Propos insignifiants

Des livres et des écrivains, en toute légèreté.
 
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 Jean d'Ormesson par François Dufay

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LP de Savy
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MessageSujet: Jean d'Ormesson par François Dufay   Mar 26 Juin 2007 - 23:23

Un « djeune » nommé Jean d'O

21/06/2007 - François Dufay - © Le Point - N°1814

La nouvelle star, c’est lui. A 82 ans, Jean d’Ormesson, qui publie un recueil de chroniques intitulé « Odeur du temps » chez son éditrice de fille, est devenu une icône des talk-shows. A défaut d’être un écrivain immortel ?

Si, au mois de juillet, vous passez vos vacances en Corse, mieux vaut être prévenu : au détour d’un sentier de douanier, vous risquez de tomber nez à nez avec Jean d’Ormesson, une serviette de plage sur le bras, le bronzage impeccable, et dans le plus simple appareil. Chaque été, l’académicien le plus populaire de France laisse en effet choir l’habit vert, et même l’habit tout court, et passe aux choses sérieuses - et qu’y a-t-il de plus sérieux à 82 ans, pour un écrivain du bonheur, qu’une baignade dans une crique aux eaux turquoise ?

Rarement, en tout cas, il aura à ce point mérité son farniente estival. Taddeï, Ruquier, Bern, Ardisson, Pascale Clarke : en quelques semaines, le fringant Immortel aura écumé tous les plateaux de télévision, tous les studios de radio. Qu’il commente les résultats électoraux ou vende son dernier bouquin, on s’arrache ce rescapé d’un temps improbable où le latin-grec était la voie royale, les bonnes manières une évidence, et la culture pas encore un handicap. Plus beau que jamais avec son nez de guingois, son hâle élégamment fripé et les deux billes bleues de son regard à la Michèle Morgan, cet enchanteur cathodique fait l’unanimité. Comment ne pas succomber à ses reparties haut perchées, ses coups d’oeil pleins d’esprit, sa manière de pouffer soudain comme une petite fille, sa conversation étourdissante ponctuée d’anecdotes sur Chateaubriand et de « C’est épatant ! » ? Tant pis si les questions de l’animateur sont ineptes, tant pis si on l’a coincé entre une actrice porno et un rappeur : Jean d’O est trop bien élevé pour s’en offusquer. Et puis, tout ça n’est pas bien grave, n’est-ce pas ?

Non, ce n’est pas bien grave. Même si l’intéressé avoue « se mépriser un peu » , il dit « jouer le jeu, en s’amusant, puisqu’il a accepté d’être là » . Ajoutons que ce forçat de la promo a une excuse à sa boulimie médiatique : « Je fais cela pour ma fille Héloïse , explique-t-il. Elle a fondé sa maison d’édition il y a deux ans. Je n’ai pas passé le moindre coup de téléphone en sa faveur. Je lui ai juste donné ce recueil de mes articles littéraires du Figaro et un mois de ma vie. » Un joli cadeau : un livre signé Jean d’Ormesson, c’est la certitude d’atteindre les 100 000 exemplaires. Et pourtant, notre Immortel, depuis quinze ans, tire un peu sur la corde ! Son stock de souvenirs et de bons mots, désormais, ne se renouvelle plus guère. Mais le public en redemande, jamais las de son aïeul régicide, de son grand-père réac’, de la vente du château familial de Saint-Fargeau, de Pauline de Beaumont expirant dans les bras de Chateaubriand, de la Douane de mer et des îles grecques. Même ses récits légers comme des bulles de champagne (« Une fête en larmes », « C’était bien ») ou ses pensums d’agrégé de philo déguisés en romans (« La création du monde », « Le rapport Gabriel ») ne sont pas parvenus à dissiper le charme...

C’est que Jean d’O, désormais, n’est plus un écrivain : c’est une icône, une marque « vintage », synonyme de cravate en maille sur une chemise pervenche et d’esprit français comme on n’en fera plus. Rien de truqué là-dessous : anachronique de naissance, il n’a eu qu’à laisser le temps le ringardiser un peu plus, jusqu’à en devenir « culte ». Au siècle d’Internet, cet aristo agrégé vit toujours comme en 1975 : il écrit ses livres au crayon, habite un hôtel particulier néo-Louis XVI dans une voie privée de Neuilly, et se fait servir à table par un majordome. « Il ne possède ni montre, ni téléphone portable, ni ordinateur, à peine un portefeuille » , sourit sa fille Héloïse. Est-ce sa faute si l’âge le fait chaque jour ressembler un peu plus à un mixte de Voltaire et d’Emmanuel Berl ? L’été, on le trouve dans quelque villégiature méditerranéenne ; l’hiver, il skie à Courchevel ( « J’ai un moniteur que j’adore, il s’appelle Marcel » , dit-il, comme il parlerait d’un fidèle valet de pied). Quand il signe ses livres, on croirait voir un châtelain dansant avec les villageoises. Mais la moitié de ses fans, désormais, a moins de 30 ans. « Ceux-là, je me doute bien qu’ils ne m’ont pas lu, qu’ils m’ont seulement vu à la télé » , feint-il de s’inquiéter. « Savez-vous , reprend-il, ravi, qui sont les trois personnes qui ont le plus fait pour ma situation actuelle ? Eh bien, ce sont Laurent Gerra, la chroniqueuse de Elle Fonelle, et Julien, de "La nouvelle star" ! » Lequel Julien, non content d’avoir tatoué sur son avant-bras le nom de l’académicien, a monté un groupe intitulé The Jean d’Ormesson Disco Suicide.

Un choc de mots assez improbable, tant l’auteur du « Bonheur à San Miniato » n’a jamais eu à se plaindre de l’existence ! En sept décennies, il aura, de son propre aveu, évité les drames de 39-45, la guerre d’Algérie, les chutes de cheval, les sorties de route dans les virages toscans, les naufrages dans les Cyclades et les maladies incurables. Après Normale sup’, un mariage du côté de chez Béghin - qui fit de lui un cousin par alliance du cinéaste Louis Malle -, l’a allégé de tout souci d’argent. Il a fréquenté les intellos et les puissants, dirigé des journaux, été aimé de tous et de toutes. Bref, comme Gaston Gallimard, sa devise pourrait être : « Les bains de mer, les livres, et les femmes »... « Enfin, de ce côté-là, je suis rangé des voitures. Je cite ça pour mémoire ! » dit-il avec esprit. Ah si, Jean d’Ormesson a quand même sa part de malheur : il souffre de la goutte. Et pour preuve, ce délicieux cabot ôte soudain un mocassin, qu’il porte sans chaussettes...

Qu’on ne s’y trompe pas, pourtant : tant de légèreté parfaite dissimule une discipline de fer. Si les chagrins semblent glisser sur Jean d’Ormesson, ce n’est pas seulement narcissisme assumé, c’est aussi, bien sûr, contrôle de soi. « Je l’ai vu donner une conférence sur Mauriac à la Sorbonne le lendemain de la mort de sa mère , témoigne son ami Jean-Marie Rouart. Il était tel qu’il est, drôle, plein d’esprit, alors qu’il souffrait comme une bête. Cette force aristocratique vient d’une domestication profonde, ancienne, d’une éducation spartiate. »

Mais sa principale discipline reste le travail. Rentré chez lui à 1 heure du matin après l’enregistrement d’une émission, le voilà déjà debout à l’aube pour aller signer ses livres à Strasbourg ou à Montpellier. « Les gens n’imaginent pas à quel point il lit et travaille constamment » , souligne sa fille. Ces jours-ci, vous le trouverez, dans le boudoir rose de son hôtel particulier, ployant sous les épreuves de son prochain livre. Ce faux désinvolte, qui se fait téléphoner tous les matins ses chiffres de vente, savoure son succès au goût de revanche. Qui s’en souvient ? Jusqu’au début des années 70, il passait pour un gandin de l’Unesco, dont les livres se vendaient à quelques milliers d’exemplaires et que Bernard Frank avait pris pour tête de Turc. Soudain, en 1971, Pompidou, d’un mot laudateur, lançait « La gloire de l’Empire », canular de normalien gonflé aux hormones : 300 000 exemplaires vendus. Dans la foulée, Paul Morand lui ouvrait les portes de l’Académie, et on le bombardait directeur du Figaro .

Ce succès tardif, survenu à 45 ans, Jean d’Ormesson ne l’a plus lâché. Quitte à donner au public ce qu’il attend, diront ses détracteurs, plutôt que des oeuvres appelées à durer. Même si « Au plaisir de Dieu », saga en béton armé, n’a pas pris une ride, ce vrai-faux modeste sait bien qu’il n’a pas écrit « l’oeuvre unique qui englobe toute une vie, se confond avec elle, la dévore » . Jugement d’un confrère : « Il aurait pu, il aurait dû écrire un énorme "Du côté de chez Jean". Mais les bienséances, les devoirs sociaux, le "moi haïssable" et le refus de se faire souffrir l’ont empêché de se mettre à nu, comme Rousseau dans les "Confessions". » Bernard Frank l’avait diagnostiqué dès 1959 : manque de chair et de vraie chaleur, « moi » trop léger, inconsistant. Ce qui n’a pas empêché d’Ormesson de prononcer, pour les 60 ans de Frank, un éloge d’une exquise élégance. Trop superficiel, Jean d’O, trop bien élevé ? Certains, méchamment, l’ont comparé à Abel Hermant. Lui aimerait bien rester comme Paul Bourget, ou, mieux, Anatole France. Si tant est que la postérité existe...

« J’ai souvent eu l’impression de tirer sur une corde. »

Car, ces jours-ci, « Jean le fataliste » pronostique - sans en paraître spécialement affecté - la mort de la littérature. Même sa chère Marguerite Yourcenar, qu’il a intronisée quai Conti, ne devrait pas survivre à l’extinction de la figure du grand écrivain ( « Les "Mémoires d’Hadrien", c’est un peu péplum, en toge, vous ne trouvez pas ? » glisse-t-il). C’est en fait notre lien avec le passé qui s’estompe. « Moi-même, j’ai souvent eu l’impression de tirer sur une corde près de se rompre. La télé, les images... tout va trop vite. Pour ma part, j’ai remplacé la postérité par les liens avec les lecteurs. » Suprême lucidité, ou consolation par le néant généralisé, quand, à la façon d’Oscar Wilde, on a mis son talent dans ses livres et son génie dans sa vie ?

Alors, quelle perspective désormais, à part le grand Rien ? Pas simple de devoir quitter le bal, quand la fête a été aussi belle... En vraie bête de scène, Jean d’Ormesson a déjà fait deux ou trois fois ses adieux (« Au revoir et merci », « C’était bien »). Impassible face à l’échéance, comme ses ancêtres sur l’échafaud, il se raccroche à l’idée que Dieu - ou plutôt le Grand Architecte de l’Univers façon Voltaire - ne le laissera pas tomber. « S’il n’y avait rien d’autre que cette Terre que j’ai tant aimée mais qui est si ignoble, ce serait vraiment trop triste ! » Pour l’heure, l’auteur du « Vent du soir » n’en a pas fini avec l’« étonnement d’être », qui colore son regard d’un bleu enfantin. Cette semaine, Nicolas Sarkozy - dont l’énergie stendhalienne le fascine - l’attend pour un déjeuner à l’Elysée. Et Jean d’O s’en pourlèche les babines. Mitterrand, rappelle- t-il, l’avait convié vingt-six fois au Château. Record à battre...

« Odeur du temps »

Veloutées, enlevées, légères (parfois trop), les chroniques recueillies dans « Odeur du temps » semblent faites pour être lues au bord d'une piscine. On y retrouve Borges, Yourcenar, Fumaroli et Pivot. Mais c'est quand il évoque ses chers Joubert, Toulet ou Aragon que d'Ormesson est à son meilleur. Deux morceaux de bravoure : un savoureux règlement de comptes avec Bernard Frank. Et des épîtres de Grèce, incitant F.O.G. à tout lâcher pour venir « buller » avec lui

(Editions Héloïse d'Ormesson, 475 pages, 23 E)
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