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 Les années anglaises d'Elias Canetti

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LP de Savy
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MessageSujet: Les années anglaises d'Elias Canetti   Jeu 2 Juin 2005 - 0:40

Canetti, exil et métamorphose

Le Monde des Livres | 19.05.05 | 15h35 • Mis à jour le 19.05.05 | 15h35


Dans la tradition juive, il y a un démon "qui voit sans être vu". Peut-être Isaac Bashevis Singer avait-il raison de dire qu'un écrivain ressemble facilement à ce démon. L'écriture est aussi une façon de se soustraire, de cacher son visage, y compris lorsqu'on rédige son autobiographie. Peu d'écrivains ont su se cacher aussi bien qu'Elias Canetti, qui a célébré dans des pages inoubliables la métamorphose comme stratégie pour échapper au pouvoir et à la mort. Il a su la maîtriser dans sa propre vie ­ - et pas uniquement lorsque, au téléphone, pour ne pas être dérangé, il faisait semblant d'être une gouvernante. C'est ce qui m'était arrivé un jour, lorsque je l'avais appelé à Londres, où nous nous étions rencontrés pour la première fois dans les années 1960. Ses "années anglaises", celles de son exil, touchaient alors à leur fin, et peut-être pour lui, intimement, étaient déjà terminées.

Cette saison anglaise dans la vie de Canetti n'est pas seulement la période comprise entre 1939 (date à laquelle, avec sa femme Veza, il quitte la Vienne nazie) et 1971, à laquelle se réfère le volume qui vient de paraître en français dans l'excellente traduction de Bernard Kreiss. En Angleterre, plus précisément à Manchester, Canetti avait déjà passé, jeune homme, deux années, entre 1911 et 1913, qu'il a évoquées ­ - peut-être réinventées ou occultées ? ­ - avec une grande force poétique, dans La Langue sauvée, premier tome de son autobiographie. Ce furent les années fondamentales de son éducation sentimentale hors normes : celles de la mort du père, de l'amour féroce et blessé pour la mère et de la découverte de la langue allemande, dans laquelle il devait devenir ­ - peut-être avec un seul livre, Auto-da-fé ­ - l'un des plus grands et des plus singuliers écrivains de la littérature universelle.

L'exilé qui débarque à Londres en 1939 et vit les expériences retracées dans ce dernier livre posthume, a déjà écrit ce chef-d'oeuvre : une parabole inexorable et glacée de la maladie mortelle contemporaine, du délire qui trouble la raison du siècle ou, mieux, de la raison devenue elle-même délire. Auto-da-fé est la grotesque odyssée de l'intelligence qui, par peur de la vie, se barricade et finalement se détruit parce qu'elle s'est transformée en une cuirasse qui écrase l'existence. Le roman peint, avec une parfaite cohérence stylistique et une extraordinaire puissance poétique, un monde chaotique, asséché de tout désir, dans lequel la paranoïa empêche les hommes de projeter leurs affects sur les choses. L'auteur disparaît : c'est comme s'il n'y avait personne pour regarder et ordonner les choses qui acquièrent une inhumanité éperdue. Le manque désespéré d'amour fait sentir, par contraste, la nécessité de l'amour.

Auto-da-fé est déplaisant, comme tous les grands livres qui ne concèdent rien, n'édulcorent ni l'angoisse ni la mort, n'arrondissent pas les angles et vous frappent comme un coup de poing. C'est l'une des oeuvres majeures écrites sur le caractère démoniaque du XXe siècle et de la vie, par un auteur qui a dû se trouver au bord de cet abîme. Un auteur difficile à mettre en relation avec l'homme aimable, serein et généreux que j'ai eu la chance de fréquenter personnellement, avec ma famille, à Trieste et à Zurich. Un homme qui m'a aidé à faire un peu de clarté en moi, et qui enchantait mes étudiants à Trieste ­ ils sont restés aujourd'hui encore liés dans un"groupe Canetti" désormais mythique. Au travers de nombreux écrits postérieurs à Auto-da-fé, en particulier les essais et les aphorismes, il est devenu un maître et un symbole d'humanité.

Paru en 1935, apprécié par Thomas Mann et Robert Musil, Auto-da-fé, redécouvert plusieurs décennies plus tard, avait presque disparu de la scène littéraire. L'exilé Canetti arrive donc à Londres pratiquement inconnu. Les années anglaises sont celles qui le voient travailler à l'autre oeuvre fondamentale de sa vie, Masse et puissance, oeuvre non pas de vérité objective et scientifique, comme il le croyait, mais de grandiose vérité métaphorique : une géniale et anomale parabole de la mort, du pouvoir, de la masse et du délire.

Sur l'élaboration de cette oeuvre qu'il considérait comme le but de sa vie ­ - il y sacrifia tout, jusqu'aux exigences de Veza, cette femme tant aimée - ­ on ne trouve que peu d'échos dans ces Années anglaises. Canetti a écrit, mais sans les publier, les pages de ce livre qui paraît en France en cette année du centenaire. Intéressantes comme tout document concernant un grand auteur, ces pages posthumes n'ajoutent rien à l'image de Canetti, et mettent parfois dans l'embarras le lecteur enthousiaste de son oeuvre.

Les portraits de grandes personnalités ­ - Bertrand Russell, Henry Moore, Herbert Read et bien d'autres ­-, quoique rédigés dans une prose classique exemplaire, ne sont pas narratifs mais seulement descriptifs, et restent isolés, immobiles et sans vie comme des bustes dans un parc. Cette galerie de personnages illustres ressemble trop aux parties dont l'écrivain dénonce la futilité. Les critiques concernant l'Angleterre, comme le remarque Jeremy Adler dans une postface pénétrante et rigoureuse, n'évitent pas toujours les généralités et les clichés. Au fond, Canetti manque le sens vrai et fort de ces terribles années de guerre. Il y a des pages intenses, comme les critiques justes et très dures sur le déclin de l'Angleterre, et de pénibles défoulements, comme sur Iris Murdoch, avec laquelle il entretint une liaison. Mais même un génie a le droit d'être parfois banal et d'écrire ce que bon lui semble, y compris des choses mesquines, sur des bouts de papier qu'il laisse dans un tiroir.

Les Années anglaises sont une note mise en appendice à l'oeuvre de quelqu'un qui a écrit Auto-da-fé et enseigné que toute vie doit être respectée et protégée contre la mort. Sven Hanuschek a consacré à Canetti une biographie admirable, exhaustive et très humaine, qui aide plus que tout autre texte à comprendre l'homme et l'écrivain. Canetti regardait avec soupçon et défiance ceux qui se mettaient sur ses traces. Lui-même cherchait à les occulter, afin de domestiquer son image et de cacher le visage extrême de l'auteur d'Auto-da-fé derrière une figure positive et rassurante.

Lorsque, usant de la liberté que l'on peut, que l'on doit avoir avec les grands écrivains, je lui dis que son autobiographie était par rapport à Auto-da-fé ce que pourrait être un bel essai sur Kafka par rapport au Procès, il en prit ombrage et m'écrivit que le temps de notre amitié était terminé. Après l'avoir lu et connu, je regarde le monde autrement. De lui, comme de peu d'autres, j'ai appris que ­ - comme il l'a écrit ­ - chacun, oui, vraiment chacun, est le centre du monde.


Traduit de l'italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau.


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LES ANNÉES ANGLAISES (Party im Blitz. Die englischen Jahre) d'Elias Canetti. Traduit de l'allemand par Bernard Kreiss, Albin Michel, "Les grandes traductions", 342 p., 21,50 €.


Ecrivain et universitaire triestin, Claudio Magris est notamment l'auteur de Danube (Gallimard, 1988).




Claudio Magris

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Elias Canetti
Originaire d'une famille judéo-espagnole, Elias Canetti naît en 1905 à Rouchtchouk, sur le Danube (Bulgarie). En 1913, après deux ans en Angleterre, il arrive à Vienne, où il apprend l'allemand, qui deviendra sa "langue d'écriture". En 1935, quatre ans avant de se réfugier à Londres -­ où il demeurera jusqu'en 1971 ­-, il publie son unique roman, Auto-da-fé, qui est, avec Masse et puissance (1971), son livre majeur. Le prix Nobel lui est décerné en 1981. Il meurt à Zurich en 1994. Son oeuvre abondante (journaux, autobiographies, essais...) publiée en France, pour l'essentiel, chez Gallimard et Albin Michel, fait de lui un témoin essentiel du XXe siècle et de ses déchirements.


Article paru dans l'édition du 20.05.05
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