Propos insignifiants

Des livres et des écrivains, en toute légèreté.
 
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 ADG parJean Vautrin

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LP de Savy
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MessageSujet: ADG parJean Vautrin   Mer 16 Mai 2007 - 17:14

ADG : le noir lui allait bien

Par Jean Vautrin (Le Figaro, 10 mai 2007).

Hommage à un écrivain haut en couleur qui fut une des vedettes de la Série Noire.


À PROPOS d'un inédit intitulé : J'ai déjà donné..., voilà que réapparaît Alain Fournier (dit ADG), confondant de talent et de verve, fantôme de ma jeunesse.


Parler de lui ? Grand embarras !


Voilà bien, si j'ose dire, le cas de figure le plus difficile à commenter que je connaisse. Il incrimine les souvenirs (je demande qu'on me laisse un peu les coudées franches pour en parler) et, plus que tout, risque de compromettre les devoirs de l'amitié.


Il y a dans ma mémoire deux ADG. J'ai connu le premier à la « Série noire » dans les années 1970. Sa verve était décapante. Il était franc compagnon.


Récemment parisien, notre homme était intact. Il avait un profil rond de notaire de province, une stature bodygraph cousue à trois boutons dans des tweeds et puisait non sans talent ses reparties au fond d'un terroir juteux. À y mieux regarder, il cachait à peine sous une moustache d'obédience berrichonne des dents carnassières qui voulaient manger crue la littérature. Cette rastignaquerie bon enfant justifiait parfaitement qu'il se donnât les moyens d'arriver à ses fins.


Lors, quand le jeune loup abandonna son inenvisageable blase d'Alain Fournier pour enfiler le brassard d'ADG, l'entreprise me parut vaillamment maquisarde.


Là-dessus, le kaki et l'imper firent leur apparition. Assorties d'une épingle de cravate à fleur de lys, ses régates prirent du bouffant et le vêtement militaire fit changer le langage.


Je me souviens d'une photo emblématique. Une double page dans Paris Match. En ce temps-là, les années 1973, le néopolar, mythifié par une rhétorique élitiste - presque terroriste - (qui n'était pas sans rappeler la mainmise de la nouvelle vague sur le cinéma), prenait son essor dans les consciences et ses habitudes dans la bibliothèque des gens branchés.


Siniac, Manchette, ADG, Bialot et Vautrin, nous étions cinq, la main enfouraillée d'un calibre, à rejouer pour la frime la théorie mousquetaire du tous pour un et du un pour tous.


Avec Dumas pour brevet et le choc des photos pour caution, on pouvait désormais lire ou écrire de la littérature policière sans être montré du doigt. Chester Himes, Jim Thompson, David Goodis, avaient été promus vrais écrivains. La « Série noire » et Marcel Duhamel avaient fait de nous les enfants de Dashiell Hammett et, l'époque étant ce qu'elle était, je me souviens d'avoir lu avec bonheur sous la plume de Michel Audiard : « Les imbéciles ne lisent pas Vautrin. »


Nous étions certifiés par quelques-uns et non des moindres, je pense à Prévert, mais le chemin des collections promettait d'être long. Il y a trente-cinq ans, je nous revois lorsque nous nous rencontrions, encavés dans les sous-sols de la rue Sébastien-Bottin, considérés comme fretin par les Académies, relégués au cul-de-basse-fosse par les critiques de l'Établissement. Bien que nous fussions gavés de la certitude de notre talent et de la justesse de notre démarche, les tirages ne nous laissaient guère l'illusion de gros profits. N'importe ! Le drapeau noir et jaune flottait sur nos esprits ! Sous l'oeil débonnaire de Robert Soulat, nous entamions, quand le hasard nous réunissait, de grandes joutes oratoires. Attisé par l'abus des breuvages irlandais, l'individualisme nous rendait volontiers plus écorchés, plus rageurs.


Initiateurs d'un monde critique, séparés par nos convictions politiques, nous divergions sur les principes d'écriture. Patrick Manchette puisait ses forces dans le minimalisme. Alain Fournier était gai. Il faisait dans l'« hénaurme ». Je me jetais sur le style. J'apprivoisais Queneau que j'avais mis en scène au cinéma. Nous nous disputions les territoires sur lesquels s'exerçait notre volonté de réforme d'une société minée par les scandales. Nous savions, dès les années 1970, qu'à l'orée des bidonvilles et au pied des barres « achélèmes » hurlaient déjà les sirènes du désespoir.


Nous étions cent coudées en avance sur la littérature française en col blanc ! Qu'enfin on le dise, qu'enfin on le reconnaisse ! Son impuissance à affronter la saumure où nous étions était flagrante. Elle allait encore pendant des décennies continuer à parler de petits riens, se contenter de gouttes de bière. Elle allait continuer à attaquer la vie au cure-dent et s'éplucher le nombril qu'elle avait parfois fort joli.


Depuis longtemps, comme de vrais pirates, nous avions pris le vent !


En dehors des heures de stylo, ADG s'entraînait au vrai tir au pistolet. Mais quoi ? Je ne me sentais rien contre les monarchistes et l'ensemble de ses amis voyaient plus dans l'extravagance de cet engagement inopiné la recherche d'une singularité propre à se hisser sur le devant de la scène qu'un véritable penchant pour la droite outrancière.


Toutefois, au fil des mois, le ton devint plus maurrassien, jusqu'à prendre une couleur franchement réactionnaire. Plus tard encore, le propos se musclant devint désagréable, inaudible et pour tout dire militant. Plus de doute, un second ADG était né.


Teigneux, avec ça. Je lui cède la parole. Dans un article paru dans Les Nouvelles littéraires du 29 décembre 1979, il avait écrit un article intitulé : « La»Série noire* contre l'»R* du temps. » Voilà son pointage des relations entre les auteurs de polar et le pouvoir en place. « Quand on vous disait»l'ère Pompidou*, on voyait tout de suite l'environnement : bétonnage, scandales politico-truandesques, tout le bel héritage gaullien vous prenait à la gorge sur fond d'épicemard cossu et de cosy-corner auverpin.


Le»nouveau polar* des années 1970, ce fut cela, Manchette, Laborde-Vallet, Vautrin et mes pommes naviguèrent dans les eaux crapoteuses du député UDR compromis comme un arracheur de dents, du nervi encarté et du terroriste gagé.


En même temps, on arrachait du bitume ce qu'on replantait en province. Vallet-Laborde, Vautrin, Manchette et mes zigues étaient beaux comme des bennes à ordures.


Sous Colin Paillard d'Estaing, je vois nos successeurs piétiner, s'enchoser en rond dans des querelles de chapelle. Je suis bien content de devenir un vieux con dans cette dé-sanie 80 et bien heureux de prendre du temps pour écrire. Un UDF, bien sûr, ce n'est pas un UDR des temps héroïques. L'»R* du temps a changé. Avant, on les butait sur les trottoirs.


Maintenant, ils se chargent du contrat eux-mêmes dans les étangs. »


Brutal, comme on voit ! L'allusion à la découverte du corps du ministre Robert Boulin trouvé « noyé » dans trente centimètres d'eau sale, n'était pas trempé avec des pincettes !


Prenant rapidement de la gîte au point d'écrire dans Minute, la voie d'eau de notre camarade s'agrandissait à tribord.


C'est ce naufragé-là que j'ai quitté un jour, sans espoir de le revoir.


Les mois avaient passé. Un jour, une lettre. Un faire-part, plutôt. Il m'invitait au cocktail qui suivrait son mariage.


ADG ! Marié ? Pendu !


Je n'en croyais pas mes ouïes... Pour mieux voir, j'y fus. Mon épouse m'accompagnait dans ce voyage vers une lointaine banlieue. Deux cents personnes inconnues bouffaient des petits-fours. Avec ADG, une rapide poignée de main. Un sourire complice. Rien que du furtif. Ses yeux en boucles de bottines charbonnaient l'amitié. Là-dessus une rumeur dans la salle. Des mouvements. Une femme rit. Une autre se pâme. Le voilà. Il est là ! Il est venu ! Un homme imposant s'avance. Il serre des mains. Il embrasse des blondes. Les flashs crépitent. C'est Le Pen ! Mâchoire mussolinienne. Denture de squale. Il s'avance dans ma direction. Nous allons être bons pour les flashs. J'attrape ma moitié d'orange. On s'esbigne. On se carapate. On ne sera pas imprimés dans ce merdier. On ne reverra plus ADG.


Ce n'est pas tout à fait vrai. Le lendemain, j'apprends la suite. Après sa nuit de noces, Alain Fournier a réapparu aux yeux des siens. Son visage était labouré de griffures. Il a déclaré à ses proches qu'il avait entamé sur-le-champ une procédure de divorce.


Tout est vrai. Rien n'a jamais été vérifié.


ADG a été englouti. Il est sorti de ma vie. Écharpe blanche et violence contenue, il est parti en Nouvelle-Calédonie continuer son combat nostalgique.


J'ai lu Le Grand Sud.


J'ai appris son décès en 2004.


Mort, Pierre Siniac. Mort, Jean-Patrick Manchette. Mort, ADG.


Avant de vous tirer ma révérence à mon tour et d'aller m'allonger dessous un grand cimetière, j'ai voulu parler du talent d'Alain Fournier. J'y crois.
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: ADG parJean Vautrin   Mer 16 Mai 2007 - 17:16

Un poids lourd de la plume (le Figaro 10 mai 2007)

Né à Tours le 19 décembre 1947, Alain Fournier, dit Alain Camille, dit ADG, est une des plumes les plus importantes du roman noir français de l'après 68. Entre 1971 et 1981, cet autodidacte, auparavant clown, bouquiniste et poète, publie une dizaine de romans sous le signe de Perret, Céline et Laurent. On lira notamment La Divine Surprise (1971) ou La Nuit des grands chiens malades (1972), porté à l'écran par Georges Lautner. Collaborateur de Michel Audiard et Alphonse Boudard, il adapte pour la télévision la série Chéri-Bibi de Gaston Leroux. Il fournit également des scénarios de BD pour Pilote et A Suivre. Pilier de la « Série noire », ADG crée ensuite les personnages de Serguie Djerbitskine et Pascal Delcroix, antihéros ­liguriens, qui apparaîtront, entre autre, dans Le Grand Môme (1977), Pour venger Pépère (1981) ou On n'est pas des chiens (1982). Cette même année, il s'installe en Nouvelle-Calédonie et anime le journal anti-indépendantiste Combat calédonien. Il rentre en France en 1991 et effectue un retour littéraire remarqué avec Kangouroad Movie (2003). ADG meurt à Paris le 1er novembre 2004.
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MessageSujet: Re: ADG parJean Vautrin   Mer 16 Mai 2007 - 17:18

Petit règlement de comptes entre amis

Jérôme Leroy (le Figaro du 10 mai 2007).

Son dernier roman est le chant du cygne d'une amitié, où le mensonge et la trahison s'entrelacent.


C'EST comme une dernière fête qui sent la cordite et l'océan, un dernier raout où l'on boit des fillettes de Montlouis et où l'on recharge des colts Diamondback calibre 38, une dernière cavale entre Blois et Nouméa, entre Tours et la baie de Boulari, un dernier festin où l'on dévore des rillons de Sologne et des escargots géants de l'île des Pins.


En fait, c'est le dernier roman noir d'ADG, ou plutôt un roman posthume, J'ai déjà donné. Lire les écrivains morts que l'on a aimés, c'est tout de même ce qui ressemble le plus à une prière. J'ai déjà donné est en provenance directe du paradis des anars de droite, un testament élégant et drôle où est rassemblée toute la comédie humaine d'ADG, ses personnages inoubliables, y compris les personnages secondaires, ce qui est la marque des grands écrivains : une doctoresse blonde comme un matin français, un comptable myope qui aime Tristan Derème et Raoul Ponchon, un flic janséniste et buster keatonien à la fois.


La vie d'ADG, et subséquemment celle de ses personnages, s'est partagée entre deux pôles magnétiques : la douceur tourangelle et les brûlures du grand sud néo-calédonien. Pour les explorer, ADG avait deux héros : d'une part, maître Pascal ­Delcroix, avocat tourangeau et ancien para moyennement démocrate, d'autre part, Serguei Djerbitskine, dit Machin, journaliste dipsomane à La République du Val de Loire, descendant de russe blanc et nommant ses poissons rouges Paraz ou ­Bainville.





Une fraternité féodale


Parfois le narrateur était Machin, (Le Grand Môme), parfois c'était Delcroix (Pour venger Pépère). Une amitié indéfectible les unissait, des liens qui n'avaient rien à voir avec la loi du marché ou la psychanalyse mais qui ressortissaient davantage à la fraternité féodale, celle qui unit les héros de Jacques Perret. Seulement, ADG n'est pas un écrivain aussi naïf que les vitraux qu'il admire dans les cathédrales du vieux pays et J'ai déjà donné ressemble davantage à un règlement de comptes doux amer sur ces valeurs cardinales unissant les amis de toujours, les amis qui ont connu l'ordalie du temps et de la violence.


Le lecteur d'ADG était persuadé que Djerbitskine et ­Delcroix, c'était à la vie à la mort, mais voilà que l'on retrouve le corps de Machin dévoré par des rongeurs exotiques dans une fosse près de Nouméa. Delcroix, assisté de sa fille adoptive lolitesque, Moune, vient vérifier sur la demande de la veuve de Machin, Océane, et de son fils Louis ­Ferdinand, un rasta charmant, mais perpétuellement dans les vapes, si par hasard il ne s'agirait pas d'un meurtre.


Des voisins du défunt amènent opportunément à Delcroix un tapuscrit en cours écrit par Machin, se passant en 1981, qui servira de fil conducteur à l'enquête. Et avec une maestria narrative de grand seigneur, ADG fait alterner un récit calédonien en 2003 et un polar provincial des débuts du mitterrandisme.


Chant du cygne d'une amitié où le mensonge et la trahison avaient leur part, J'ai déjà donné pourrait se résumer dans ce jeu de mots, un des plus beaux d'ADG, pourtant expert en la matière : « La nostalgie n'est plus ce bel été. »


J'ai déjà donné d'ADG Le Dilettante, 288 p., 19,50 € .
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