient des nouvelles écrites par une fille, je les avais trouvées bonnes, je les ai données à un éditeur, et ça n’a pas marché. Ça m’a énervé. Surtout quand on songe que les éditeurs confient la lecture des manuscrits arrivés par la poste à n’importe qui. C’est un travail bas de gamme dans les maisons d’édition, alors qu’il devrait être confié à la personne la plus qualifiée. Il est tout à fait possible à l’heure actuelle que de grands textes restent ignorés.

Qu’attendez-vous d’un éditeur ?

Qu’il ne retouche pas mon texte. Cela n’a l’air de rien, mais comme j’ai des procès presque à chaque fois, l’obtenir est déjà beaucoup. A part ça, je m’intéresse surtout à l’objet livre. Je trouve les livres français moches. J’attends d’un livre qu’il soit beau, pratique et agréable à prendre en main. Par contre, je n’ai jamais remis en cause les stratégies de lancement de mes éditeurs, c’est leur métier.

De Maurice Nadeau, le premier, à Claude Durand, le dernier, quels ont été vos meilleurs éditeurs ?

L’éditeur le plus doué que j’ai rencontré, c’est Joaquim Vital, le patron de La Différence. Il avait du flair dans tous les domaines, et une ouverture d’esprit étonnante. Mais il n’était absolument pas sérieux, ne payait pas ses auteurs et difficilement ses employés, il était au fond incapable de gérer une entreprise. On ne peut pas dire que les éditeurs français soient nuls. P.o.l. ou Le Dilettante ont joué un vrai rôle. Je serais plus sévère avec les libraires qu’avec les éditeurs. Leurs coups de cœur me fatiguent. Déjà l’expression “coup de cœur” m’énerve ! Dans l’ensemble, ils sont péniblement conformistes.

Et que pensez-vous de la presse littéraire ?

L’appétit pour la polémique pourrait être considéré comme l’une des qualités de ce pays, mais on a exagéré, on a beaucoup trop fait appel à la justice ces dernières années. Nicolas Jones-Gorlin, Eric Bénier-Bürckel, Renaud Camus, beaucoup d’auteurs ont été au cœur d’un scandale et aucun ne s’en remettra, ils sont grillés à jamais. Moi aussi j’ai eu des problèmes, mais ma position était plus forte... Et à chaque fois, les auteurs ont été accusés de “provoquer” pour vendre leurs livres, alors que les éditeurs détestent les polémiques, qu’ils n’aiment rien tant que la vente paisible d’un produit calibré qui déclenchera les coups de cœur spontanés des libraires...

Vous avez cherché les ennuis en parlant de la religion musulmane, “la plus con du monde”, au moment de la sortie de “Plateforme”...

C’est vrai, c’était stupide de ma part car je me suis retrouvé héros d’un combat qui ne m’intéresse pas. Je continue à penser que la croyance en Dieu devrait normalement décroître, même si les événements semblent me donner tort. J’ai l’impression que l’on se comporte aujourd’hui avec les religions comme avec les danses bretonnes : du moment que c’est un peu traditionnel, un peu vieux, ça devient respectable et presque sympathique.

Le livre de Jonathan Littell n’a guère créé de polémique. L’enviez-vous ?

L’hostilité finit par fatiguer, oui. Au moment de “La possibilité d’une île”, j’avais développé ce que j’appellerais le “syndrome Jean-Jacques Goldman”. Le chanteur s’était acheté une page de publicité pour recenser toutes les critiques négatives parues sur un de ses albums. Il se retournait de manière pathétique vers son public. J’ai vécu la même chose en me retrouvant ému à pleurer lorsque quelqu’un dans la rue me disait aimer mon livre. Certes, il est vrai que c’est le public qui compte, mais la critique est tout de même supposée émettre un avis autorisé. En arriver à tirer gloire des critiques négatives, ce n’est pas normal.

On dirait que quelque chose s’est cassé en vous ?

C’est vrai. J’ai la sensation d’avoir participé à des années innovantes et brillantes. Ravalec, Dantec et moi, nous avons regardé le monde en face. Cela manquait. Je garde de bons souvenirs de cette époque. C’était ma jeunesse, et elle est derrière moi. Quand Guillaume est mort, j’ai compris que ma jeunesse était finie. On s’est bien amusés, mais la fête est finie. La littérature, elle, continue. Elle traverse des périodes creuses, puis cela revient.



Auteurs : Jérôme Béglé et Gilles Martin-Chauffier.

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