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 Le Passage de la nuit de Haruki Murakami

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LP de Savy
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MessageSujet: Le Passage de la nuit de Haruki Murakami   Ven 5 Jan 2007 - 19:00

Haruki Murakami, façon Godard (Le Monde, 5 janvier 2007)

Le Passage de la nuit, le dernier roman de Haruki Murakami, a des manières de cinéma. La ville est étendue à nos pieds, comme si nous étions un oiseau de nuit. La caméra descend entre les lumières, frôle les tables dans les bars, glisse le long des comptoirs des petits hôtels où des couples de circonstance se retrouvent. Deux soeurs. La plus jeune, Mari, fume cigarette sur cigarette en lisant un livre dans un restaurant ouvert toute la nuit. L'aînée, Eri, est plongée dans un étrange sommeil cataleptique depuis plusieurs semaines. Elle erre aux marges du rêve et de l'oubli - sous le seul regard d'une télévision qui s'allume et qui s'éteint, toute seule. Il est presque minuit. Sur un rythme ralenti, la ville continue ses murmures. Soudain, la caméra s'arrête sur Mari : "Aucune raison spéciale à cela, mais cette fille attire notre regard."

Les chapitres s'égrainent au fil des minutes. Le temps s'arrête et reprend. On ne sait plus très bien s'il est continu ou fragmenté. Quelques instants d'une vie, d'une autre, s'empilent, s'accolent et se rencontrent. Mari est dérangée dans sa lecture par Takahashi, un jeune homme qu'elle a croisé il y a plusieurs années. Depuis qu'il a entendu Five Spots After Dark, il a décidé d'apprendre le trombone. Mais jusqu'à cette nuit, seulement. Parce que cette nuit, il jouera une dernière fois avant de se consacrer à ses études de droit. Mari discute avec lui un moment avant qu'il ne s'en aille pour une ultime répétition. Dans un hôtel voisin heureusement appelé Alphaville ("Un vieux film français des années 60 (...). Une ville quelque part dans notre galaxie"), une prostituée chinoise est rouée de coups par un informaticien sans illusions qui part sans payer. Mari sert d'interprète. Au rythme lent de la nuit, la mafia se lance à la poursuite de l'indélicat col blanc. Pendant ce temps, Eri se lève et se recouche. Dans le poste de télévision, un homme vêtu d'un costume marron la regarde. Il n'a pas de visage, il ne dit rien. Eri est "comme un bateau déserté que bercent les douces vagues de l'aube". Rien ne bouge, ni la jeune fille ni l'homme qui la regarde.
Haruki Murakami, né en 1949, auteur japonais à succès de Kafka sur le rivage (Belfond, 2006), construit Le Passage de la nuit dans les marges de ses précédents romans, comme malgré eux. Un coup d'oeil à La Ballade de l'impossible, dont les éditions Belfond publient une nouvelle édition (1), le démontre à coup sûr. Une série de détails, une partie de décor, quelques moments volés, deviennent le centre de ce nouveau roman, mais un centre absent, comme un corps creux ou un coeur au ralenti.
Après le Truffaut de Kafka sur le rivage, c'est un Godard. A l'image de la caméra de surveillance qui surprend Shirakawa, l'informaticien de nuit amateur de prostituées, la narration est sans pudeur - mais non sans raffinement. L'image est grasse. Le fil des discussions est brisé par les parasites. Pourtant, dans cette image mal mise au point, il y a d'étranges beautés marginales qui n'ont pas de prix. Elles disent tout, bien qu'on ne sache pas très bien quoi. La violence et le sexe, au centre de précédents romans de Murakami, sont ici des éléments périphériques du récit. La caméra est dans un angle. Elle capture tous ceux qui entrent ou qui sortent, indistinctement. Elle ne capture que leur passage. A certaines conversations, dans les rumeurs de certaines pensées, on comprend les desseins et les peines des personnages - mais d'une façon lacunaire qui est aussi d'une très belle subtilité romanesque.


DE LA TENDRESSE ET DES LARMES


Comme toujours chez Murakami, il y a des chats et de la musique pop. Et des (souvent jeunes) Japonais indécis. Autant dire que ses personnages sont comme tout le monde. Dans ce roman encore plus que dans les précédents. Ils sont comme ils apparaissent à la surface bombée de la lentille de la caméra du "love-hotel" : sans qualités particulières. Ni spécialement intelligents, ni beaux, ni particulièrement importants aux yeux de personne. Le ton de la narration est à l'avenant, détaché. Comme si rien de tout cela ne valait vraiment la peine qu'on le raconte.
Les mouvements du regard sont plus intéressants. Le Passage de la nuit est un beau roman sur le regard en biais, sur le coup d'oeil, sur les yeux qui s'attardent. Puis les personnages finissent par s'arrêter et se reconnaître. Parfois, ils se touchent. Mais ici, pas de douleur qui fascine et de plaisir qui tue : seulement de la tendresse et des larmes. Et seules comptent les minutes qui passent. Comme dans certains films, elles organisent vraiment le cours du récit sans trop se soucier des péripéties de l'intrigue.
Le Passage de la nuit nous dit que Tokyo n'est pas à traduire. Comme toutes les villes, elle est perdue dans une nuit sans importance. Et Murakami sait comment rendre la nuit : avec la justesse des profondeurs égarées à la surface des choses.


LE PASSAGE DE LA NUIT (After Dark) de Haruki Murakami. Traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond, 240 p., 19,50 €.

(1) Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, éd. Belfond, 396 p., 20,50 €


Nils C. Ahl



Extrait

"La chambre n'a pas de fenêtre, ce qui la rend oppressante. Le lit et la télé sont démesurés par rapport aux dimensions de la pièce. Au fond, dans un coin, une fille est assise par terre, nue, recroquevillée sur elle-même. Enveloppée dans une serviette, elle se cache le visage dans les mains et pleure sans bruit. Au sol, une autre serviette, pleine de sang. Sur les draps, des taches de sang aussi. Une lampe est renversée. Une bouteille de bière à moitié pleine sur la table, et un verre. La télé est allumée, une émission comique. Rires du public. Kaoru prend la télécommande et éteint.
"Je crois qu'elle s'est fait salement tabasser", dit Kaoru." (p. 43)
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