Propos insignifiants

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 Chien jaune de Martin Amis

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LP de Savy
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MessageSujet: Chien jaune de Martin Amis   Ven 5 Jan 2007 - 19:05

Martin Amis : l'apocalypse de la modernité (Le Monde, 5 janvier 2007)

Une bonne dose d'audace - peut-être même de la témérité - voilà ce qu'il fallait à l'Anglais Martin Amis pour aller aussi loin qu'il l'a fait dans son dernier livre. Cela, plus pas mal d'humour, de l'ironie, du désespoir et un dégoût massif pour ses contemporains - le tout charpenté par un prodigieux talent d'écrivain. Car Chien jaune (traduction littérale d'une expression qui signifie "sale type") va loin, très loin dans la critique sociale et dans la haine de ce bas monde (au moins dans sa version XXIe siècle commençant) : un cauchemar mou et visqueux dont n'importe qui voudrait s'éveiller, pour peu qu'il soit doté de deux sous de raison.

Dans une langue déroutante et splendide, traversée d'éclairs de génie et d'obscurités irréductibles, cet écrivain de 57 ans s'affirme, une fois de plus, comme l'un des plus passionnants de sa génération. L'un de ceux qui, décrivant des individus isolés, dans un pays donné, parle en fait de l'humanité, de ses dérives (les sociétés corrompues qu'elle s'acharne à bâtir), de ses faiblesses et de ce terrible chagrin qui la ronge.
Le chagrin. Celui qu'engendrent la frustration, la peur, l'ennui, le sentiment d'abandon : voilà ce que ressentent les trois personnages principaux de ce roman surprenant. L'immense détresse originelle, doublée du désastre de la modernité. Une catastrophe dont l'Angleterre, pays de l'auteur et de ses personnages, est peut-être la plus parfaite métaphore, derrière les barreaux illusoires de son légendaire self-control.
Car c'est là, dans cette île où l'idée de dignité servait autrefois de tuteur aux individus, que la société du spectacle semble avoir le plus sûrement pris racine. Et c'est autour de ce monde où l'on préfère l'image à la chose, selon l'expression de Feuerbach, que tourne le roman de Martin Amis. D'une manière ou d'une autre, les trois hommes sont enchaînés à cet univers de l'image : Xan Meo, l'acteur reconverti dans l'écriture ; Clint Smoker, le journaliste de la presse tabloïde londonienne, et Henry IX, roi d'opérette au pays où la monarchie sert au peuple, jour après jour, un roman-photo grandeur nature (et hors de prix).

DÉRÈGLEMENTS DU SEXE

Tous les ingrédients (infantilisation, perte de substance, lâcheté) sont de la partie dans ce drame de la virilité malheureuse, dominé par le sexe et la violence. Victime d'un traumatisme crânien après avoir été attaqué dans la rue, Xan Meo se transforme en une sorte d'être primitif, scatologique et incorrect, non seulement en matière politique ("Le Pakistan, c'est de la merde"), mais dans le domaine sexuel (il est atteint d'un appétit frénétique : "satyriasis post-traumatique", expliquent les médecins). Clint Smoker cache, lui, sous des airs hâbleurs, une particularité anatomique fâcheuse (sexe trop court, presque invisible), tandis qu'Henry IX souffre d'une apathie sexuelle et sentimentale qui inquiète ses concitoyens. A partir de ces personnages et des liens souterrains qui se sont noués entre eux, Martin Amis met en place une peinture proprement apocalyptique de la modernité.
Les dérèglements du sexe (inceste, pornographie, etc.) ne sont que l'un des symptômes de la désagrégation générale, dans un monde où la représentation, sous toutes ses formes, a damé le pion à la réalité depuis belle lurette. Où les individus, métamorphosés en voyeurs, finissent par vivre presque entièrement par procuration. Où les codes anciens (fierté, sens de l'honneur, respect) sont de vieilles lunes vidées de leur substance. Où la célébrité est un dû. Où chacun taille sa propre niche dans la portion d'univers à portée de sa main, sachant que les options de configuration sont finalement standardisées. Le langage lui-même est frappé de déliquescence - c'est même la première victime. Celle, en tout cas, que Martin Amis identifie à la perfection, jouant avec une virtuosité stupéfiante de cette matière dont il fait une véritable bombe.
Tous les styles cohabitent dans ce texte effervescent, placé sous le patronage amusé de quelques grands aînés tels que Borges, Fielding ou Swift. Depuis le langage littéraire jusqu'à l'argot le plus vulgaire, depuis le style SMS jusqu'à ceux de la presse people ou des conférences universitaires. Tout est brassé avec délectation, comme si le texte attrapait goulûment des petits morceaux du patrimoine anglais : refrains de comptines, charabia des journaux à scandale, discours royaux... Et tout cohabite à merveille, de façon souvent hilarante, même si la mixture engendre parfois des difficultés de lecture (surtout au début), des opacités qu'il faut accepter d'enjamber (d'autant que la plupart finissent par trouver leur explication plus loin, comme si le texte avançait en partie par énigmes).
Tel qu'il finit par se dessiner sous les yeux du lecteur, le roman produit une impression curieuse, où se mêlent l'angoisse et l'excitation. Car le monde évoqué par Chien jaune n'est pas de science-fiction, même s'il baigne dans une atmosphère surnaturelle. Cette société, où les journaux à scandale n'hésitent pas à créer des faits-divers pour satisfaire leurs lecteurs, est-elle si lointaine ? Pourtant, il y a la littérature - celle dont Martin Amis donne un échantillon magnifique. Le pouvoir de la pensée, de l'humour, de la lucidité par les mots qui, ce n'est pas rien, rendent libre. Envers et contre tout.


CHIEN JAUNE (Yellow Dog) de Martin Amis. Traduit de l'anglais par Bernard Hoepffner, avec la collaboration de Catherine Goffaux, Gallimard "Du monde entier", 498 p., 22,50 €.


Raphaëlle Rérolle
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Chien jaune de Martin Amis   Ven 5 Jan 2007 - 19:09

Petit et grand Amis

Éric Neuhoff, le Figaro 4 janvier 2007.


L'enfant terrible des lettres britanniques publie un mauvais roman et un excellent recueil de chroniques littéraires. Au choix.
SON DERNIER ROMAN, qu'est-ce que c'était, déjà ? Ah oui, Train de nuit, ce pastiche de polar, en 1997. Après un détour par l'autobiographie et un essai sur Staline, revoilà Martin Amis sur le terrain de la fiction. Chien jaune ne dépaysera pas. Pas assez, du reste : on dirait qu'Amis s'autoparodie, qu'il pianote sur son ordinateur en bâillant («J'ai touché une avance faramineuse et de toute façon ça sera toujours assez bon pour ces cochons de lecteurs »).

Ce volume de fort tonnage dégage une vieille odeur de réchauffé. Le savoir-faire est toujours là, avec cette ambiance de fin du monde, ces villes crépusculaires et dangereuses, le stupre et la corruption qui sont partout. Les personnages sont affublés de noms bizarres. La femme du héros s'appelle Russia et elle est américaine (rires au fond de la salle). Une maîtresse chinoise se baptise He, ce qui en VO permet à l'auteur de jouer avec ce pronom masculin. Quant au majordome, devinez : il répond évidemment au doux patronyme de Love. À part ça, il est question de violence et de pornographie. Xan Meo, acteur et écrivain débutant - il vient de publier des nouvelles au titre clinquant, Lucozade -, est agressé dans la rue. Traumatisme crânien. Il ne se souvient plus de grand-chose, a tendance à régresser et à commenter doctement tout ce qui lui arrive. C'est le défaut du roman, cette sorte de GPS discursif qui accompagne tous les chapitres. Martin Amis montre l'action et il n'y a aucun problème. Hélas, il ne peut s'empêcher de la commenter, de lâcher des aphorismes frappés au coin du bon sens. En cela, il commet une grosse bêtise, car sa galerie de monstres, de tordus, avait de quoi allécher : le monarque fatigué qu'on essaie de faire chanter avec des photos de sa fille de quinze ans nue, un journaliste crapoteux de tabloïd, un gangster en Californie. Les histoires se tricotent sans nécessité réelle. Amis est obligé d'utiliser des ficelles indignes de lui, accidents, coïncidences. Pour prouver que le livre est profond sous ses allures vives et décontractées, on a ajouté une comète qui menace de frôler la planète et un avion qui ramène un cercueil en pleines turbulences.

Comme les passagers du vol malmené, on se raccroche à ce qui passe à notre portée, des phrases sur un bébé «avec ses premières dents du bas pareilles à des grains de riz jumeaux» ou sur une demoiselle : «Elle était chaussée de briques de vingt centimètres et portait des pattes d'éph en tipis». Sinon, mieux vaut oublier ce roman sur l'amnésie.

Des vacheries qui ne ratent pas leur cible

On se rattrapera avec le recueil d'essais qui paraît en même temps. On tombe d'un bateau et on trouve soudain que le canot de sauvetage est bien plus confortable. Il faut sauter sur ces textes qui sont du pur Amis. Dans ces articles, il parle de l'air du temps et beaucoup de littérature. Il en parle avec un brio, une agilité, une culture qui déclenchent un enthousiasme incontrôlable. Cela sert donc à ça, la presse anglo-saxonne, à imprimer ces morceaux de bravoure.

Ses centres d'intérêt sont vastes et variés : la brutalité dans le cinéma hollywoodien, l'écologie, le nucléaire, Elvis Presley (« Il est difficile, dans son cas, d'imaginer un personnage d'une banalité plus explosive »), mais surtout, surtout, les écrivains. Là, il est imbattable. Il a lu huit ou neuf fois Lolita (« un livre cruel sur la cruauté »), connaît Ulysse presque par coeur, considère que Les Aventures d'Augie March constitue le fameux grand roman américain. Pas bégueule, il plonge ses doigts délicats dans Thomas Harris et Michael Crichton, applaudit Elmore Leonard («un génie de la littérature»). Son approche des textes est à la fois précise et inattendue. Les formules réjouissantes ne se comptent plus. Des idées à la pelle, de l'admiration à revendre (Updike peut dire merci) et des vacheries qui ne ratent pas leur cible (Philip Roth comprend sa douleur). Terrible raclée pour Norman Mailer. Une critique commence par : « Le nouveau livre de Norman Mailer porte tous les signes d'un écrivain condamné à verser une pension alimentaire de 500 000 dollars par an. » Plus loin, à propos des Vrais durs ne dansent pas : « M. Mailer écrit à toute allure pour une raison bien connue. Quand, mais quand donc tous ses gamins grandiront-ils et toutes ses femmes se remarieront-elles ? » Amis a beau le démolir, c'est à Mailer qu'il fait penser. Même style de boxeur vicelard, goût commun pour la politique et la chair fraîche de l'actualité, un côté teigneux et une énergie qui laisse leurs adversaires sur le flanc. On n'ose songer à ce que le Martin Amis chroniqueur, un jour de grande forme, aurait pensé de Chien jaune. À notre humble avis, le match se serait terminé par KO.

Guerre au cliché, essais et critiques (1971-2000) de Martin Amis traduit par Frédéric Maurin Gallimard, 506 p., 27,50 € .
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