Propos insignifiants

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 Karl Krauss

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LP de Savy
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MessageSujet: Karl Krauss   Sam 4 Juin 2005 - 0:04

Clémence Boulouque, Le Figaro littéraire du 2 juin 2005.


Il aura régné sans partage sur la vie intellectuelle viennoise pendant plus de trois décennies. Du début du XXe siècle à l'entre-deux guerres. Pourtant, il aura raté son rendez-vous avec l'Histoire. Lorsque Karl Kraus meurt, en 1936, c'est une hostile indifférence qui le porte en terre. Ses plus fervents admirateurs ont été déçus par sa prise de position en faveur du réactionnaire Dolfuss, en 1934, au cours des violents affrontements qui opposent les conservateurs aux socialistes.


Nombre de ses disciples, Canetti en tête, ne voient plus alors, en lui, qu'un tyran de l'esprit, susceptible de justifier toutes les déviations autoritaires d'un régime, et rares sont ceux qui ne se détournent pas de leur messie d'un temps. C'est vraiment dans le champ lexical du divin que ses contemporains puisent pour évoquer Karl Kraus : un homme capable de réunir des milliers de personnes, remplissant la fameuse salle des concerts du Nouvel-An en un parterre composé de la fleur intellectuelle de l'époque.


Pour en arriver là, Karl Kraus, né en 1874, dans une famille juive (lui-même se convertira au catholicisme en 1911), entre en religion en 1899. Cette religion, il en esquisse les dogmes dans le Flambeau, Die Fackel, le journal dont il est l'unique rédacteur. Son credo ? Refuser toutes les approximations et les corruptions de la langue, car celles-ci entraînent immanquablement celles de la pensée. C'est aussi pour ne pas se laisser piéger par les impératifs du journalisme, de la forme qui emprisonnerait le fond, qu'il donne à sa revue un format variable.


Ses cibles, elles – journalistes et politiciens –, sont immuables. Mais une telle obsession de la pureté rend le satiriste indifférent, sinon hostile, à la démocratie et à son destin : si, pour séduire le peuple ou s'en faire comprendre, l'expression de toute réflexion doit être simplifiée à en être corrompue, elle n'est pas défendable. Est-ce pour cela qu'il embrasse la cause de Dolfuss, en 1934 ? Ou bien est-ce parce que Kraus a le sentiment que, face à la peste brune, l'heure n'est plus aux déchirements, mais à l'unité, fût-elle entre les mains d'un pouvoir autoritaire ?


Pourtant, malgré sa pensée hautaine, l'humanité du polémiste est indubitable : en témoigne sa pièce de théâtre fleuve, Les Derniers Jours de l'humanité, constituée d'une centaine de tableaux, dont il admet, dans son introduction, qu'il faudrait dix soirées pour les jouer dans leur intégralité.


Il y a là, comme unique intrigue, celle de l'Histoire ainsi que le projet de retracer la vie viennoise pendant la guerre de 1914-18. Tous les protagonistes, tous les acteurs ont existé, et l'art de Kraus de les faire entrer en scène est d'une virtuosité qui émerveille. Ce sont des voix, autant que des figures, majeures ou anonymes, qu'il convoque. C'est donc par un collage qu'il donne à voir la course à l'abîme, une pratique artistique qu'affectionnait l'époque, et qui, faisant de ce texte un véritable défi littéraire, lui conserve une véritable modernité.


Modernité, aussi, que celle de La Troisième Nuit de Walpurgis. Ses fameux premiers mots, «Au sujet d'Hitler, rien ne me vient à l'esprit», ont été pris, alors, comme une démission de la pensée face à la montée des périls, au moment de l'accession au pouvoir des nazis, achevant de jeter l'opprobre sur Kraus. Il n'en est rien. Il faut, aujourd'hui, relire ce texte – qui est publié pour la première fois en français et accompagné de l'excellent essai de Jacques Bouveresse – pour saisir combien la pensée de Kraus sur Hitler prend la mesure du paganisme apocalyptique que représente le nazisme.


La clairvoyance de Kraus, qui ne disposait que de la presse et de la radio pour conduire cette analyse, sur le vif, et jour après jour, peut être comparée, dans son acuité, à celle de Viktor Klemperer dans LTI, La Langue du Troisième Reich. Non, Kraus n'a peut-être pas été un homme aveugle devant cette ère meurtrière et ses hérauts aboyeurs. Parce qu'il avait clamé une radicalité sourcilleuse, s'était porté aux confins de l'intolérance, il a été mal entendu, mal compris, à l'heure même où il eût été urgent d'entendre sa parole. Urgent et, qui sait, peut-être salvateur....

Deux livres de Karl Kraus :

La Troisième Nuit de Walpurgis, Agone.

Les Derniers jours de l'humanité, Agone.
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