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 Anne Wiazemsky par Benoît Duteurtre

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LP de Savy
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MessageSujet: Anne Wiazemsky par Benoît Duteurtre   Mar 30 Jan 2007 - 0:03

Un vieux fou amoureux

CHRONIQUE - "Jeune fille", d'Anne Wiazemsky, vu par Benoît
Duteurtre.

En 1965, Robert Bresson tournait Au hasard Balthazar, chef-d'oeuvre de poésie qui a pour personnages principaux un âne (Balthazar) et une jeune paysanne jouée par Anne Wiazemsky. Quarante ans plus tard, la jeune fille, devenue écrivain renommé, nous raconte dans un récit précis, sensible, plein d'ironie, sa rencontre avec le cinéaste, le tournage du film et les expériences qui la transformèrent, cet été-là. Elle y trouve l'occasion de se pencher sur cet âge de la vie dont les romanciers ont rarement si bien parlé : entre les rêves de l'enfance et les expériences de l'âge adulte, nous la suivons dans cette zone floue où tout paraît possible, où l'existence n'est que promesse de découvertes, encore entravée par de lourdes chaînes.

Tel est le premier bonheur de cette lecture, emportée par le souffle de l'adolescence. Lycéenne, en classe de première, la narratrice nous dit comment le monde s'ouvre à elle, sans but ni calcul, sauf peut-être celui, confus, de devenir artiste.

Le paradoxe de ce livre réside dans l'usage du mot « roman », bien visible sur la couverture pour désigner un propos nettement autobiographique. Loin d'avoir choisi un épisode anonyme de sa vie, Anne Wiazemsky nous raconte une histoire très précisément datée et située. Il n'est sans doute pas inutile de connaître un peu le cinéma de Robert Bresson, ni la personnalité de François Mauriac (le grand-père, très présent dans ces pages), pour goûter pleinement un texte qui appartient d'une certaine façon à l'histoire.

Le terme de roman ne paraît pourtant jamais déplacé, tant l'auteur s'attache d'abord au portrait de la jeune fille et à la vérité de la peinture. Elle fait ressortir ce qu'elle veut, colore les personnages qui, tout autour d'Anne, deviennent les protagonistes d'une véritable intrigue. Catholique et bourgeoise, autant que raffinée, la famille Mauriac se retrouve devant un dilemme : chacun respecte le talent de Bresson, mais on se méfie de la passion qu'il semble éprouver pour l'actrice en herbe. La participation d'Anne au film exige l'autorisation du grand-père. François Mauriac choisit finalement d'encourager l'adolescente - au risque pour elle d'affronter cette situation et de s'y défendre toute seule.

Anne Wiazemsky ne tombe jamais dans le travers qui ferait de son histoire un règlement de comptes avec l'entreprenant Robert Bresson, mais elle a compris le rire de Mauriac qui lui recommandait de tenir son journal pendant le tournage : « C'est te fabriquer une arme formidable. » De fait, le personnage du cinéaste est la grande réussite du roman, avec son caractère incroyablement possessif, sa façon d'installer Anne dans la chambre voisine de la sienne, et de lui imposer de rester continuellement à ses côtés. Il déteste la voir fréquenter d'autres jeunes, s'emporte dans des crises de jalousie infantiles dès qu'elle adresse la parole à quelqu'un. Le refus qu'elle oppose à ses tentatives de caresses ou de baisers lui vaut en retour une « politesse glacée ». On s'inquiète, on rit, on se demande ce qui, dans son attitude, relève d'un exigeant travail avec les acteurs ou des élans fous d'un vieil homme amoureux.

Pourtant, ces pages délicieusement écrites restent illuminées par l'admiration pour un homme exceptionnel ; et l'on y sent aussi la découverte par l'héroïne de sa propre duplicité, de ses élans amoureux insatisfaits (« Suis- je une allumeuse ? » se demande-t-elle). Tant de contradictions la pousseront à chercher une solution qui transformera la jeune fille en jeune femme.

Jeune Fille d'Anne Wiazemsky Gallimard, 217 p., 16,90 €.

(Le Figaro, 25 janvier 2007)
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