Propos insignifiants

Des livres et des écrivains, en toute légèreté.
 
AccueilFAQRechercherS'enregistrerMembresGroupesConnexion

Partagez | 
 

 Mort d'Alexandre Soljenitsyne

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
LP de Savy
Rang: Administrateur


Nombre de messages : 710
Date d'inscription : 06/04/2005

MessageSujet: Mort d'Alexandre Soljenitsyne   Mer 6 Aoû 2008 - 14:30

L'écrivain russe Alexandre Soljenitsyne est mort.

(Le Figaro, 4 août 2008)

Grande figure de la dissidence sous le régime soviétique et prix Nobel de littérature, Alexandre Soljenitsyne est décédé dimanche dans la soirée, à l'âge de 89 ans, victime d'une crise cardiaque. Le président russe Dmitri Medvedev a exprimé ses condoléances à la famille de l'écrivain.

Soljenitsyne a révélé au monde entier la réalité du système concentrationnaire soviétique dans ses ouvrages «Une journée d'Ivan Denissovitch», «Le premier cercle» et «L'Archipel du Goulag».

«A la fin de ma vie, je peux espérer que le matériel historique que j'ai collecté entrera dans les consciences et la mémoire de mes compatriotes» avait-il dit alors que le président Vladimir Poutine venait de lui remettre le prestigieux Prix d'Etat russe. «Notre expérience nationale amère aidera, en cas de nouvelles conditions sociales instables, à nous prévenir d'échecs funestes».

Prix Nobel de littérature en 1970, il a été privé de sa citoyenneté soviétique en 1974 et expulsé d'URSS. Il a alors vécu en Allemagne, en Suisse puis aux Etats-Unis, avant de revenir en Russie en 1994 après la chute de l'URSS.

Emblème de la dissidence tout au long de la guerre froide, il n'a pas caché dans le même temps ses opinions nationalistes panslaves, sa passion mystique pour la Russie et sa ferveur orthodoxe, tout en étant poursuivi par des accusations d'antisémitisme, lesquelles ont refleuri lors de la parution d'une de ses dernières oeuvres, «Deux cents ans ensemble», une histoire des Juifs de Russie.

Passé 80 ans, il n'a pas baissé la garde et a continué, après son retour au pays, à dénoncer la politique des nouveaux maîtres du Kremlin, la chute de la Maison Russie et la «décadence» morale et spirituelle qu'il prêtait à son pays.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
LP de Savy
Rang: Administrateur


Nombre de messages : 710
Date d'inscription : 06/04/2005

MessageSujet: Re: Mort d'Alexandre Soljenitsyne   Mer 6 Aoû 2008 - 14:32

Soljenitsyne, mort d'un emblème de la dissidence

(Le Figaro, 4 août 2008)

Prix Nobel de littérature en 1970, l'homme au long visage de prophète s'est éteint dimanche soir à l'âge de 89 ans à son domicile de Moscou.

Plus qu'un grand écrivain, Soljenitsyne était une légende. «Et malgré tout, il arrive qu'un cri déclenche l'avalanche…», a écrit l'homme au long visage de prophète. Son cri fut entendu dans le monde entier. Et ce cri fut la raison d'être de l'écrivain : témoigner pour les victimes du goulag et dénoncer le communisme comme le mensonge absolu. Sa révolte contre la machine totalitaire, ses incessants coups de boutoir contre la «doctrine unique et vraie» ont fait de ce rescapé des camps de concentration le témoin à charge numéro un des tortionnaires soviétiques. Rien, jamais, ne l'arrêta.

Sa longue vie fut placée sous le signe des miracles. Par trois fois, en effet, il échappa à une mort donnée pour certaine. Il sortit vivant des terribles combats du front russe, pendant la Seconde Guerre mondiale, où son comportement héroïque durant le siège de Leningrad lui valut d'être promu capitaine. Puis, il résista au calvaire de plusieurs années de camp. Enfin, durant sa captivité, il fut atteint d'un cancer dont il guérit miraculeusement.

Ce sont ces épreuves que ce survivant de trois grands fléaux (la guerre, les camps et la maladie) raconte dans deux livres mondialement célèbres : Une journée d'Ivan Denissovitch et Le Pavillon des cancéreux.

Un homme brisé assigné à résidence

Mais revenons à cette condamnation qui frappe le courageux soldat de l'Armée rouge. Que lui a-t-on au juste reproché ? Tout a commencé à cause d'une lettre, écrite en 1945, dans laquelle le jeune capitaine d'artillerie laissait entendre à un ami d'enfance que Staline lui semblait s'être éloigné de l'idéal de Lénine. La police politique intercepta la lettre et arrêta Soljenitsyne, accusé d'être un «ennemi du peuple». Cette simple lettre lui valut d'être condamné à huit ans de camp pour activité contre-révolutionnaire. À l'expiration de sa peine, en 1953, c'est un homme brisé qui est assigné à «résidence à perpétuité» en Sibérie. Brisé, mais décidé, coûte que coûte à montrer le vrai visage du communisme. La brève période de détente ouverte par Khrouchtchev en 1956 lui permet d'être réhabilité et de mettre fin à l'exil. Il peut alors s'installer à Riazan, à quelques kilomètres de Moscou, où, petit professeur, il enseigne les sciences physiques dans une école secondaire. C'est à ce moment-là qu'il va faire paraître, en 1962, Une journée d'Ivan Denissovitch. Cette plongée de vingt-quatre heures dans l'enfer des camps donne une voix aux innombrables martyrs qui n'ont pas survécu, comme lui, à l'enfer du goulag.

L'écrivain sait de quoi il parle quand il décrit l'univers concentrationnaire. Rien de ce qu'il a vécu et vu durant sa captivité n'a été oublié. Contre toute attente, son livre n'est pas censuré. C'est même Khrouchtchev en personne, alors maître absolu du Kremlin, qui autorise sa publication. Grâce à cette imprudente approbation du régime, le «roman» est lu dans tout le pays. Du jour au lendemain, Soljenitsyne devient célèbre. Il est présenté comme l'un des principaux champions de l'antistalinisme. On l'encourage à publier encore divers courts récits.

Mais très vite, une nouvelle glaciation fige le système. Krouchtchev est remplacé par Brejnev. Mais Soljenitsyne n'entend faire aucune concession. En 1967, il provoque à nouveau le système en réclamant la suppression de la censure. Deux ans plus tard, il est exclu de l'Union des écrivains d'URSS. Le prix Nobel couronne l'écrivain le 8 octobre 1970, ce qui met dans l'embarras les autorités soviétiques. Brejnev fait tout ce qu'il peut pour empêcher l'écrivain de se rendre à Stockholm. Pour ne pas en rajouter dans la provocation, et par crainte de représailles sur sa femme et ses trois enfants, Soljenitsyne préfère jeter l'éponge. Il n'ira pas chercher sa récompense en Suède. Mais rien, en revanche, ne semble pouvoir faire dévier l'écrivain de la route qu'il s'est tracée : témoigner, pour son peuple, pour son pays, faire connaître au monde entier le système oppressif sur lequel repose l'URSS. Et ce, quel que soit le prix à payer.

En 1973, L'Archipel du Goulag déclenche à nouveau les hostilités avec le Kremlin. Le KGB a en effet mis la main, à Leningrad, sur un exemplaire du roman. L'amie à qui l'écrivain avait confié son manuscrit est arrêtée et interrogée plusieurs jours. Elle est finalement retrouvée pendue. Lorsqu'il apprend la nouvelle, Soljenitsyne n'hésite pas à déclarer ouvertement la guerre au régime.

Par des voies mystérieuses, il parvient à faire passer une copie de son manuscrit de l'autre côté du rideau de fer… Une édition russe paraît à Paris dans les derniers jours de 1973. Les autorités russes ne réagissent pas aussitôt. Mais, le 12 février 1974, l'écrivain est arrêté à son domicile, déchu de sa nationalité et expulsé. Il s'agit du premier citoyen soviétique expulsé depuis Léon Trotski. Le lendemain, un avion spécial de l'Aeroflot le conduit à Francfort. Quelques semaines plus tard, sa femme et ses trois enfants le retrouveront. Plus encore que le Nobel, la condamnation à l'exil en Occident met le nom de Soljenitsyne à la une de tous les journaux du monde. Et son nouveau livre, L'Archipel du Goulag, est un véritable coup de tonnerre qui oblige les Occidentaux à se réveiller, à regarder en face la réalité soviétique.

Commence alors pour Soljenitsyne, à cinquante-cinq ans, une nouvelle période d'exil. Il s'installe d'abord à Zurich, en Suisse, puis émigre en 1976 aux États-Unis. Il va s'isoler dans sa propriété de Cavendish, aux nord-est des États-Unis, au cœur d'une vaste forêt de l'État du Vermont.

À la télévision, les Français découvrent en 1983 l'ermite du Vermont grâce à une émission mémorable d'«Apostrophes». L'écrivain accepte de montrer aux Français un peu de sa vie et de son âme. On le découvre entouré de sa femme Natalia et de ses trois fils. On visite sa maison, son immense bureau.

Ses dernière années sont consacrées au travail

Aux États-Unis, sa voix peu complaisante sur le mode de vie matérialiste du monde occidental («un bazar commercial») ne fait pas l'unanimité, loin s'en faut. Si le Sénat américain le nomme citoyen d'honneur, ses positions radicales déplaisent à beaucoup d'intellectuels. On lui reproche de ne rien comprendre à la démocratie.

Les dernières années de sa vie sont vouées au travail. Soljenitsyne reprend toutes ses œuvres déjà publiées afin d'aboutir à une version définitive de chacune. En 1990, paraît Comment réaménager notre Russie ?, essai dans lequel il défend l'idée d'une Union soviétique plus petite, plus russe, d'un retour aux valeurs familiales, traditionnelles, après un long cauchemar. Ce texte provoque un débat. Certains l'accusent d'être rétrograde et de vouloir éloigner l'URSS de l'Europe. Trois ans plus tard, il accepte de parrainer, à l'invitation de Philippe de Villiers, les manifestations du bicentenaire des massacres de Vendée. Il y prononce un vibrant hommage aux insurgés vendéens de 1793. Leur combat est comparé à celui des paysans russes contre les bolchéviques. «Toute révolution déchaîne les instincts de la plus élémentaire barbarie», déclare-t-il devant une foule enthousiaste.

Il restera vingt ans dans le Vermont, vingt années au cours desquelles l'Empire rouge va se fissurer puis s'écrouler. Celui qui avait affirmé «Je rentrerai vivant dans mon pays, je le sais » retrouve enfin le sol natal en 1994, quatre ans après avoir été officiellement réhabilité par Gorbatchev. Les conditions de son retour ont été longuement et minutieusement négociées, parfois même avec Boris Eltsine en personne.

Isolé dans sa datcha située à moins d'une demi-heure de Moscou, dans une zone de luxueuses résidences de l'ancienne nomenklatura, Alexandre Soljenitsyne rédige ses souvenirs d'exil en Europe et aux États-Unis. Il se sent de moins en moins romancier et de plus en plus historien. Jusqu'en 1998, il conserve une activité sociale intense, se montre souvent à la télévision où il a sa propre émission, rencontre de nombreux écrivains et historiens. Seule la maladie a pu interrompre, à la toute fin de sa vie, les activités d'un des plus grands résistants de tous les temps. Celui qui, tout seul, ébranla l'empire soviétique.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
LP de Savy
Rang: Administrateur


Nombre de messages : 710
Date d'inscription : 06/04/2005

MessageSujet: Re: Mort d'Alexandre Soljenitsyne   Mer 6 Aoû 2008 - 14:34

Pourquoi il dérangeait aussi l'Occident

04/08/2008 Le Figaro

L'écrivain ne se privait pas de dénoncer la «médiocrité morale» des sociétés capitalistes.

Inclassable, intraitable, voire pour certains insupportable. Objet d'une admiration quasi unanime pour son combat contre le totalitarisme soviétique, Alexandre Soljenitsyne ne fut jamais adopté par l'Occident pour autant. Trop russe, trop nationaliste, trop réactionnaire, expliquaient ses adversaires, qui allaient même jusqu'à affirmer qu'il n'était pas un véritable écrivain.

La vérité est qu'Alexandre Soljenitsyne bousculait les Occidentaux dans leurs paradigmes douillets autant qu'il avait bousculé les Soviétiques. N'avait-il pas commis un crime de lèse-Occident en dynamitant, à la seule force de son verbe, le mythe de la Mecque du marxisme réel, cette URSS que tant d'intellectuels continuaient d'adorer ? Avec la charge de L'Archipel, paru au début des années 1970 en pleine euphorie post-soixante-huitarde, les rêves sartriens de paradis communiste apparurent dans leur nudité grotesque et mensongère, discréditant ceux qui s'en étaient réclamés. Les révélations de Soljenitsyne sur le goulag totalitaire tombaient mal pour un monde intellectuel qui avait troqué la passion de Lénine et celle de Staline pour celle de Mao. On ne le lui pardonnerait pas.

Les agacements allaient s'exacerber avec les critiques répétées de l'écrivain contre les «démissions» du modèle occidental. En 1978, notamment, dans son fameux discours de Harvard, intitulé «Le déclin du courage», il s'en prenait aux sociétés démocratiques où seule la «balance juridique» tient lieu de garde-fou. Une société «où n'existe pas de balance juridique impartiale est une chose horrible», concédait ce rebelle qui avait vécu l'enfer des parodies de justice soviétiques. Mais «une société qui ne possède qu'une balance juridique n'est pas digne de l'homme», ajoutait-il.

Les dérives de la liberté

Alexandre Soljenitsyne ne se privait pas de dénoncer la «médiocrité morale» d'un Occident abandonné au consumérisme et aux dérives destructrices d'une liberté «poussée à l'excès». Il dénonçait l'irresponsabilité de la presse, «son goût des ragots, des bavardages et des futilités». Et quelle n'allait pas être la stupéfaction des Occidentaux quand il leur expliquerait qu'il ne considérait pas l'Occident comme un modèle. «Étant donné la richesse de développement spirituel acquise dans la douleur par notre pays en ce siècle, le système occidental dans son état d'épuisement moral actuel ne présente aucun attrait», lança-t-il, expliquant qu'il ne souhaitait pas que son pays passe d'un «abîme sans lois à un juridisme sans âme».

C'est sans doute cette réserve profonde vis-à-vis d'un Occident ayant troqué «l'humanisme pour le matérialisme», qui le pousserait à dénoncer haut et fort le chaos sauvage des années Eltsine. Puis à donner sa caution morale à Vladimir Poutine, malgré l'abîme mental qui les séparait. Une fois de plus, il prenait l'Occident à revers. Emportant avec lui le mystère de son indulgence pour cet homme qui jugeait que «la fin de l'URSS était la plus grande catastrophe du XXe siècle».
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
LP de Savy
Rang: Administrateur


Nombre de messages : 710
Date d'inscription : 06/04/2005

MessageSujet: Re: Mort d'Alexandre Soljenitsyne   Mer 6 Aoû 2008 - 14:36

Hostile à tout compromis, il a choqué les Américains

Jean-Louis Turlin, notre correspondant à New York

04/08/2008 Le Figaro

Aux États-Unis, ses prises de position contre «le bazar commercial» ont été mal reçues.

L'Amérique avait oublié Soljenitsyne depuis son retour en Russie en 1994, après dix-huit ans d'exil dans la campagne du Vermont, d'où il était rarement sorti. La nouvelle de sa mort l'a replongée hier dans un chapitre de la guerre froide où «la voix du goulag» s'est montrée aussi critique de l'Occident que du régime soviétique.

Dans un article amorcé en une et développé sur deux pages entières à l'intérieur de ses éditions d'hier, le New York Times retrace, sous la plume de Michael Kaufman, la vie et la carrière du «géant littéraire» mais rappelle la mise en garde adressée au milieu des années 1970 par le secrétaire d'État de l'époque, Henry Kissinger, dans une note au président Gerald Ford : «Soljenitsyne est un écrivain remarquable, mais ses opinions politiques sont embarrassantes même pour ses compagnons dissidents. Non seulement une rencontre (entre lui et le président) offenserait les Soviétiques, mais elle soulèverait une polémique autour des avis émis par Soljenitsyne sur les États-Unis et leurs alliés.» En conséquence de quoi, la rencontre n'eut pas lieu. L'hôte encombrant justifia les réserves de Kissinger en 1978 où, exceptionnellement, il avait accepté une invitation de l'Université de Harvard pour s'adresser à la promotion de ses nouveaux diplômés. Parlant en russe avec un interprète, Soljenitsyne y dénonça pêle-mêle «le matérialisme vulgaire» de la société occidentale, la faiblesse spirituelle de l'Amérique, sa musique «intolérable», les tendances voyeuristes de sa presse et la capitulation «hâtive» de son gouvernement au Vietnam, sans parler de sa politique honteuse de détente avec Moscou. Venus entendre des encouragements avant de se lancer dans la vie active, les étudiants et leurs familles en avaient littéralement pris pour leur grade.

Il vécut comme un reclus

La voix des opprimés était devenue celle du censeur, mais la cible avait été inversée. Même l'écrivain engagé Susan Sontag, peu amène envers son pays jusqu'à sa mort en 2004 (ses commentaires sur le 11 Septembre avaient été jugés antipatriotiques), estimait que les points de vue de Soljenitsyne sur l'Amérique en général et la liberté de la presse en particulier étaient «profondément erronés». L'homme exhibait d'ailleurs un côté autoritaire qui choquait les Américains. La journaliste de NPR (National Public Radio) Anne Garrels évoquait hier sur les ondes un entretien avec Soljenitsyne au cours duquel il n'avait voulu parler que de son fonds de solidarité pour les familles des prisonniers publics et avait exigé que l'interview soit publiée intégralement à une date précise. Hormis ses rares éclats en public, le réfugié vécut comme un reclus dans la petite localité de Cavendish, dont le cadre champêtre lui rappelait sa Russie natale. Alors que ses trois fils fréquentèrent des écoles américaines, il n'apprit jamais l'anglais et n'eut que des contacts limités avec le monde extérieur, consacrant l'essentiel de son temps à l'écriture de La Roue rouge dont le premier tome, Août 1914, figura en deuxième position de la liste des best-sellers américains. Avant son retour en Russie, Soljenitsyne confia au rédacteur en chef du New Yorker, qu'il aurait pu, au lieu de s'enfermer pour écrire La Roue rouge, «passer un peu de temps à (se) rendre aimable envers l'Occident. Le seul problème, c'est (qu'il aurait) dû abandonner (son) style de vie et (son) travail.»
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
LP de Savy
Rang: Administrateur


Nombre de messages : 710
Date d'inscription : 06/04/2005

MessageSujet: Re: Mort d'Alexandre Soljenitsyne   Mer 6 Aoû 2008 - 14:38

«La Russie, c'est moi»

Le Figaro, 4 août 2008

Deux passions guidèrent Alexandre Soljenitsyne durant toute sa vie : sa chère terre russe et la Vérité.

Un être d'un seul bloc. D'un seul bois. Tel était Alexandre Soljenitsyne. Si entier qu'à côté de lui, tous les êtres paraissaient flotter comme des matériaux trop légers. Souvenir d'un jour de septembre 1993, à Paris. Celui d'un grand bonhomme aux cheveux qui dansaient et à la barbe encore étonnamment rousse, attendant droit comme un I, dans le hall de son hôtel, pour une interview. Il était si vivant, si dénué des artifices clinquants et des états d'âme qui chavirent en permanence le petit monde des élites parisiennes, qu'on ne voyait que lui. Ses yeux bleus brillaient de vivacité. On aurait dit un chêne centenaire mais encore vert. Un simple paysan. Enraciné. Très loin de l'image de prophète éthéré ou d'ayatollah vengeur dont ses adversaires idéologiques l'affublaient.

Pour la première fois, en vingt ans d'exil, le grand écrivain russe avait quitté sa maison cachée au cœur d'une épaisse forêt américaine du Vermont, pour un voyage en France. Invité à la commémoration du bicentenaire des guerres de Vendée par Philippe de Villiers, il avait prononcé un discours qui se voulait une réflexion universelle sur l'Histoire. Il y avait condamné «le principe destructeur» de toute révolution, pour la rupture violente et radicale qu'elle suppose avec le passé. Son intervention avait suscité une véritable tempête à travers l'intelligentsia française, incapable d'imaginer qu'on ose s'attaquer à «Sa» révolution.

Peu ébranlé par ces indignations, l'auteur de L'Archipel du Goulag, qui en avait vu d'autres, s'était émerveillé comme un enfant devant le spectacle du Puy-du-Fou, en Vendée, rêvant tout haut d'un projet semblable pour la Russie, qui, en faisant revivre la révolte paysanne de Tambov des années 1920, aurait enfin montré que «son pays acceptait de faire face à son histoire sanglante». Puis Soljenitsyne était remonté à Paris, pour quelques rencontres. Il fallait voir avec quel sérieux et quelle minutie le grand homme préparait ses interviews, étalant ses papiers et ses notes, comme s'il allait écrire une thèse. Il voulait que chaque mot soit pesé, que chaque parole ait un sens.

Un appel au «repentir»

C'était sans doute cela le secret de cette force qui vous submergeait à son contact. Cette intention dans chacun de ses gestes. Cette volonté que l'on sentait tendue vers un seul objet : la Russie, son salut et sa renaissance. Alexandre Soljenitsyne était persuadé que celle-ci ne pourrait se produire qu'une fois identifiées les causes profondes de la débâcle qui avait accouché de la révolution bolchevique. Depuis des décennies, l'homme de L'Archipel avait travaillé sans relâche à rassembler les éléments du puzzle. Tentant d'embrasser dans un effort surhumain tous les mécanismes de la «Roue rouge» qui avait écrasé son pays. Pour lui, chaque minute comptait. Pourtant, quand Alexandre Soljenitsyne rentra chez lui, un an plus tard, en s'agenouillant jusqu'au sol pour embrasser la terre martyrisée de Magadan, haut lieu du goulag sibérien, personne en Russie ne sembla lui être très reconnaissant d'avoir consacré sa vie entière au service de cette mission.

En vingt ans, les Russes paraissaient avoir oublié le dissident. Et ce qu'ils lui devaient. Plongés dans les tumultes de l'après-communisme, ils n'avaient pas de temps pour la mémoire de leur terrible histoire, qui lui, le hantait. Lors du discours que Soljenitsyne prononça à la Douma une sorte de testament politique dans lequel il appelait la nation au «repentir» pour les «crimes» communistes, condition selon lui sine qua non de la renaissance la salle était presque vide. Et parmi les présents, beaucoup de députés ne se privèrent pas de bâiller et de bavarder pendant qu'il s'exprimait. Une indifférence qui allait beaucoup le peiner.

Il n'en continua pas moins de travailler, parcourant inlassablement les régions à la rencontre du peuple des campagnes et des petites villes délaissées ; finançant la donation de livres aux bibliothèques de Russie, au rythme de quelque 40 000 volumes par an, rapatriant les Archives de l'émigration russe. Et payant sur son fonds personnel, les retraites des anciens prisonniers de conscience. À ses côtés, fidèle entre les fidèles, se tenait sa femme Natacha, qui semblait comme le prolongement du grand homme.

Dans Le Grain tombé entre les meules, Alexandre Soljenitsyne revient d'ailleurs avec tendresse et admiration sur «les sacrifices» de Natalia Dmitrievna, à la foi épouse, mère et véritable maître d'œuvre de l'accouchement de ses livres, qu'elle éditait avec une exigence, écrit-il, souvent «supérieure à la mienne». Grâce au sas qu'elle avait maintenu entre la vie réglée de son mari et les tumultes extérieurs, Alexandre Issaïevitch, véritable corne d'abondance, continuait d'écrire. De penser la Russie et son rapport au monde. «La Russie, c'est moi», avait-il dit un jour, sans fausse modestie.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
LP de Savy
Rang: Administrateur


Nombre de messages : 710
Date d'inscription : 06/04/2005

MessageSujet: Re: Mort d'Alexandre Soljenitsyne   Mer 6 Aoû 2008 - 14:41

Un rebelle conservateur

Jean d'Ormesson, de l'Académie française (Le Figaro, 5 août 2008)

Ennemi farouche de Staline, qui l'a persécuté, il n'était pas pour autant le partisan inconditionnel d'un Occident qu'il jugeait sévèrement.

Prix Nobel de littérature en 1970 entre Samuel Beckett, en 1969, et Pablo Neruda, en 1971 , Alexandre Soljenitsyne est beaucoup plus qu'un grand écrivain : il est un des héros majeurs de la conscience historique de notre temps. En 1945, au lendemain de la Seconde Guerre à laquelle il participe avec honneur, à l'époque où le triomphe de Staline ne connaît plus d'adversaire, il exprime son opposition au régime avec un courage qui frise l'inconscience. Il est aussitôt envoyé au goulag et il entame son existence de dissident, de persécuté et de prophète.

Sa vie sera comme l'abrégé de tous les drames de notre histoire. Un coup de chance dans ce roman noir : en 1962, Khrouchtchev autorise la publication dans Novy Mir d'Une journée d'Ivan Denissovitch. Les épreuves surtout ne cessent jamais de se multiplier pour lui avec une régularité hallucinante : emprisonnement, exil, cancer, surveillance constante, menaces de toutes sortes, dénonciations successives. On meurt autour de lui, on est assassiné, on se suicide. Aux attaques violentes venues du camp communiste, succédera bientôt la méfiance d'une partie du camp occidental.

Bientôt, dès le début des années 1960, et plus encore à partir de 1970, la célébrité lui tombe dessus. La légende s'empare de l'écrivain rebelle. Des histoires incroyables se mettent à circuler. Au goulag, sans crayon ni papier, il se répétait chaque matin, pour ne pas les oublier, les mots qui s'organisaient dans sa tête. Et puis, il lui fut impossible d'aller plus loin : la récitation intérieure des phrases apprises par cœur lui prenait toute sa journée. Plus tard, en Russie, dans une liberté très précaire, en proie aux pires persécutions, il dissimule sous terre, dans des jardins amis, les minces feuilles de papier couvertes de son écriture. Et il les fait passer hors de Russie pour qu'elles puissent être publiées.

La rédaction de la plupart de ses œuvres, et notamment de La Roue rouge ou de L'Archipel du Goulag, s'étend sur plusieurs années. En épigraphe d'un de ses ouvrages, il note : «Écrit de 1955 à 1958. Défiguré en 1964. Réécrit en 1968.» Le Premier ­Cercle et Le Pavillon des cancéreux paraissent en Occident. Lui-même part pour la Suisse, puis pour les États-Unis. Il s'installe dans le Vermont. Peut-être moins que d'autres, il s'impose comme une des grandes voix de son siècle. Comme Hugo, il domine son temps de sa stature de géant.

Hugo prophétisait l'avenir. Plus proche sans doute de Dante et d'un Enfer qu'il aurait parcouru dans la réalité, Soljenitsyne révèle un passé et un présent enfouis sous le mensonge. Il est le premier à transformer de l'intérieur l'image que la propagande soviétique imposait, non seulement en Russie mais en ­Occident, d'une URSS triomphale.

Sa critique du système ne suit pas la ligne de l'universalisme humaniste. L'Occident qui l'accueille en se méfiant de lui découvre un slavophile orthodoxe et conservateur. Dans une célèbre émission d'Apostrophes, autour de Bernard Pivot, Jean Daniel le conjure de clarifier son attitude à l'égard du colonialisme. Le colonialisme n'est pas son affaire et il le prouvera en s'opposant à la guerre de Tchétchénie. Soljenitsyne n'est pas un partisan des Lumières du XVIIIe européen : il est l'héritier de Dostoïevski.

Persécuté par les siens, attaqué en Occident, il suit son chemin solitaire de patriote russe qui dénonce l'horreur du système soviétique et la dégénérescence d'un Occident où il a trouvé refuge. Il est l'image même du rebelle conservateur, ennemi du communisme et dédaigneux du modernisme. L'ironie, la dérision, la facilité, l'élégance ne sont pas son affaire, il est le Russe traditionnel qui tonne contre son temps.

Soljenitsyne n'est pas un homme de lettres. Il est la conscience d'un monde en perdition. Quand le communisme s'écroule, il met sa confiance en Poutine, qui lui décernera un prestigieux prix d'État. Mais il prend bientôt ses distances avec l'autocrate tout-puissant qui est l'ennemi des Tchétchènes. Dans une époque qui affiche un consensus humaniste, il n'est l'ami de personne. C'est Jéhovah lançant du haut des cieux ses imprécations solennelles.

Il était l'ennemi le plus farouche de Staline, qui l'a persécuté. Il n'est pas pour autant le partisan d'un Occident qu'il juge dégénéré. Il est de la race des martyrs, des rebelles à vie, des géants de l'histoire. C'était un homme mal commode, hostile à tout compromis, et un écrivain de génie qui, pour avoir connu tant de douleurs, réduit à une espèce d'insignifiance tous les talents de son époque.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
LP de Savy
Rang: Administrateur


Nombre de messages : 710
Date d'inscription : 06/04/2005

MessageSujet: Re: Mort d'Alexandre Soljenitsyne   Mer 6 Aoû 2008 - 14:43

L'homme qui a changé ma vie

André Glucksmann

Le Figaro, 04/08/2008

Le philosophe André Glucksmann rend hommage à celui qui «a transformé la face du monde pour avoir couronné à nouveau la liberté, enjeu numéro un de la condition humaine».

Le Figaro me demande sympathiquement une opinion après le décès d'Alexandre Soljenitsyne. Excusez-moi, l'hommage posthume est un art qui depuis toujours me paralyse : le bien qu'on pense de quelqu'un et l'admiration qu'on lui porte, mieux vaut en témoigner de son vivant. Touchant Alexandre Soljenitsyne, depuis trente-cinq ans époque où il était honni à gauche, vilipendé par les communistes, traqué par le Kremlin et méprisé par les officiels occidentaux , j'ai salué celui qui avait changé ma vie et transformé la face du monde pour avoir couronné à nouveau la liberté, enjeu numéro un de la condition humaine. C'était un homme bon et fidèle, l'amitié dont il m'honorait ne faiblissait pas même lorsque nos désaccords guerre en Bosnie et en Tchétchénie étaient publics. Quand le nom même de Poutine sera oublié de tous, on lira encore L'Archipel du Goulag avec la fièvre intense qui me bouleversa il y a déjà un tiers de siècle.

Faire tomber les murs

Exista-t-il dans les années 1970 un «effet Soljenitsyne» propre à la France ? Le petit groupe parisien qui se réclama de lui pour mettre à bas «l'horizon indépassable» du marxisme (Sartre) exerça une influence démystificatrice sur les mouvements de libération à l'ouest (ainsi de l'antifascisme portugais, Mario Soares m'en fit la confidence). Plus étrangement, il contribua à libérer la dissidence intellectuelle, à l'Est, de ses dernières réticences quant à l'alliance nécessaire, mais jamais osée, entre les esprits libéraux ou athées et les églises ou organisations confessionnelles (Solidarnosc, B. Geremek et A. Michnik en administrèrent magnifiquement la leçon). «Grain de sable» qui enraya de proche en proche la machine totalitaire, Soljenitsyne fit tomber les murs dans les têtes ; face à l'inhumanité communiste, les clivages séculaires entre réactionnaires et progressistes, gauche et droite, ne parurent plus insurmontables. Dix-sept ans après la parution de L'Archipel du Goulag, le mur de Berlin s'écroula et la carte de l'Europe fut modifiée de fond en comble.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
LP de Savy
Rang: Administrateur


Nombre de messages : 710
Date d'inscription : 06/04/2005

MessageSujet: Re: Mort d'Alexandre Soljenitsyne   Jeu 7 Aoû 2008 - 13:02

Une oeuvre au parcours mouvementé

(Le Monde, 6 août 2008)

Rarement une œuvre aura connu un destin aussi agité, du vivant de son auteur. Totalement inconnu du grand public, ignoré jusqu'alors des lettres littéraires soviétiques, Alexandre Soljenitsyne a acquis une réputation mondiale soudaine avec la publication d'Une journée d'Ivan Denisovitch, en novembre 1962, dans la revue Novy Mir, à l'initiative d'Alexandre Tvardovski, son rédacteur en chef. Une déflagration. "Pour la première fois, un auteur soviétique décrit la vie quotidienne dans un camp de concentration stalinien", écrivait à l'époque Michel Tatu, dans Le Monde. En France, ce sont les éditions Julliard qui en firent aussitôt l'acquisition auprès de l'Agence littéraire et artistique parisienne, représentant les droits exclusifs des écrivains soviétiques. Christian Bourgois, alors jeune directeur littéraire de la maison, avait été alerté par le traducteur Jean Cathala de l'importance de ce texte. De même, c'est Julliard qui publia en 1968 Le Pavillon des cancéreux.

Mais la dégradation progressive des relations du romancier russe avec les autorités soviétiques conduisit dans le même temps à la diffusion de copies pirates de ses différents titres. Pour Le Pavillon des cancéreux, deux éditeurs étrangers, le Londonien Bodley Head et le Milanais Mondadori, se disputaient le copyright, ce qui provoqua une réaction indignée de l'auteur, "ne reconnaissant les droits à personne" et rappelant qu' "au-delà de l'argent, il y a la littérature". Aux Etats-Unis, c'est avec la journaliste américaine d'origine russe Olga Carlisle, devenue son agent littéraire, que Soljenitsyne eut maille à partir. "Elle n'a pas cessé de jouer un rôle néfaste dans l'histoire de mes oeuvres", a-t-il écrit, tandis que l'ex-agente dans son livre Soljenitsyne et le cercle secret, paru en 1978 aux Etats-Unis, raconte comment elle aida l'écrivain à publier - depuis l'URSS - Le Premier cercle et L'Archipel du goulag.

LA VALEUR DES TRADUCTIONS

Ces déboires conduisirent Soljenitsyne à se choisir, dès mars 1970, un avocat suisse, Me Fritz Heeb, comme nouvel agent littéraire pour défendre ses intérêts à l'étranger. Ancien député social-démocrate de Zurich, familier des milieux marxistes libéraux, l'avocat avait reçu un mandat de l'écrivain pour interdire à l'avenir toute publication non autorisée de son oeuvre, examiner avec l'aide d'experts la valeur des traductions en cours et interdire toute adaptation à l'écran. Dans sa mission, il était secondé par YMCA Press, maison d'édition russe, créée en 1921 et installée à Paris. C'est dans cette maison dirigée par Nikita Struve que fut publié en exclusivité mondiale, en russe, le 28 décembre 1973, le premier tome de L'Archipel du goulag. Cet "essai d'enquête littéraire", comme le qualifiait son auteur, récent prix Nobel de littérature, a aussitôt été mis en traduction chez les plus grands éditeurs de la planète - en France au Seuil, en avril 1974.

En décembre de la même année, Paul Flamand, PDG du Seuil, accompagné de Claude Durand, éditeur de Soljenitsyne dans cette même maison, se rendit à Zurich, où l'écrivain, qui venait d'être expulsé de Russie, résidait. Ce dernier confia aux éditions du Seuil la gestion mondiale de ses droits. Après juin 1978 - date à laquelle Claude Durand quitte le Seuil pour Grasset -, ces droits ont continué à être gérés par Claude Durand dans le cadre des éditions russes YMCA Press.

Devenu PDG de Fayard en 1980, Claude Durand a récupéré tous les contrats du prix Nobel 1970 après la chute du mur de Berlin. Aujourd'hui, "Fayard est agent de l'auteur, sous ma responsabilité", précise l'éditeur, qui, en mars 2007, avait annoncé non sans fierté avoir regroupé chez Fayard "99 % de l'oeuvre de Soljenitsyne traduite en langue française". Apprenant, lundi 4 août, la mort de l'écrivain, Claude Durand a fait diffuser un communiqué exprimant son refus de commenter "la mort d'un ami proche" : "Depuis près de quarante ans (...) il était devenu comme un parent, écrit-il. Le coeur est la tombe des amis morts ; l'accès n'en est pas public."

A voir : Dialogues avec Soljenitsyne, d'Alexander Sokourov, 1 DVD Ideale Audience/Medici Arts.

Alain Beuve-Méry
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
LP de Savy
Rang: Administrateur


Nombre de messages : 710
Date d'inscription : 06/04/2005

MessageSujet: Re: Mort d'Alexandre Soljenitsyne   Sam 23 Aoû 2008 - 23:37

L’écrivain Alexandre Soljenitsyne est décédé dimanche 3 août à Moscou, à l’âge de 89 ans. Toute sa vie aura été un combat : contre le communisme, contre le cancer, contre la société mercantile, contre la perte des valeurs... Histoire d’une icône.

Lentement, presque le temps d’un siècle, il s’est façonné une tête d’icône : une barbe d’une autre époque, un regard noir et dur, une bouche fermée, désapprobatrice. Le portrait d’Alexandre Issaïevitch Soljenitsyne ne sera pas difficile à coucher sur ces images sacrées de l’orthodoxie russe dont l’essence est de révéler une « transfiguration ». « Je suis certaine qu’il s’est donné ce visage à dessein , souligne Anne Applebaum, l’une des plus grandes spécialistes de l’histoire du goulag. Soljenitsyne se comportait comme l’héritier de Dostoïevski, de Tolstoï, de la Russie entière. Il écrivait pour l’éternité. »

L’icône est déjà là. Sa légende, aussi : une vie de combattant solitaire et inflexible, contre le communisme, puis contre le monde mercantile, contre l’affaissement des valeurs. Une icône qui reproche, toujours.

Dissident, Soljenitsyne l’a été dès sa naissance, sans le savoir : il est né en décembre 1918, dans le Caucase, d’une mère très croyante, dans un pays qui a déclaré la guerre aux religions. L’empire des soviets met des années à conquérir ce pays grand comme un océan et à en expurger l’Eglise orthodoxe. Assez pour que le jeune Soljenitsyne s’enivre de l’encens des églises, avant que les dernières d’entre elles soient fermées. Il expliquera lui-même ce « virus » que représenta pour lui « les heures passées à tant d’offices religieux, et cette empreinte originelle d’une fraîcheur et d’une pureté extraordinaires que ne purent éroder ensuite ni les meules de la vie ni les théories intellectuelles ».

Le père d’Alexandre Issaïevitch est mort, six mois avant sa naissance, d’un accident de chasse. Sa mère est fille d’un riche cultivateur, un « koulak ». La mère et le fils sont donc mal vus. Et, logiquement, mal logés. Mais l’Union soviétique, si prompte à briser des destins, offre une chance à tous : les études. Soljenitsyne devient un lycéen comme les autres. Il entre aux Jeunesses communistes. Il est alors, de son propre aveu, « marxiste ». A l’université de Rostov, il étudie les mathématiques et la physique. Avec son grand ami « Koka » Vitkievitch, il prend aussi des cours de littérature et de philosophie par correspondance. Il est professeur d’astronomie et de mathématiques dans une petite ville du Caucase lorsqu’il épouse Natalia Rechetovskaïa, une amie d’école.

1941. La guerre retourne la terre russe. Soljenitsyne est mobilisé, puis envoyé au front, au sein d’une unité d’artillerie. Le lieutenant-chef Soljenitsyne participe à la gigantesque bataille de Koursk, en 1943 : les charges des Panzer, celles des T-34, les sifflements des Henkel, les murs de feu. Soljenitsyne, visiblement, aime : « Le plaisir du guerrier, il est dans cette âpreté, cette extrémité, ce furieux imprévu », écrivit-il dans un récit publié en 1998 dans la revue Novy Mir . Le jeune officier marche sans retenue dans le culte de la fraternité entre « frères slaves ». En 1944, à 26 ans, il est promu au grade de capitaine. La victoire est proche, la gloire aussi. Mais tout dérape subitement. Le 9 février 1945, devant Königsberg, il est convoqué dans la tente de son chef, le colonel Travkine.

« Capitaine Soljenitsyne, vous avez une arme ?

- Oui, colonel.

- Donnez-la-moi. »

A ce moment, le citoyen-capitaine Soljenitsyne devient un prisonnier. Un ennemi du peuple, c’est-à-dire plus rien. Dans des lettres échangées avec son ami Koka, il avait critiqué Lénine et Staline, qu’il avait dissimulés sous les sobriquets de « Vovka » et « Caïd ». Une astuce vite démasquée par la sûreté militaire, qui lit son courrier. La grande broyeuse du NKVD est dès lors en marche. Soljenitsyne est transféré à la fameuse Loubianka, à Moscou, le siège du NKVD. Cellule numéro 69. Il écope de huit ans de travaux forcés. Désormais, il se nomme matricule CH-282.

Le parcours de « zek » de Soljenitsyne est assez atypique. Il séjourne d’abord au camp de la Nouvelle Jérusalem, près de Moscou, puis à Moscou même, sur un chantier. Mais le NKVD se souvient de ses compétences scientifiques. Il est affecté à une « charachka », sorte de prison-laboratoire où il effectue, sous bonne garde, des recherches sur l’acoustique. En 1949, les choses se gâtent. CH-282 est envoyé au camp d’Ekibastouz, au Kazakhstan. Pas tout à fait aussi dur que la Kolyma, mais il s’agit du goulag, du vrai. Il découvre le monde des camps, avec sa langue, ses codes et la loi des « blatnoï », la pègre. Sa femme demande le divorce et se remarie. Il est seul. Il récite des centaines de poèmes de sa composition en s’aidant d’un chapelet. Comme les autres, il tente de survivre. Dans le camp, Soljenitsyne devient « chef de brigade ». Des années plus tard, sous Brejnev, des témoignages d’anciens détenus-notamment l’ami Koka-ont jeté le doute sur l’attitude de l’auteur : il n’aurait pas vraiment été un héros... La vengeance du Kremlin, peut-être. Nul ne sait exactement.

Huit ans passent. En 1953, Soljenitsyne est libéré. Le jour de la mort de Staline. Mais, comme souvent, le pardon n’est pas entier. Soljenitsyne est envoyé en « relégation perpétuelle » à Kok Terek, à la lisière du désert kazakh. Deux ans plus tard, une tumeur cancéreuse manque de peu de le tuer. Il est soigné dans un hôpital de Tachkent. « Je venais là pour mourir, écrivit Soljenitsyne, mais on me renvoya à la vie . »

Instrument de la déstalinisation.

Retour à la vie, mais aussi à la liberté. Khrouchtchev, en 1956, sonne la charge contre le stalinisme. Soljenitsyne est réhabilité. Il retrouve son ex-femme et l’épouse de nouveau. C’est chez elle que naît l’écrivain Soljenitsyne. Il commence la rédaction de « Premier cercle », s’entourant de mille précautions, puis, en 1959, il écrit « Une journée d’Ivan Denissovitch » en trois semaines !

C’est en 1962 que se produit l’impensable : « Une journée d’Ivan Denissovitch » est publié dans la revue Novy Mir . Nikita Khrouchtchev en personne a donné son accord. La déstalinisation bat son plein et Soljenitsyne en est un instrument. Il a même l’honneur d’être présenté à Krouchtchev au Kremlin. Mais l’ex-zek ne reste pas bien longtemps dans la ligne du Parti. En 1964, Khrouchtchev est destitué. Brejnev a beaucoup moins de tendresse pour l’écrivain des zeks. Soljenitsyne, lui, n’en a cure. L’accueil qu’il a reçu du public le galvanise. Il se lance dans une oeuvre plus grande encore : « L’archipel du goulag ». Soljenitsyne confesse les rescapés de ces îles de la mort, éparpillées sur l’océan que constitue l’Union soviétique. Ils sont 277. Anonymes muses, revenues de l’enfer. Un travail considérable, auquel seul peut être comparé celui de Varlaam Chalamov, l’auteur des bouleversants « Récits de la Kolyma ». Surtout, l’ancien CH-282 prend le système soviétique de front. « Ce qui singularise Soljenitsyne, c’est qu’il recherche les origines du goulag , explique Anne Applebaum. Du coup, il implique non seulement Staline, mais aussi Lénine. »

En 1965, les ennuis reviennent. Une perquisition chez un de ses amis permet au KGB de récupérer un manuscrit du « Premier cercle ». En 1967, l’écrivain dénonce publiquement les méfaits de la censure. La guerre est déclarée. Soljenitsyne savoure « l’air pur et dur de la rébellion » qu’il décrit dans « L’archipel » à propos de la révolte du camp de Kenguir. L’année suivante, il réussit à faire passer le manuscrit de « L’archipel » hors d’URSS pour le mettre à l’abri en France. En 1969, la campagne publique contre lui devient violente. Il est exclu de l’Union des écrivains. « Vos articles bouffis n’ont aucune consistance », leur répond-il...

Soljenitsyne prend des risques inouïs. En 1971, il accorde des interviews au New York Times et au Washington Post, dans lesquelles il demande l’accès aux archives russes, et s’en prend à ses détracteurs soviétiques. La machine devient d’autant moins contrôlable pour Moscou qu’en 1970 le rescapé du goulag obtient le prix Nobel de littérature. Mais l’auteur ne va pas chercher son prix en Suède de peur de ne plus pouvoir revenir en Russie : « Vivre ailleurs qu’en Russie m’est impossible. »

La vraie rupture intervient en 1973. Une de ses amies, qui avait caché un exemplaire de « L’archipel », est arrêtée par le KGB. Elle finit par en avouer l’emplacement. Peu après, elle est retrouvée pendue chez elle. Soljenitsyne réplique : il fait publier « L’archipel » à Paris. L’onde de choc est terrible en Occident. Et au Kremlin, par ricochet. Son domicile est perquisi-tionné par le KGB. En 1974, il est arrêté et interné à la prison de Lefortovo, puis expulsé par avion spécial vers Francfort. L’exil : la pire des peines pour un Russe. Soljenitsyne est déchu de sa citoyenneté soviétique. Il est rejoint par Natalia Svetlova, sa nouvelle épouse depuis 1973, et par ses enfants à Zurich.

Il crache sur l’intelligentsia américaine.

L’écrivain, désormais apatride, se met immédiatement à enquêter sur le séjour de Lénine dans cette ville. L’ascète Soljenitsyne ne s’autorise aucun repos, aucune pause. Il est pressé.

En 1976, il s’installe aux Etats-Unis, dans le Vermont. Dans ces montagnes, il fait froid. Un climat rude qui convient mieux à l’écrivain, qui s’isole et travaille l’essentiel de son temps. Soljenitsyne entasse des archives et récrit l’histoire de la Révolution bolchevique, la source de tout, selon lui. Une vie recluse. Il coupe son bois, reçoit peu. Il apprend à peine l’anglais, pour ne pas risquer de perdre son russe. Il n’est pas, c’est sûr, conquis par l’Ouest. Contrairement à son ami Rostropovitch, Soljenitsyne ne s’intègre pas à ce nouveau monde.

L’Occident, qui avait vu en lui un héros, un « Russe gentil », qui allait plaider pour la démocratie libérale, prend une gigantesque claque. Cette gifle est assénée en 1978, lors d’un discours à la remise des diplômes de Harvard. Soljenitsyne crache à la figure de l’intelligentsia américaine ce qu’il pense d’elle, de son « bazar mercantile », qui ne vaut pas mieux que le « bazar idéologique » d’en face. Soljenitsyne applique le même jugement à l’Occident qu’à l’URSS : « Le hommes ont oublié Dieu, tout vient de là. » Il sait qu’il va au-devant de salves violentes. Peut-être même qu’il les souhaite : « J’avais affronté leur idéologie, mais en marchant contre eux c’était ma propre tête que je portais sous le bras », lâcha l’écrivain dans « Le chêne et le veau ». Une vocation de martyr largement satisfaite. Un éditorial du New Yorker le compare en 1979 à l’ayatollah Khomeyni pour son refus de l’Occident athée.

En 1991, il écrit à Elisabeth II pour lui rappeler la livraison britannique à l’Armée rouge, en 1945, de milliers de réfugiés soviétiques : « Cette trahison massive de gens voués à l’extermination jette une ombre sur la conscience de la Grande-Bretagne, et pour un siècle, si ce n’est plus. »

Soljenitsyne ne lâche rien, au contraire de son ennemi juré, l’Union soviétique, qui finit par expirer en cette même année 1991. Soljenitsyne est brièvement à la mode. Mais il a finalement été peu lu en Russie, où la mémoire du goulag n’est pas une priorité. Lorsqu’il revient s’installer au pays, en 1994, l’écrivain choisit de passer par l’est, par Vladivostok, et de regagner Moscou lentement, en train. Comme s’il était porté par le reflux de la Révolution russe. Mais il est déçu. La Russie de ses fantasmes est elle aussi devenue mercantile et, pis, faible : amputée de 25 millions d’habitants, et surtout de l’Ukraine, berceau de la civilisation russe.

Soljenitsyne défend le renouveau patriotique russe, au risque de passer pour un nationaliste. Il soutient la peine de mort, au risque de passer pour un réactionnaire. Il cultive en France une relation avec le Vendéen Philippe de Villiers, construit une alliance par-delà les siècles entre antibolcheviques et chouans...

Une rencontre étonnante se produit même en 2000 : Soljenitsyne reçoit, trois heures durant, le nouveau président russe, Vladimir Poutine. L’ancien zek et l’ancien du KGB s’entendent et s’apprécient. Ils se retrouvent notamment contre les visées de l’Otan en Ukraine.

Soljenitsyne surprend, et déclenche même une violente polémique avec un récit ambigu, « Deux siècles ensemble », sur la rencontre de l’âme russe et de la judéité. Est-il dans le camp des antisémites, comme l’en accusent certains ? Dans celui des tenants de la Grande et Eternelle Russie ? Il est ailleurs. Dans la vieillesse.

L’écrivain s’enterre dans sa datcha. Offerte par le Kremlin, elle se situe dans un village très chic des environs de Moscou. Son voisin n’est autre que l’oligarque Mikhaïl Fridman. Mais chez Soljenitsyne, rien d’ostentatoire. « Sa datcha fait très vieille Russie , raconte un récent visiteur. Il y a des bouleaux partout, en désordre. Tout est simple, là-bas, avec lui. Après les chachliki (barbecue), on s’endormait dans l’herbe, lui aussi, tout Prix Nobel qu’il était, en écoutant un disque de Rostropovitch. » Soljenitsyne se retire déjà du monde. Des affiches ont bien été placardées cette année à Moscou pour l’honorer. Sans vraiment d’écho. Le souvenir du goulag s’estompe en Russie. Et le moine-écrivain est à mille lieues de la Russie jouisseuse d’aujourd’hui.

Le destin de l’icône était de conserver à jamais le même regard : celui, accusateur et fier, de la dissidence.

Le Point, 7 août 2008.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Mort d'Alexandre Soljenitsyne   

Revenir en haut Aller en bas
 
Mort d'Alexandre Soljenitsyne
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Mort d'Alexandre
» Alexandre le Grand et les aigles de Rome. Roman historique.
» Chevalier de la mort
» Chevaliers de la Mort et Cataclysm ?
» La mort du Roi-Liche, le RP et Kirin Tor.

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Propos insignifiants :: Archives :: Ecrivains :: Ecrivains russes-
Sauter vers: