Propos insignifiants

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 Roger Nimier : hussard bleu et talon rouge

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LP de Savy
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MessageSujet: Roger Nimier : hussard bleu et talon rouge   Mer 6 Déc 2006 - 23:31

La légende d’un Nimier dandy est tenace. N’a-t-il pas contribué, lui-même, à alimenter sa réputation d’amateur de jeunes dames, de voitures rapides, d’alcools blancs ? Ce dandysme vécu nous permet-il de traquer un éventuel dandysme dans son œuvre ? Nimier s’est donné beaucoup de mal pour donner l’impression qu’il écrivait du bout des doigts, beaucoup de mal aussi pour cacher sous une apparente facilité un travail consciencieux, un souci du bel ouvrage. Solitaire entouré d’une foule de gens, homme de plaisir fasciné par l’ascèse, paresseux et oisif qui n’arrête pas de travailler, de « créer » par l’effort, désespéré joyeux qui professe l’ennui chic, Nimier ne fut pas heureux. Cette fête du dandysme qu’il illustra un temps se brisera tragiquement. « Il n’y a pas de dandy heureux », écrit Maud Sacquart de Belleroche. Il n’y a que des dandysmes tragiques, croyons-nous pouvoir ajouter.

Auteur de deux romans « hussardiens », les Mémoires d’un indifférent (Albin Michel) et Le Hussard blet ou vingt ans après (Editions Vent d’Est), Alain Sanders a consacré de nombreux articles et études aux écrivains que Bernard Franck étiqueta naguère, de manière quelque peu abusive, « Hussards », par opposition à la lourde infanterie sartrienne des années d’après guerre.



Ce que la presse en dit



Éléments, automne 2006
Passionné par l’aventure des « hussards », auteur lui-même d’au moins deux romans « hussardiens », il y a longtemps qu’Alain Sanders connaît Nimier par cœur — et même avec le cœur, comme il le dit lui-même avec le goût des jeux de mots qui le caractérise. Nimier est pourtant bien différent des héros à la John Wayne et des baroudeurs tous terrains qu’il affectionne tant par ailleurs. Cela montre, comme le disait Goethe, que deux cœurs peuvent battre dans une même poitrine. Mais dans ce bel essai, Sanders ne retrace pas seulement la vie de l’auteur des Épées, des Enfants tristes et du Grand d’Espagne. Il se lance aussi dans une vaste enquête sur le dandysme, cherchant à montrer que « le dandysme de Nimier fut éminemment post-baudelairien » (comme chez Drieu, Paul Morand ou André Fraigneau), et combien l’indifférence était en quelque sorte feinte, ou jouée, chez cet écrivain qui s’est toujours plu à donner de lui-même une image de facilité. Nimier n’a d’ailleurs jamais dédaigné de soutenir certaines causes politiques, même s’il a toujours privilégié l’engagement éthique ou esthétique, les deux tendant à se confondre chez lui, comme chez tous ceux qui n’ont pas oublié les Grecs. La légende d’un Nimier dandy est-elle à revoir ? Sur ce point, Sanders donne la parole à divers écrivains, sans parvenir à entamer le doute. Évoquant les personnages de Nimier, il écrit que « leur insolence à l’égard des valeurs modernes cache mal la peur et l’amertume », ce pourquoi peut-être « il n’y a que des dandysmes tragiques ». Outre une bibliographie complète, l’ouvrage présente en appendice quatre lettres inédites de Nimier.
A.B.



Rivarol, n° 2782, 20 octobre 2006
Roger Nimier fut-il un dandy, un dandy véritable, dans sa vie et dans son œuvre ? Beaucoup seraient tentés de répondre par l’affirmative, tant cela semble évident. Il est vrai que Nimier lui-même ne contribua pas peu à entretenir ce qui relève peut-être de la seule légende. La question est pourtant moins simple qu’il n’y paraît.
L’ami Sanders la pose dès l’entrée de son essai. Il en précise les contours, la palpe, la scrute sous toutes ses coutures, la place sous l’éclairage des années 1950, celle des Hussards (encore le terme, utilisé le premier par Bernard Frank, est-il impropre et récusé, du reste, par ceux qu’il désignait).
Il analyse aussi bien la vie que l’œuvre, débusque dans l’une et l’autre la moindre trace qui pourrait faire de l’auteur du Hussard bleu le lointain héritier de Brummell, Barbey ou Baudelaire. Pour faire bonne mesure, il interroge des écrivains, parmi lesquels notre cher Robert Poulet. Leurs opinions, parfois surprenantes, sont pour le moins contrastées. Nous sommes à la fin des années 1970, preuve que la genèse de ce livre a été longuement mûrie.
Outre la perspicacité de Sanders — je pense notamment à son étude des pastiches, Bernanos, Giraudoux, Proust, Céline, la Marquise de Sévigné — et sa parfaite connaissance du sujet car sa bibliographie est un modèle du genre, le lecteur de cet ouvrage ne peut qu’être séduit par le sérieux d’une enquête à placer à côté de la biographie publiée par Marc Dambre chez Flammarion en 1989, Roger Nimier, hussard du demi-siècle.
P.-L. Moudenc



Reconquête, n° 231, octobre 2006
On sait très bien l’admiration d’Alain Sanders pour Nimier dont un des héros s’appelle François Sanders ce qui n’est justement pas une coïncidence.
Pour lui, Nimier est un grand frère, un modèle peut-être dans certaines manières de vivre et d’écrire même si bien entendu un authentique dandy n’imite jamais. Nimier aimait les alcools blancs. Ce n’est pas une habitude d’Alain. Mais son goût de Nimier lui a fait tout lire de lui et lire aussi probablement presque tout ce qui a été écrit sur lui et dont il nous donne une importante sélection.
Nimier fut l’un des écrivains que Bernard Franck qualifia de Hussards. Ces hussards avaient tout simplement en commun le goût de la belle littérature, des romans qui racontent la vie. Ils étaient enfants d’Alexandre Dumas, amoureux du risque, des éclats de rire, des belles filles, des duels. On les voyait comme Blondin, suivre le Tour de France en moto ou comme Haedens, sur les tribunes de Rugby avec le truculent abbé Pistre, cet excellent conseiller spirituel qui, en ancien rugbyman de haut niveau, enseignait que « mieux vaut donner que recevoir »...
Ces écrivains, chacun à sa manière, étaient avant tout des insoumis. Ils refusaient la papolâtrie sartrienne et donc les souverains poncifs de « l’art engagé ». Cet art engagé, à sens unique, à sens inique, conformiste, sans risque, leur faisait horreur. Non pas qu’à l’occasion ils ne soient pas capables eux aussi de s’engager mais pas d’une manière soviétoïdale, derrière un camarade gourou.
Ils étaient comme l’écrit Alain « non pas désengagés mais dégagés ». Enfants aussi de Cyrano aux prompts envois qui magnifiquement touchent et qui mouchent les Sartre, les Mauriac, les De Gaulle... Nimier aimait Dumas et ses mousquetaires. Il a donné avec D’Artagnan amoureux un superbe pastiche qui est comme un hymne à la vie. Et Alain de citer cet échange : « Que dites-vous de la mort au tréfonds de vous-même ? — Qu’elle n’y est pas ». Y a-t-il réponse plus bellement chrétienne que cette certitude de mousquetaire ?
B.A.
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Roger Nimier : hussard bleu et talon rouge   Mer 6 Déc 2006 - 23:35

Valeurs actuelles, 13 octobre 2006
Dans un essai sympathique et à beaucoup d’égards inspiré, Alain Sanders s’efforce de ruiner la légende mondaine de Nimier. Il est trop bon lecteur, trop proche de surcroît de l’écrivain qu’il admire, pour n’avoir pas pressenti que le dialogue capital dans l’œuvre de Nimier se noue entre ses créatures Sanders et Saint-Anne. Le tempérament sauvage de l’un, le dilettante de l’autre. Le « hussard bleu » et le « talon rouge », comme le proclame le titre. De là la complexité de Nimier : il y avait chez lui du dandysme, mais c’était le fait d’un dandy tragique. De là qu’on le réduirait à une caricature frivole si l’on ne retenait que les virtuosités de Saint-Anne en oubliant les ruades de Sanders. Ce livre, d’une intuition exacte et d’une information parfaite, ne néglige aucune des facettes de Nimier.
Pol Vandromme



La Nef, n° 174, septembre 2006
On a du mal à le croire aujourd’hui. Il fut une époque où l’on pouvait s’afficher clairement de « droite » et être reconnu comme l’un des romanciers qui comptent. C’était... peu après la Seconde Guerre mondiale. Le « politiquement correct » n’avait pas encore droit de cité bien qu’on ait fusillé plusieurs écrivains « mal-pensants » au moment de la Libération. [...]
La grande amitié de Blondin fut celle qui le lia à Roger Nimier. La trajectoire rapide et tragique de l’auteur du Hussard bleu a souvent été évoquée et décrite. Depuis des années, nous attendions la publication de la thèse d’Alain Sanders sur Nimier. Enfin, elle vient de paraître sous le titre Roger Nimier, hussard bleu et talon rouge. En prenant comme angle d’étude la question du dandysme de Nimier, Alain Sanders est allé au cœur même de la vie et de l’œuvre de l’écrivain. Il ne s’agit donc pas d’un zoom sur un aspect particulier de Nimier, mais d’une fascinante exploration, qui montre combien Sanders a compris son sujet en raison de la connaturalité qui existe entre les deux hommes. Ceux qui ont lu et apprécié les Mémoires d’un indifférent paru chez Albin Michel savent combien Sanders a su continuer la veine initiée par Roger Nimier. Plusieurs témoignages et lettres inédites complètent cette très riche étude, révélant la complexité et le drame intérieur de Nimier en même temps que celle d’une période qui contraste terriblement avec l’étouffoir actuel.
Philippe Maxence



Présent n° 6151, 19 août 2006
Alain Sanders : Roger Nimier, Hussard bleu et talon rouge
Un écrivain « dégagé » mais jamais désengagé
Roger de La Perrière, qui prendra plus tard le pseudonyme de Roger Nimier, naît à Paris le 31 octobre 1925. Il est le fils d’un ingénieur, inventeur entre autres choses de l’horloge parlante — avec des aïeux corsaires malouins —, et d’une violoniste premier prix du Conservatoire de Paris, « qui préféra le mariage à sa carrière ». Le futur Roger Nimier prépare au lycée Pasteur de Neuilly une licence de philosophie, discipline où il excelle. En 1944, à l’âge de 19 ans, il s’engage dans le 2e régiment de hussards. Blessé au combat, il est démobilisé au printemps 1945. En 1948, il publie Les Epées, et remporte un succès livresque immédiat. Suivront : Perfide (1949), puis en 1950 Le Grand d’Espagne et surtout Le Hussard bleu, qui nous raconte les tribulations picaresques, en mars 1945, d’un escadron de hussards faisant route à travers la Rhénanie. « Un de ces romans mythiques où se mire une génération. » En l’occurrence celle qui eut vingt ans sous l’Occupation. Ou, quinze ans plus tard, vingt ans dans les Aurès. Après Les Enfants tristes (1951) et Histoire d’un amour (1953), Roger Nimier s’accorde neuf années de silence avant de faire paraître, en 1962, l’année où il se tue dans un accident de voiture, son D’Artagnan amoureux. Durant sa retraite de romancier, Nimier déborde pourtant d’activités diverses : dans l’édition (où il est conseiller littéraire de Gaston Gallimard), dans le journalisme (chroniqueur dramatique et littéraire à La Table ronde, La Parisienne, Art, il est également rédacteur en chef d’Opéra et du Nouveau Femina), et enfin dans le cinéma, sa nouvelle passion, où il signe des scénarios et des dialogues de films. Il « mondanise » également beaucoup, donnant l’impression de brûler sa vie dans un tourbillon de frivolités. Alain Sanders, auteur de deux romans « hussardiens », Les Mémoires d’un indifférent et Le Hussard blet ou vingt ans après, s’est toujours situé dans une totale filiation avec l’auteur du Hussard bleu. Au point parfois de sembler présenter une sorte de consanguinité gémellaire avec certains héros de Nimier. Cet essai sur l’auteur des Enfants tristes et de ses rapports controversés avec le dandysme constitue sur le sujet une sorte de somme romanesque indépassable. Captivante de bout en bout...
Selon François Nourrissier, le dandysme de Roger Nimier relèverait du mythe. L’auteur des Epées n’était pas un dandy mais un homme « singulier, déroutant, brutal, brillant, fidèle, insolent, attentif ». Dandy est certes un mot chargé d’ambiguïté, donc source de malentendus. Mais si mythe il y a, Nimier aura lui-même beaucoup contribué à le nourrir.
La notion de dandysme commence avec l’Anglais George Brummel (1778-1840), roi de la mode et arbitre des élégances de son époque. La définition du mot dandy est alors celle d’« un homme qui se pique d’une suprême élégance dans sa mise et ses manières ». Il a pour synonyme des termes plutôt péjoratifs : gandin, gommeux, mirliflore, muscadin...
Importé en France par les immigrés de la Révolution, il prend vite, au-delà de toute considération vestimentaire, une connotation politique. Sous le Directoire, le terme muscadin désigne en effet de jeunes royalistes dont la tenue excentrique symbolisait une sorte de réaction silencieuse contre le débraillé et l’austérité révolutionnaires.
Dans ses Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand donne cette définition amusée du phénomène dandy : « ... Le dandy doit avoir un air de conquérant, léger, insolent, il doit soigner sa toilette, porter des moustaches ou une barbe taillée en rond comme la fraise de la reine Elisabeth ou comme le disque radieux du soleil... Il monte à cheval avec une canne qu’il porte comme un cierge, indifférent au cheval qui est entre ses jambes par hasard... »
Il s’agit là en somme du portrait-robot de ce que le XIXe siècle appellera un « fashionable ». Balzac, lui, se dit agacé par « cette espèce de jocrisse qui ne savent que bien mettre leur cravate » et qu’il qualifie avec mépris de « meubles de boudoir ».
Mais l’esprit dandy ne s’arrête pas à la vêture. Son adepte peut être tout à la fois « un satrape et un fashionable, Brummel et Sardanapale ». Délaissant Brummel, Roger Nimier, en revanche, jouera volontiers avec les apparences trompeuses d’un satrape de comédie et les lointains reflets d’un Sardanapale désenchanté.
Le dandysme littéraire prend sa source bien au-delà de Brummel. Il est en partie « l’héritier de certains auteurs des XVIIe et XVIIIe siècles dont Nimier revendiquera hautement l’héritage tout de scepticisme narquois ». Tallement des Réaux (1619-1690) bien sûr, et sans doute plus encore que l’auteur des Historiettes, le cardinal de Retz (1613-1679).
Comme ses illustres prédécesseurs, Nimier a le sens inné de la formule tout à la fois « hautaine et méprisante ». Talon rouge peut-être, mais très loin, on va le voir, du « meuble de boudoir ».
Le geste, ou si l’on préfère la geste, du dandy se détermine par la société à laquelle il appartient et s’oppose. Or, le contexte historique dans lequel Nimier va inscrire son « dandysme », c’est celui, dangereux entre tous, de la guerre civile qui à la Libération déchira la France, et l’enferma durant quelques années dans une terreur épuratrice initiée par les communistes.
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Roger Nimier : hussard bleu et talon rouge   Mer 6 Déc 2006 - 23:37

La génération de la défaite
Nimier appartient à cette génération qui a eu 20 ans en 1945. Cinq ans auparavant, ces jeunes Français on vécu la débâcle de 1940 et vu s’écrouler, dans le fracas des armes, toute une civilisation autour d’eux. « La défaite de 1940 a définitivement ruiné, aux yeux de ces adolescents, l’image d’une France pour laquelle ils n’ont plus à vingt ans que la gentillesse méprisante que mérite une vieille personne dont on a trop attendu l’héritage. »
L’Occupation puis la Libération ne contribuèrent guère à changer leur vision des choses. Surtout de la chose politique. « En 1945, la guerre n’a pas pu être une épopée, mais elle continue d’être une guerre civile. Il ne reste plus qu’un monde vieilli où la tragédie essaie de se transformer en comédie. Mais sans les années folles. Les dernières illusions patriotiques (ou nationalistes) ont été balayées par les armées étrangères qui ont traversé le pays. »
Dans Les Inciviques, paru en 1955, Paul Sérant écrit : « En 1940, parce que la guerre était une guerre civile internationale, un grand nombre de jeunes Français voulurent être des militants, un peu pour céder à leur nature impétueuse, un peu par goût de l’activisme, un peu par révolte antibourgeoise. La politique les a pris, puis les a broyés. »
La politique a donc mortellement déçu les jeunes gens de ces années terribles. Qu’ils en fussent les acteurs malheureux ou de simples spectateurs. Peut-être pour la raison « qu’ils en avaient trop attendu » ? Pour ceux qui avaient cru en elle avec le plus de ferveur et de désintéressement, la politique est désormais devenue une sinistre mystification et une parodie.
Après la déception et l’amertume, vient l’heure du désenchantement. L’auteur du Romantisme fasciste constate : « Ce qui demeure au fond d’eux-mêmes, lorsque a disparu l’exaltation lyrique, c’est une grande aptitude à l’anarchie. » Le dandysme intellectuel de Nimier relève de ce désenchantement... Mais chez lui, l’anarchie s’appellera désormais indifférence et dilettantisme.
Toutefois avant l’indifférence, il y avait eu l’envie de combattre. Sans doute a-t-il d’abord cru que « l’indignation, puis la révolte suffiraient à changer les choses ». Dans Uranus, Marcel Aymé décrit de façon cocasse et ironique une petite ville pavoisée de la Libération. « La plupart des drapeaux étaient anglais et soviétiques, les Blémontois ayant tous un très grand souci de montrer leur patriotisme. Il se trouvait pourtant quelques collaborateurs effrontés pour n’arborer à leurs fenêtres que les drapeaux français. »
En 1945, le dandysme de Roger Nimier s’apparente à cette sorte « d’effronterie ». Une effronterie que l’on peut alors facilement payer de sa vie...
En ces années de terreur révolutionnaire, ce genre de facétie demandait non seulement une bonne dose d’insolence, mais aussi beaucoup d’audace. D’août 1944 au début de l’année 1950, la fureur épuratrice, attisée par les communistes, sera le pain quotidien des Français. En 1948, au beau milieu de ce climat délétère de délation, de suspicion et de répression digne de la Russie soviétique, Roger Nimier publie un roman très provocateur, Les Epées, dont le héros, François Sanders, passe avec légèreté de la Résistance à la Milice et se permet de déclarer : « Il y avait du bon et du mauvais dans la Milice. Je mets l’impopularité au premier rang des bonnes choses. » Ou encore : « Le peuple parisien qui avait héroïquement couvert les pissotières de croix de Lorraine à la craie pendant quatre ans, le peuple parisien bomba les muscles et songea qu’il aurait bientôt notre peau. Mais enfin, on avait eu la sienne auparavant et c’était justice. »
C’est ce genre de phrases en forme de nasardes que le jeune romancier décochait avec impudence et désinvolture aux commissaires politiques de l’épuration qui régnaient désormais sur la France libérée et tout particulièrement sur la république des lettres.
Le plaisir aristocratique de déplaire
Dans Le Hussard bleu, Nimier récidive de plus belle. « Quand les hommes de cette planète seront un peu plus difficiles, je me ferai naturaliser humain. En attendant je préfère rester fasciste, bien que ce soit baroque et fatigant. » Décidément, Roger de La Perrière pousse parfois très loin « le plaisir aristocratique de déplaire ». A noter qu’aucun éditeur aujourd’hui, et surtout pas la maison Gallimard, n’oserait publier des livres contenant de telles « horreurs ». D’ailleurs, si l’un d’eux s’en avisait, les chiens de garde de la police de la pensée lui montreraient vite les crocs... Certes, la situation n’est pas vraiment nouvelle. Avant 1914 Charles Péguy constatait déjà : « On ne saura jamais ce que la peur de ne pas paraître suffisamment à gauche aura fait commettre de lâchetés à nos Français. » Une tendance qui n’aura fait que s’accentuer et empirer tout au long du siècle. Nimier est franchement « fâché » avec cette France de la lâcheté conformiste...
En 1950, alors qu’un soviet suprême règne sur la république des lettres, le contestataire Nimier réclame que le prix Nobel soit attribué... à Céline ! Le maudit d’entre les maudits... A rapprocher le « scepticisme gaillard » de Nimier avec la « désespérance gaie » de Céline.
Le dandysme intellectuel de Nimier n’a donc rien à voir avec des apparences de mode vestimentaire. « Il s’habillait mal, heureusement », le dédouane d’ailleurs Jacques Laurent.
Autre question qu’explore en profondeur Alain Sanders : Pour autant, le dandysme de Roger Nimier était-il politique ? Au sens strict du militantisme, non. Et l’on a vu pour quelles raisons. En outre le tempérament élitiste et frondeur de Roger Nimier ne se prêtait sans doute pas à la discipline militante.
Ecrivain « dégagé » Nimier ne sera pourtant jamais un auteur désengagé. « Sa liberté de ton et d’esprit » ne l’empêchera jamais de prendre parti : que ce soit contre le résistancialisme persécuteur de la Libération ou plus tard pour l’Algérie française, dont il fut un farouche partisan. Et entre temps contre la littérature enrégimentée de force dans les bataillons disciplinaires du marxisme-léninisme ou portant l’uniforme tout aussi grisâtre de l’existentialisme sartrien. Mais son engagement, très nettement marqué à droite, se situera plus « dans le champ éthique et esthétique » que dans celui de la politique pure. De droite certes, mais sans jamais appartenir à une quelconque école de pensée philosophique et encore moins à un mouvement politicien.
Une attitude qui sera également celle d’autres jeunes écrivains de cette génération-là — Antoine Blondin, Jacques Laurent, Michel Déon, Félicien Marceau, Stephen Hecquet et quelques autres — que les critiques réuniront sous l’appellation simplificatrice de « Hussards ». Simplificatrice et fausse car ne correspondant pas à la réalité. Jacques Laurent est catégorique : Les Hussards n’ont jamais existé. « Nimier, Blondin, Déon et moi ne nous sommes, à ma connaissance, jamais rencontrés ensemble. » Roland Laudenbach précise : « ... Hussard. Ce mot qui fit fureur ne correspond déjà à pas grand-chose (...). Les jeunes gens dont on croit qu’ils composaient ce groupe se voyaient peu (sauf Antoine Blondin et Roger Nimier, tout le temps). » Des écrivains en fait « très différents par le style, l’inspiration ou même les idées, sauf une : la littérature ne doit obéir à personne. Et surtout pas à l’idéologie ni à la politique ». Jacques Laurent l’a fort bien dit : « Il n’y a pas d’écrivains communistes, mais des communistes écrivains. » Nos Hussards, puisque l’histoire de la littérature les a de toute façon enregistrés sous ce patronyme commode, revendiqueront eux, en priorité, leur qualité d’écrivains. Au plein sens du terme...
Comme du « dandysme », il reste donc des « Hussards » qu’un simple état d’esprit. Une humeur. Face aux étouffantes pesanteurs des écrivains engagés de l’après-guerre — le communisme soviétique d’Aragon, l’existentialisme gauchiste de Sartre, l’insupportable moralisme progressiste de Camus, le gaullo-communisme d’André Malraux —, « de jeunes voltigeurs s’appliquèrent à défendre et à illustrer une littérature de divertissement. (...) Ils se préoccupent donc de style, revendiquant le droit à l’imagination ». Grâce à eux, le roman redevint enfin ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : une œuvre d’art. Ce faisant, ils rendirent à la littérature sa liberté et son honneur. Pour un temps seulement... Avec les soixante-huitards, postérité petite-bourgeoise de Sartre, Camus et Marx, la littérature redeviendra plus que jamais la servante de l’idéologie et de la politique.
Un sang rouge et puissant
Durant les neuf années où il ne publia aucun livre, Roger Nimier a, nous l’avons dit, déployé une intense activité, notamment journalistique. Ses chroniques sont étincelantes. Il y portraiture certains de ses contemporains avec une verve toujours renouvelée. Autre grand spécialiste de Nimier, Georges Laffly estime que « sur les centaines d’articles qu’il a publiés ici et là, on en trouvera certains hâtifs, on pourra en trouver d’injustes, mais il n’y en a pas d’indifférents (...). Son style est le plus libre, riche, violent, heurté. Comme s’il pensait ne jamais dire assez de choses, et assez vite. De là ces phrases où circule un sang rouge et puissant, gorgées de métaphores et d’images dont l’invention, la surprise viennent d’un esprit fou de vivacité. Les rapports qu’un autre filerait en deux paragraphes, il les noue, les imbrique dans la même ligne ».
Ce « sang rouge » qui manque cruellement aux écrivains français d’aujourd’hui, la plupart n’ayant de rouge que les haillons du drapeau bolchevique dans lequel ils enveloppent leurs divagations. La concision obligée du journalisme, loin de nuire au style de Roger Nimier, l’aura au contraire pressé et stimulé, le forçant à rendre tout son jus. En 1999, lors de la parution du livre de Christian Millau, Au galop des Hussards, le critique Sébastien Lapaque écrivait dans Le Figaro Littéraire : « C’est l’histoire d’une chevauchée romanesque dans une époque où des publications comme Opéra, Carrefour, Arts, La Parisienne devinrent des bastions de jeunesse, de camaraderie, de liberté de l’esprit. » Ces revues et ces journaux, dont certains devaient beaucoup à Roger Nimier, font aujourd’hui terriblement défaut à la presse française. Toutefois, ne rêvons pas trop. Un journal n’est pas fait seulement par des journalistes mais aussi par ses lecteurs. Ceux-ci existent-ils encore ? Hélas, j’en doute...
Au-delà de la polémique provocatrice où il excella, que fit Roger Nimier de son talent de littérateur surdoué ? Sur le plan de la pure création romanesque, ses livres apparaissent comme les promesses, pas encore tout à fait écloses, d’une grande œuvre à venir. L’une des plus originales et novatrices du XXe siècle... L’aurait-il réalisée ? Nous ne le saurons jamais.
Une sorte de mousquetaire empanaché
Pour Michel de Saint-Pierre, qui fut son ami, « plus que de tout dandysme, s’agissant de Roger, je parlerais de panache. Il n’avait peur de rien, et sous des douceurs apparentes, il possédait une fierté ombrageuse. (...) Roger Nimier était une sorte de mousquetaire empanaché qui ne méprisait pas la dentelle, mais qui lui préférait son épée ».
Un panache, allié à une « fantaisie étoilée » qui lui aura permis de passer au milieu des catastrophes et des bassesses d’une époque de plomb avec légèreté, un sourire narquois et désabusé sur les lèvres, et faisant un pied de nez irrévérencieux à cette société mercantile « vouée à la production de masse » qu’il n’aimait pas. Même si, comme le soupçonnait Pierre de Boisdeffre, il entretenait avec le siècle qu’il dénonçait, quelques complicités coupables...
Le dandysme n’aura été en définitive chez Roger Nimier qu’un masque parmi bien d’autres pour dissimuler la pudeur d’une âme trop bien née... Tel du moins nous apparaît l’auteur du Hussard bleu à travers le livre monument que lui a dressé Alain Sanders.
Jean Cochet
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Roger Nimier : hussard bleu et talon rouge   Mer 6 Déc 2006 - 23:39

NRH, n° 26, septembre-octobre 2006
On imaginait bien qu’avec le nom qu’il s’est choisi, Alain Sanders avait des accointances secrètes avec un certain Hussard bleu, d’autant qu’il n’en est pas à son coup d’essai. Nimier dandy ? Cela va de soi. Mais qu’est-ce qu’un dandy et qui est Nimier ? Ne cherchez pas une thèse universitaire rasoire. En presque trois cents pages vives et très informées, Sanders livre un séduisant portrait kaléidoscopique de l’enfant gâté de la littérature parisienne des années 50 et 60. Jeune homme insupportable et doué, Nimier fit de la désinvolture et de la provocation sa marque de commerce, au point qu’il empêcha de dormir des générations d’ex-potaches. Depuis, on ne compte plus les enfants ratés de Nimier. Cela ne vaut pas pour Sanders, voltigeur de grande classe pour notre plaisir.
Charles Vaugeois

Action Française 2000, août 2006
Roger Nimier encore une fois
Inlassablement des lycéens découvrent l’œuvre de Roger Nimier. Encore aujourd’hui de jeunes auteurs placent des phrases de l’auteur des Enfants tristes en exergue de leur premier roman. Mais de telles discrètes connivences ont besoin d’être nourries. On ne peut donc que se féliciter qu’un nouvel ouvrage soit consacré au chef de file des Hussards, prématurément disparu à l’automne 1962.
Dandysme
Pour étudier la figure et l’œuvre de Nimier au prisme du dandysme, comme le fait Alain Sanders, il convient de prendre cette attitude pour ce qu’elle est : une entrée en dissidence volontaire avec son temps, et non une simple posture esthétique.
À cet égard on peut considérer que Nimier incarne bien la figure du dandy littéraire des années 1950, avec sa part d’impuissance politique, au même titre que Barbey d’Aurevilly ou Drieu La Rochelle avant lui. Il l’incarne moins par ses voitures de sport et ses gilets que par l’irrévérence profonde qu’il entretenait à l’égard des idoles de son temps : la république, le communisme, François Mauriac ou Jean-Paul Sartre... Son époque hypocrite, emplie de défaites françaises et de fascinations totalitaires ne pouvait satisfaire les élans aristocratiques de l’auteur du Grand d’Espagne, qui ne fut guère heureux, sauf en amitié. Alain Sanders a raison de parler à son sujet de « dandysme tragique ».
Royalisme
Nimier était donc de droite, volontiers royaliste, lecteur de Maurras - qu’il alla visiter à Tours en 1952 -, inconditionnel des Trois Mousquetaires, collectionneur de soldats de plomb : un mélange d’esprit d’enfance à la Bernanos, de douce nostalgie des camelots du roi et d’admiration pour la page littéraire de l’Action Française. Il signa des articles dans Aspects de la France, dédia Amour et Néant à Pierre Boutang et servit de boîte à lettres pour l’O.A.S. Il se refusait - sans grande illusion - à voir définitivement rangé au musée l’armée, la monarchie, l’honneur et la fidélité. Ce qui n’est pas si mal pour quelqu’un que l’on classe souvent dans les rangs des romanciers frivoles.
Il est dommage qu’Alain Sanders n’ait pas corrigé, dans ce volume qui ressemble fort à un mémoire universitaire, des erreurs biographiques : engagé en 1944 au 2e Hussard, Nimier n’a pour autant jamais participé à la libération de la poche de Royan ni été blessé. On regrettera également que la bibliographie s’arrête pour l’essentiel au début des années 1980. Mais on se félicitera d’y trouver des documents inédits comme ses lettres écrites en 1962 à Jean-Loup Perret, le fils de Jacques Perret, alors emprisonné pour activités Algérie française.
Pierre Lafargue

Politique Magazine, n° 44, août 2006
Alain Sanders n’a pas choisi au hasard son nom de plume. Les fidèles de l’œuvre de Roger Nimier connaissent bien le patronyme du Hussard Bleu et ne peuvent regarder qu’avec sympathie cet auteur de deux romans « hussardiens » qui, outre ses courageux engagements journalistiques, a publié divers ouvrages et essais allant de la poésie au pamphlet.
Rien de plus naturel qu’il se fasse, aujourd’hui, le biographe attentif et scrupuleux du grand écrivain et directeur littéraire de la rue Sébastien-Bottin, du scénariste de Louis Malle, de l’ami fidèle des Laurent, Blondin, Kleber Haëndens et Déon. D’un écrivain qu’il aime, tout simplement, et que comme tous ceux de sa génération, il regretta de n’avoir pas connu.
Le principal intérêt de cette nouvelle étude qui complète la magistrale biographie de Marc Dambre, tient dans sa démarche de mise en perspective. Le personnage Nimier est resitué dans l’histoire du dandysme et dans ses heures et heurts de l’après-guerre.
L’ouvrage de Sanders se lit avec aisance. Le style en est enlevé en dépit de l’abondance d’informations inhérente au genre. C’est tout simplement le livre d’un mousquetaire amoureux de son père spirituel.
B.G.

Présent, samedi 5 août 2006
...Le livre d’Alain Sanders sur Roger Nimier a tenu, lui, ses promesses d’heures enrichissantes et intéressantes. Qui a lu ce bon roman que sont Les mémoires d’un indifférent, paru il y a vingt ans maintenant, sait qu’il y a plusieurs Sanders écrivain. Et qui a lu Roger Nimier sait d’où viennent les signatures « Sanders » et « Malentraide » qu’on trouve dans Présent.
Cet essai, érudit, universitaire, est une analyse fine du « hussard » Nimier, de son style, de sa figure (dandy au sens d’« être en situation », « faux oisif »), de ses provocations, de ses engagements qui n’en étaient pas vraiment, de son « insolence » et de sa « frivolité ».
[...] on saura gré à l’auteur d’avoir conclu son volume par une bibliographie très riche, et avant encore, par la publication d’une « Enquête sur Nimier » menée en 1977-1979 : une riche brassée de témoignages et d’analyses inédites dues à quelques-unes des meilleurs plumes françaises contemporaines (Michel Déon, Robert Poulet, Michel de Saint-Pierre, Jacques Laurent, bien d’autres).
Yves Chiron

Lectures françaises, n° 591/592, juillet-août 2006
Même si Sanders s’attache à décrypter la légende d’un Nimier dandy, il permet de mieux connaître cet écrivain oublié qui était aussi un « véritable militant nationaliste » (selon les propos de H. Coston dans son Dictionnaire, tome 3, p.506). Il était né en octobre 1925 et mourut à 36 ans, en septembre 1962, dans un accident de voiture. Il est l’auteur de 11 livres (8 parus de son vivant et les 3 autres après sa mort) et n’hésita pas à manifester son indignation devant l’épuration sauvage des années 1944-1946. En 1955 , il accepta sans réserve d’apporter sa collaboration à la Nation Française de Pierre Boutang. Il fut partisan de l’Algérie française, signa l’appel en faveur du Non au référendum de 1961 et soutint l’OAS — (il échappa de très peu à l’arrestation).
Il appartenait à ce courant que Pol Vandromme appela La Droite buissonnière.
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Roger Nimier : hussard bleu et talon rouge   Mer 6 Déc 2006 - 23:40

Présent, n° 6134, mercredi 26 juillet 2006
Le Nimier d’Alain Sanders
Puisque nous avons été, quoique nous fassions, immergés dans l’événement « fouteballistique », disons que les lecteurs de Présent sont un peu comme des « supporters » ardents de cette incroyable équipe de journalistes, toujours prête à contre-attaquer tous azimuts pour gagner un match que l’on peut croire perdu d’avance. Chacun de ses membres étant plus ou moins bretteur, analyste, pourfendeur des a priori et desdéfinitions du politiquement correct.
Alain Sanders, parmi eux (ou elles), l’un des premiers, est probablement celui qui a le plus soulevé les passions admiratives autant que les agacements de son « fan-club ». Il ne s’en soucie guère. Il poursuit son chemin, sans rien oublier des combats de notre famille de pensée, depuis des époques que les jeunes ne veulent même plus connaître. A bon escient, autant qu’à temps ou contretemps, il redevient Sudiste avec les Confédérés, Franquiste devant l’inénarrable Zapatero, pied-noir, qu’il a réellement été, au temps du Maroc impérial, amoureux de l’Amérique profonde et toujours viscéralement opposé au communisme sans cesse renaissant ou aux vieillards « fellouzes » remâchant dans la haine leur anticolonialisme.
En journaliste de terrain, il a déjà été jusqu’au bout de ses affirmations en allant sur place, là ou les lieux chauds de la planète se réveillent pour informer ses lecteurs et soutenir ceux qui luttent contre les guérilleros rouges ou les terroristes verts de l’islam.
A grands traits, c’est peut-être un peu cela le portrait de « notre » Alain, celui que nous lisons chaque jour dans Présent ? Mais c’est aussi le même qui se montre en quelque réunion ad hoc, coiffé d’un chapeaudecow-boy ou bardé d’insignes de rangers de l’US Army, alors que gronde autour un fort courant anti-américain !
Et pourtant Alain Sanders c’est encore un autre monde que l’on découvre en lisant son dernier livre sur Roger Nimier. Faut-il s’en étonner ? Bien sûr que non et les mieux informés savent que très jeune il est entré en littérature comme on entre dans les ordres. Et pas n’importe quelle littérature, plus spécialement celles de la bande des jeunes auteurs qui eurent vingt-cinq ans en 1945 et que peut-être abusivement, on a réuni sous le nom, devenu fameux, de « Hussards ».
Alors, que vous aimiez ou non Nimier, Chardonne, Blondin, Déon et les autres, que vous appréciez ou non cette littérature très contrastée de l’après-guerre ou que vous en soyez éloigné ou même opposé, il ne faut pas manquer ce livre assez extraordinaire. D’abord il le mérite par un style et une écriture sobres et presque une retenue académique qui montre les facettes de son auteur dont nous apprécions, par ailleurs, la gouaille journalistique, parfois, vindicative et polémique de ses articles quotidiens.
Mais cet ouvrage, qui en fait est peut-être un essai ou une enquête, est la plus étonnante collection d’appréciations et de commentaires sur Nimier, évidemment, mais sur presque tous les écrivains de cette période. Comme dans un essai on peut penser que Sanders y veut exprimer par le raisonnement méthodique son admiration pour Nimier, le dandysme, « l’esprit hussard », l’opposition à la médiocrité ambiante, et finalement ce dédain pour l’humain qui n’est que de « l’hommerie ». Mais aussi comme dans une enquête, il accumule les avis de toute une phalange d’écrivains où les plus grands noms sont cités littéralement (dates et preuves à l’appui) de Boutang à Aymé, de Troyat à Morand ou à Laurent ou Geneviève Dormann, jusqu’à François Mauriac présidant, place de l’Odéon, les dîners hebdomadaires des Hussards. On reste confondu devant tant de minuties et d’opinions relatées, parfois contradictoires, ainsi collectées, pour tenter de révéler réellement l’homme, l’écrivain et le journaliste que fut Roger Nimier.
Certes l’époque de l’épuration et de ses séquelles fut une période dramatique et combien difficile pour les écrivains qui se voulurent un tant soit peu de droite. Ils furent contraints de dissimuler, peut-être sous le dandysme, la dérision, la mystification, peut-être d’autres paradoxes, la liberté de ton nécessaire à leurs écrits. Peut-on, comme le suggère Sanders, aller jusqu’à voir dans ces attitudes, une sorte de noblesse aristocratique à talon rouge, un esprit chevaleresque ou militaire (à la hussarde, évidemment), une morale d’honneur, une vision pessimiste ou esthétique du monde, voire quasi mystique et comparable à celle de l’abbé de Rancé au XVIIIe siècle ? Le lecteur se passionnera pour toutes ces éventualités que l’auteur affecte de traiter avec impartialité.
Car en fait Alain Sanders n’est pas neutre, son ouvrage, longuement mûri depuis une trentaine d’années, développe une admiration dont sa propre percée littéraire et journalistique sous les pseudonymes que nous lui connaissons, ses attitudes montrent à quel point il fut et reste imprégné de l’œuvre de Roger Nimier. Du reste, alors qu’il nous la présente, avec équilibre, scrupuleusement dans toutes ses mystérieuses circonvolutions, je crois qu’en réalité il l’admire, certes avec raison et réflexions, mais avec aussi une certaine dévotion allant peut-être jusqu’à s’imprégner lui même de cet esprit hussard, pour autant qu’il existe.
Au reste cette œuvre, comme Le Hussard bleu, le Grand d’Espagne, d’Artagnan amoureux est au cœur de son livre, non seulement par les idées, mais par certains personnages principaux (notamment ceux des Epées, ou des Enfants Tristes) qui y reviennent comme des témoins à charge et à décharge, dans la confusion, certainement voulue ( ?), des noms (Sanders et O. Malentraide) sans que l’on discerne vraiment ce qu’il faut attribuer aux personnages de Nimier ou à l’auteur Alain Sanders !
On reste conquis par tant de virtuosités si précises et pour ma part, j’ai apprécié les différentes définitions du dandysme littéraire qui, dans ce livre, reviennent avec leurs défenseurs, dont pourtant je ne suis pas, leurs négateurs, ou leurs sceptiques. On appréciera encore la très abondante documentation des œuvres, des articles de Nimier et des écrits qui parlent et traitent de lui.
Nimier, qui professait l’ennui chic, ce faux paresseux, faux oisif et vrai dispendieux, mystificateur provoquant, qui se retranchait derrière un dandysme parfois scabreux ne fut peut-être pas heureux. Sa mort dramatique trop jeune ne lui a pas permis de poursuivre sa déjà brillante trajectoire littéraire. Avec Alain Sanders, nous en retiendrons le panache à la d’Artagnan. Mais n’est-ce pas ce panache aristocratique qui manque le plus à notre temps, alors que les foules ovationnent des pousseurs de ballons ?
Louis Fontaine

Minute, 5 juillet 2006
Comment peut-on être un hussard ?
On savait Alain Sanders non seulement journaliste à Présent, mais aussi amoureux du romancier Rogier Nimier et se projetant fréquemment dans l’univers de l’écrivain. Il endosse, du reste, régulièrement tel ou tel patronyme des héros de Nimier (Sanders ou Malentraide) pour s’en faire un pseudonyme dans les colonnes du quotidien où sévit sa plume buissonnière. Et voilà qu’après avoir essayé de suivre aux Afriques le poète Rimbaud et ses semelles de vent, il nous offre aujourd’hui, lui, Alain Sanders, la grande œuvre sur Nimier que ses récidives pseudonymiques laissaient présager. Si ce n’était qu’un livre de critique littéraire de plus, on pourrait considérer qu’il est opportun de ne pas fatiguer le lecteur de Minute avec une ennuyeuse dissertation ! Mais voilà, nous tenons en main autre chose que de la pure critique littéraire. Hussard bleu et talon rouge est une sorte de mise en abyme sur le dandysme, où l’on ne sait plus qui se raconte : Nimier, saisi dans son intimité de grand auteur et de gamin turbulent, ou Alain Sanders lui-même, pris en flagrant délit d’autoportrait. Par un caprice de la chronologie, Sanders n’a jamais fait partie de la bande de copains qui, dans les années 1950, a hanté, au nom de la littérature et du pastis, le Quartier latin en général et le « Barbac », rue du Bac, en particulier. Mais cet indifférent passionné a suffisamment rêvé de leurs aventures pour être naturalisé « hussard ».
Ce livre est donc d’abord une réflexion ultra documentée et sérieuse sur la manière dont Nimier vivait ce que l’on appelle dorénavant « l’esprit hussard ». On y trouve aussi quelque chose comme l’ébauche d’un traité de savoir-vivre à l’usage des aspirants littéraires à la hussarderie. Pour cerner la vérité contradictoire de l’homme qu’était Roger Nimier, il faut une érudition parfaitement maîtrisée sur le sujet. Sanders trouve toujours la bonne référence et en même temps, parce que (devoir suprême en pareil cas !) il ne doit pas être ennuyeux, il sait nous faire partager certains traits victorieux de son héros, celui-ci par exemple, où se cache toute sa philosophie de l’existence : « Que dites-vous de la mort au tréfonds de vous-même ? - Qu’elle n’y est pas. »
Joël Prieur



http://www.editions-de-paris.com/article.php3?id_article=183
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