Propos insignifiants

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 Il faut partir de Dominique de Roux

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LP de Savy
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MessageSujet: Il faut partir de Dominique de Roux   Mar 17 Avr 2007 - 14:56

Correspondance pour ailleurs

Éric Neuhoff, le Figaro du 12 avril 2007.

Un recueil de correspondance révèle un homme tourmenté, en décalage avec son époque, incapable de se plier aux conformismes en vigueur dans les années 1960 et 1970. L'auteur d'Immédiatement était insatiable, assoiffé de lectures et de voyages.


« MOI, déjà pendu à Nuremberg. » Ainsi se présentait Dominique de Roux, mâchant le travail de ses ennemis qui le traitaient de fasciste. Dans les années 1970, l'épithète volait à la moindre occasion. On ne marchait pas dans les sentiers battus ? L'étiquette fasciste était pour vous. Suivre la norme, ça n'était pas le genre de Dominique de Roux (1935-1977), bel animal de droite, issu d'une lignée maurrassienne. Trente ans qu'il est mort, victime d'une malformation cardiaque. Son nom brille désormais d'un éclat unique et singulier. Il n'y a pas d'équivalent, pas de relève, à cette figure inclassable, enthousiaste, survoltée. Il fonda les Cahiers de l'Herne, qui restent inégalés dans leur domaine. Ça n'était pas rien, à l'époque, de consacrer deux tomes à Céline, d'aller chercher Pound à Venise, de rencontrer Gombrowicz. De Roux s'agite, déploie une incroyable énergie pour déterrer les méconnus, les réprouvés. Un seul mot d'ordre : la littérature dans tous ses états. Il bataille contre Tel quel, s'enflamme pour le poète René-Guy Cadou, trouve le temps de publier son roman Mademoiselle Anicet en 1960. Il n'arrête pas, se marie en 1961 avec Jacqueline Brusset (« Tu es la seule qui peut m'empêcher de feindre de vivre »). Dans ses pages, il attrape les phrases au lasso. Les mots ressemblent à des traînées de flammes, comme s'il avait prévu sa disparition prématurée. Sa correspondance constitue un choc. Dès les premières lettres, un ton s'impose, fulgurant, lyrique, inspiré. Tout de Roux est là. « Je suis nerveux comme un fil de fer. » La formule vaut aussi pour son style. Le jeune homme écrit à sa tante, rate son bac, lit dans le désordre. Voici les voyages, Allemagne, Espagne, Angleterre. La Charente est son repaire, son point fixe. Longtemps, il expédie à Robert Vallery-Radot, retiré à la trappe de Bricquebec, des missives tendres, inquiètes, bouleversantes, inouïes de maturité.


On l'accuse d'être un agent de la CIA


Le milieu parisien lui devient assez vite insupportable. Il rend visite à Lucien Rebatet (« Rebatet, c'est Robespierre ») et à Joseph Delteil. Il commence une pièce de théâtre, La Tragédie du Bunker dont les héros sont Hitler et l'architecte Speer. L'Harmonika Zug change tout le temps de titre. Les moments de découragement sont fréquents : « Mais quel désastre que le nôtre, que le désastre littéraire de notre génération ! » C'est pour mieux rebondir. « Mais je sais déjà que ma génération est celle des kamikazes, des hommes bengalores qui allument ces mèches des générations de vingt ans. Réformer et reformer l'ordre des nobles voyageurs. Oui, je crois à la faculté des guillotines qui tombent. »


La parution d'Immédiatement en 1971 déclenche un scandale. Le livre est censuré, une page arrachée par les bons soins des Presses de la Cité. De Roux y qualifiait Roland Barthes de « bergère » et traitait Maurice Genevoix d'« écrivain pour mulots ». En 1974, il perd le contrôle de l'Herne. C'est le début de l'éloignement. S'il donne le titre Exil à la revue qu'il crée alors, ça n'est pas un hasard. Tiraillé entre Mao et de Gaulle, de Roux devient reporter pour la télévision, parfois accompagné de Maurice Ronet. Le voilà en Afrique, au Portugal. Il sera le seul journaliste français présent à Lisbonne pendant la révolution des Œillets. Les généraux ne tardent pas à le décevoir. Lui, il rêvait d'un empire lusitanien, d'une internationale qui mêlerait treillis militaire, appel du 18 juin et reliure pleine peau de la Pléiade. En tenue de camouflage, accablé de chaleur et de désillusion, il conseille en Angola, Jonas Savimbi, le chef du mouvement anticommuniste Unita. Il faut dire qu'il ne déteste pas le flou, l'atmosphère de complot, les sociétés secrètes à la Raymond Abellio. Chambres d'hôtel, vols intercontinentaux, campements dans la savane, le romanesque est au rendez-vous. On en trouvera les traces dans Le Cinquième Empire, qui parut deux semaines avant la mort de son auteur et qu'on réédite judicieusement *. L'amour n'est pas absent de cette correspondance. Deux silhouettes de femmes apparaissent. À Christiane Mallet, il déclare : « Toi seule as compris qu'en moi écrire c'est être fidèle à une certaine douleur. » Plus tard, ce sera Madalena de Sacadura Botte à laquelle il avoue : « Voir l'envers des choses humaines me détachera à peu près de tout. »


«Je ne suis pas né pour avoir les épaules rentrées»


Dominique de Roux fut un vrai rebelle, une sorte d'irrécupérable. Guérilla tous azimuts, sur le terrain des opérations, stylo en main, il sait qu'il a sacrifié en route quelque chose qu'il n'arrive pas à nommer. « Nous mourrons de solitude. Notre mort sera légère et sèche comme la poussière qui vole. » Chez de Roux, l'inachevé fait partie de l'oeuvre, fusées, fumées. On n'a pas le temps. Il faut partir (le slogan clôt une des missives et démarre Le Cinquième Empire). Oui, mais pour où ? Écoutons le garçon de 1957 : « Je ne suis pas né pour avoir les épaules rentrées. Je voudrais enfin utiliser tous mes battements de coeur. » Ce dernier ne tiendra pas le coup.


* Collection «Motifs» 430 p., 8,50 eur.


Il faut partir Correspondances inédites 1953-1977 de Dominique de Roux Fayard, 416 p., 25 €.
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Il faut partir de Dominique de Roux   Mar 17 Avr 2007 - 14:59

Le fondateur des Cahiers de l'Herne

Propos recueillis par Mohammed Aïssaoui (Le Figaro, 12 avril 2007).

Christian Bourgois évoque le cofondateur de sa maison d'édition avec tendresse et admiration.


« JE REPRÉSENTAIS, sans doute, tout ce que Dominique détestait, et réciproquement : on appar­tenait à des»camps* opposés. J'ai d'abord connu sa femme, Jacqueline de Roux. Au printemps 1964, je suis allé à Epone, dans sa maison de famille. Je ne sais pas ce qui s'est passé, mais dès les premiers instants, les préjugés de l'un et de l'autre sont tombés. Ensuite, j'ai facilité les relations de Dominique avec Plon, ce qui lui a permis de développer son projet des Cahiers de l'Herne. Cette histoire nous a rapprochés.


Un monstre littéraire


C'est en 1966 que l'on s'est lancé dans l'aventure de la création de notre propre maison d'édition. Dominique et moi avons impro­visé en reprenant des projets qu'on avait çà et là. Nous avons aussi joué un rôle fondateur dans la relance de 10/18. Il était en perpétuelle ébullition, en ­perpétuel déplacement. Et il passait son temps à expédier des lettres, c'était l'homme des»pneumatiques* (sorte de télégrammes développés).


Je tiens surtout à dire que c'est l'homme le plus épris de littérature que j'ai jamais rencontré. C'est un monstre littéraire. On ne peut le comprendre que par la littérature, c'était la seule chose qui comptait, y compris dans ses relations politiques. Sa répulsion de ce qu'allait devenir la littérature n'était pas un comportement aristocratique. Il était vibrionnant, provocateur et provoquant... des rencontres. Il ne pouvait pas être le patron d'une maison d'édition car il n'était pas un organisateur, mais il ­possédait une espèce d'avidité à déclencher les choses, à permettre qu'elles se fassent.


Il aimait les personnages battus, exclus. Dominique n'était pas à l'aise dans notre époque, dans notre monde. J'ai toujours pensé que cette extraordinaire fuite en Angola avait quelque chose de Malraux. C'était un ­exilé volontaire. »
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MessageSujet: Re: Il faut partir de Dominique de Roux   Mar 17 Avr 2007 - 15:00

Un adepte de "la loi de l'embuscade"

Jérôme Leroy (le Figaro, 12 avril 2007).

L'auteur d'Immédiatement ne dédaigna pas le genre pamphlétaire.

« LA LOI de l'embuscade, c'est de sortir de l'embuscade » : de Roux pamphlétaire, c'est comme de Roux romancier ou de Roux critique, c'est d'abord l'invention d'une forme. Le pamphlet, selon de Roux, c'est la guérilla. Face à ces ennemis nettement supérieurs en nombre que sont les modernisateurs forcenés d'une France violée à grands coups de voies rapides, d'hypermarchés et d'ordinateurs géants pour mettre la vie en équation, de Roux préfère le tir au coup par coup.


Il fait donc d'abord de ses pamphlets des exercices de poésie pure, violemment antisystématique : fragments, aphorismes, éclairs. Un minimum de concepts, un maximum d'éclats. Le Baudelaire des Fusées, le Barbey des Memoranda pourraient donner une idée approchante de la technique de Roux. Son Contre Servan-Schreiber est pour lui ce que le Belge était à Baudelaire. Sur un sujet aussi peu exaltant que la résistible ascension d'un néoradical au début des années 1970, de Roux trouve le moyen de transformer ce livre en une charge contre ce règne du chiffre qui vient et il devine notre cauchemar informatique derrière l'homme politique trop bien coiffé. Il en ira de même avec La France de Jean Yanne, où, en s'appuyant sur le film du grand anar de droite, Les Chinois à Paris, il exerce une autopsie ravageuse de l'époque.


C'est néanmoins avec Immédiatement et l'Ouverture de la chasse que le de Roux pamphlétaire livre ses textes cultes. On y attaque Sollers, Mai 68 mais on y célèbre Mao, la Beat Generation et les étés charentais aux allures d'éternité. On sait être contradictoire, poignant et doux. On sait, au bout du compte, demeurer un homme du monde d'avant malgré le monde qui arrive : « L'innocence est inexpugnable, quand elle est totale. »
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MessageSujet: Re: Il faut partir de Dominique de Roux   Mar 17 Avr 2007 - 15:03

Génie des airs, génie du feu

Olivier Germain-Thomas (le Figaro, 12 avril 2007)

TOUT était surprenant chez Dominique de Roux, non par fabrique, par nature. Il ne résistait pas au plaisir de porter des coups, mais avait gardé un coeur naïf. Mouvant et foudroyant, il était le génie des airs et le génie du feu. Le meilleur de lui se trouve dans des phrases qu'il jetait à la hâte, hanté par la nuit, entre deux admirations, deux départs, deux provocations. C'est la force d'Immédiatement et de ses lettres écrites sans recul. Le vivier provient de ses carnets que l'on découvrira un jour. Homme de tradition, il a reçu l'Afrique comme un miroir qui lui renvoyait son état premier, son secret : l'amour de la nature et le besoin de Dieu.


Il est vain de lui mettre des étiquettes et de chercher une cohérence. Il était dominé par une impulsion créatrice. L'oeuvre a été son maître. C'est pour elle qu'il a cherché à forcer les portes de l'éros, de l'Histoire et de la mort. Il avait d'avance accepté d'en payer le prix.
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