Propos insignifiants

Des livres et des écrivains, en toute légèreté.
 
AccueilFAQRechercherS'enregistrerMembresGroupesConnexion

Partagez | 
 

 Une analyse critique de JK.Galbraith

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
LP de Savy
Rang: Administrateur


Nombre de messages : 710
Date d'inscription : 06/04/2005

MessageSujet: Une analyse critique de JK.Galbraith   Sam 18 Nov 2006 - 23:08

JOHN KENNETH GALBRAITH, PRIX LYSSENKO EN 1994
pour sa défense du salaire minimum et
des politiques socialistes de lutte contre le chômage

A première vue, le parcours de John Kenneth Galbraith ne présente pas d'anomalie particulière. Né en 1908 au Canada, cet homme du siècle mène aux États-Unis une brillante et double carrière d'universitaire et de haut fonctionnaire de l'administration fédérale, passant, comme l'a fait Keynes en son temps, de l'une à l'autre, au vu des circonstances et de ses relations. En tant qu'universitaire, il fut professeur d'économie politique à la prestigieuse université d'Harvard, et fut élu, au début des années soixante-dix, président de l'American Economic Association qui regroupe la plupart des économistes américains. En tant que haut fonctionnaire, il occupa plusieurs postes importants à Washington, et notamment celui d'ambassadeur en Inde, sous l'administration Kennedy, expérience dont il tira, entre autres, deux ouvrages : le Journal d'un ambassadeur, et un roman intitulé Le Triomphe (1968, traduction française chez Gallimard, 1969).

Ce parcours presque exemplaire ne mériterait pas les honneurs du prix Lyssenko, si l'on ne s'en tenait qu'aux apparences. En revanche, au delà des fonctions assurées par J.K. Galbraith, il y a sa pensée, exprimée dans de nombreux ouvrages et articles dont l'analyse révèle un auteur lyssenkiste de premier plan.

Au delà de ses fonctions officielles, J.K. Galbraith s'est toujours fait le porte-parole de la gauche radicale américaine, celle constituée par ceux que l'on appelle parfois, malheureusement, des "libéraux", le terme américain liberal n'ayant en l'occurrence rien à voir avec sa signification européenne. Ainsi, s'il a présidé l'American Economic Association, Galbraith était aussi le président de l'A.D.A., "Les Américains pour l'action démocratique", l'une des organisations les plus influentes de cette gauche radicale américaine. De même, son roman tiré de son expérience d'ambassadeur est une satire impitoyable des aspects les plus noirs de la diplomatie américaine, en même temps qu'un fervent plaidoyer pour ces blanches colombes que sont les révolutionnaires marxistes d'Amérique latine.


Cela dit, on n'est pas nécessairement lyssenkiste parce que l'on est engagé idéologiquement à gauche, même si cet engagement y prédispose. Le lyssenkisme de Galbraith ressort en fait de ses écrits qualifiés d'économiques qui, depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, alimentent, avec succès, le marché des idées. Ces écrits présentent, en effet, une démarche typique qui justifie le choix d'aujourd'hui du jury du Club de l'Horloge. Dans un premier temps, Galbraith dénonce la science économique comme Lyssenko combattait la génétique, en accusant les économistes d'être idéologiquement biaisés par leur foi dans le marché, de défendre une science réactionnaire justifiant le conservatisme et l'inégalité. Dans un second temps, et comme l'a fait Lyssenko, Galbraith développe sa propre analyse, une vision du monde et des relations économiques inspirée de la vulgate marxiste et qui, à défaut de fondements scientifiques, repose sur une rhétorique et des arguments idéologiques. Cette démarche est tellement caractéristique, que si le prix Lyssenko n'existait pas, on pourrait délivrer un prix Galbraith... dont Lyssenko serait un des premiers lauréats !

Dès 1952, J.K. Galbraith publie deux ouvrages significatifs. D'une part, A Theory of Price Control , dans lequel, pour lutter contre l'inflation, il propose, au lieu de l'approche monétariste qualifiée de "mystique", une fixation administrative du prix et des salaires, comme si le blocage du thermomètre empêchait le malade d'avoir la fièvre. D'autre part, est publié la même année Le Capitalisme américain : le concept du pouvoir compensateur (traduction française en 1955), dans lequel il développe la thèse selon laquelle toute concentration de pouvoirs en suscite une autre qui lui fait contrepoids : les grandes entreprises suscitent de puissants syndicats, et les deux favorisent une importante administration publique, cette nouvelle trinité galbraithienne étant considérée comme "sainte", puisqu'elle intègre l'extension de l'Etat. Cette thèse a été démontée notamment par George Stigler (A.E.R., mai 1954), qui a montré que grandes entreprises et grands syndicats ne sont pas toujours en rapport d'opposition, et que ces deux groupes peuvent s'entendre ensemble sur le dos des consommateurs ; en outre, l'extension de l'Etat n'est pas la conséquence de l'existence de ces grands groupes, mais ce sont plutôt ceux-ci qui sont la résultante d'une économie administrée ; enfin, on constate que la plus grande concentration du pouvoir syndical se trouve dans les secteurs où le pouvoir des employeurs est peu concentré.

Mais les faits sont le dernier souci de notre auteur, dont les concepts clés, tel celui du pouvoir compensateur, sont difficilement testables et procèdent de simplifications et de généralisations abusives. Dans ces deux premiers ouvrages de 1952, la manière galbraithienne est déjà bien au point. La pensée se développe suivant la "rhétorique du sarcasme", qui présente les opposants de façon si ridicule que l'on se dispense d'une réfutation logique de leurs arguments, le dénigrement allant jusqu'à des attaques ad hominem, les accusant de défendre des intérêts acquis à travers leurs absurdes doctrines.

Cette rhétorique se retrouve dans l'ouvrage le plus célèbre de J.K. Galbraith : L'Ere de l'opulence, paru en 1958, comme dans son ouvrage sans doute le plus ambitieux, Le nouvel Etat industriel, publié en 1968. L'auteur y abandonne pratiquement le thème du pouvoir compensateur, mais continue à prôner les avantages d'une extension des pouvoirs économiques de l'Etat sur la base d'arguments renouvelés, toujours aussi peu scientifiques, non testables, et où l'affirmation idéologique l'emporte sur la recherche de la vérité.


Dans L'Ere de l'opulence, sont dénigrés les goûts des gens ordinaires, supposés être manipulés par la publicité des grands groupes industriels. Dans Le nouvel Etat industriel, le concept de "technostructure" remplace celui de pouvoir compensateur comme élément de régulation de la société. Ces deux ouvrages ont connu un succès médiatique et une popularité d'autant plus surprenante que leurs thèses ne résistent pas à l'analyse.

Ainsi, la notion d'opulence n'est jamais précisément définie, alors même qu'elle exige, d'après Galbraith, une nouvelle analyse économique. L'erreur épistémologique étant ici de croire que la science économique dépend d'un quelconque niveau de richesse ou de pauvreté, alors que le degré de généralité de ses lois la rend indépendante de ce niveau. De même, s'il est vrai, et même banal, de constater que l'utilité marginale des biens décroît pour les agents dont le revenu augmente, il est faux de penser, comme le fait Galbraith, que cette utilité marginale est quasi nulle. Sa décroissance ne dit rien sur son niveau, et si le point de satiété était atteint, les échanges économiques n'auraient sans doute plus lieu. L'argument selon lequel ces échanges sont artificiellement maintenus par la publicité des grands groupes n'est pas démontré. Le déterminisme naïf de Galbraith, en la matière, laisse ouverte la question de savoir pourquoi la publicité n'influence pas notre auteur. Et s'il a le droit ne de pas avoir les mêmes goûts que ceux de la plupart des gens, il n'a pas celui d'imposer aux autres ses propres préférences. C'est pourtant ce qu'il voudrait faire en confiant à l'Etat l'éducation des goûts des individus, pour les sortir des griffes de la publicité des producteurs. La désinformation est là typiquement lyssenkiste, car, en réalité, ce n'est pas la publicité, mais Galbraith lui-même qui tient à supprimer le libre choix des consommateurs, et c'est lui qui voudrait imposer un nouvel ordre artificiel de préférences par l'action coercitive de la puissance publique. En fait, Galbraith ignore délibérément la distinction entre le marché économique et le marché politique, entre le contrat et la contrainte.

Ce dénigrement de la souveraineté du consommateur sera renforcé par la vision du "nouvel Etat industriel", où des technocrates gestionnaires aidés par l'Etat sont supposés commander à l'économie moderne. D'après Galbraith, celle-ci est dominée par des groupes géants contrôlés par une "technostructure" recherchant la croissance plutôt que le profit, et reléguant l'actionnaire à un rôle purement passif. Et de terminer son allocution présidentielle, lors de la conférence annuelle de l'American Economic Association en 1972, par ces mots : "Si L'Etat est la commission exécutive du capital concentré et planifié, c'est en partie parce que l'économie néo-classique fait taire ceux qui soupçonnent qu'il en est ainsi..."


La vision de l'économie moderne proposée par Galbraith n'est qu'une répétition du thème marxiste de la concentration croissante des entreprises, agrémentée de quelques idées de Thorstein Veblen et de James Burnham. Il s'agit d'une vision idéologique, qui ne repose sur aucune base empirique. Au contraire, les travaux du professeur britannique John Jewkes, comme ceux du professeur américain Harold Demsetz, montrent que "presque toutes les observations recueillies de façon systématique infirment cette doctrine". Aucun indice n'a pu être trouvé du fait que la maximisation des ventes se substitue à la maximisation du profit, et le rôle des marchés financiers, que tout le monde peut constater, contredit la thèse d'un actionnariat passif. Des savants aussi différents que R. Solow, M. Friedman ou J. Meade ont rejeté la vision galbraithienne pour manque de réalisme et de preuve, et un spécialiste de la structure de l'industrie aussi renommé que le professeur G.C. Allen n'a pas hésité à démissionner de l'American Economic Association lorsqu'il apprit la présidence de Galbraith, afin de protester contre l'élection d'un penseur dogmatique trop éloigné des critères de scientificité.

Dans une conférence prononcée en 1976 devant l'Institute of Economic Affairs de Londres, Milton Friedman n'hésitait pas à déclarer que Galbraith ne doit pas être considéré comme un savant recherchant des explications, mais plutôt comme un missionnaire cherchant à recruter des adeptes. L'important n'est pas son hypothèse mais son idéologie, car son interprétation de l'économie dérive de sa perspective idéologique et non l'inverse.

A ce titre, il mérite amplement le prix Lyssenko.


ANNEXE

J.K. GALBRAITH ET LA DEFENSE DU SALAIRE MINIMUM




L'analyse économique élémentaire démontre qu'un salaire minimum, imposé par la puissance publique, est un facteur de chômage. En effet, en limitant la flexibilité des salaires sur le marché du travail, il ne permet pas à l'offre et à la demande de main-d'œuvre de s'équilibrer librement. L'O.C.D.E. a encore rappelé cette évidence en 1994, en soulignant, en ce qui concerne la France, que le niveau élevé du salaire minimum était une des causes les plus importantes du chômage des travailleurs peu qualifiés et notamment des plus jeunes.

J.K. Galbraith, quant à lui, s'est toujours déclaré chaud partisan du salaire minimum, notamment dans son allocution de 1972, devant l'American Economic Association. Il a réitéré récemment, dans un article publié par Le Monde le 29 mars 1994 sous le titre : "Si vous baissez les salaires, vous augmenterez le chômage." L'auteur y emploie des arguments typiquement lyssenkistes, déclarant notamment : "Les gens qui veulent baisser les salaires (...) veulent, en fait, économiser de l'argent ; leur argument est un habillage superficiel de la traditionnelle exploitation des salariés, y compris des plus jeunes. Je soutiens fermement le salaire minimum. Sans aucun compromis possible."


Comme à l'accoutumée, J.K. Galbraith multiplie les affirmations sans preuve, en dénaturant l'opinion de ses adversaires. Les économistes qui se prononcent pour la suppression du salaire minimum ne souhaitent pas la baisse des salaires. Ils pensent seulement qu'il n'appartient pas à l'Etat de les fixer de manière autoritaire. On peut même estimer que les salaires seront probablement plus élevés, à terme, dans un pays qui se sera débarrassé de ce genre de réglementations, puisqu'il sera plus prospère.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
Ouvrages de John Kenneth Galbraith

­ Le Triomphe, Gallimard, 1969
­ Journal d'un ambassadeur, Denoël, 1970
­ L'Ere de l'opulence, Calmann-Lévy, 1972
­ La Science économique et l'intérêt général, Gallimard, 1974
­ Le nouvel Etat industriel. Essai sur le système économique américain, Gallimard, 1979
­ Chroniques d'un libéral impénitent, Gallimard, 1981 (inclut, pp. 351-368, l'allocution présidentielle de 1972 devant l'American Economic Association, "L'Economiste face à la question du pouvoir")
­ Anatomie du pouvoir, Le Seuil, 1985
­ Capitalisme, communisme et coexistence : de l'antagonisme à l'entente (avec Stanislav Menchikov), Interéditions, 1988

http://www.clubdelhorloge.fr/lyssenko_1994galbraith.php
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
 
Une analyse critique de JK.Galbraith
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Oeil critique?
» Comment bien critiquer - La critique pour les nuls
» La triste fin de Robert Marble (critique)
» L'échec critique de Duke Nukem Forever fait une première victime
» Armure avec talent esquive+2 et "premier coup critique"

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Propos insignifiants :: Archives :: Ailleurs-
Sauter vers: