Propos insignifiants

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 Un peu de philosophie (Wittgenstein dans Libération)

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LP de Savy
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MessageSujet: Un peu de philosophie (Wittgenstein dans Libération)   Mer 4 Aoû 2010 - 15:39

Génie incivil

Portrait

[Excentriques] . Chaque jour, «Libération» part à la rencontre de personnalités hors normes. Aujourd’hui, Ludwig Wittgenstein, philosophe anglo-autrichien, surdoué richissime et exténuant.

(Libération, 28 juillet 2010)

Avant de perdre conscience, le philosophe a prononcé une dernière phrase : «Dites-leur que cette vie fut pour moi merveilleuse.» Epitaphe paisible adressée à ses amis qui n’arriveraient qu’après. Ludwig Wittgenstein s’éteint à Cambridge le 29 avril 1951 au terme d’une existence qu’il est pourtant difficile de qualifier de merveilleuse. Sa trajectoire fut sinueuse, semée de drames et de désespoirs. Tour à tour ingénieur, officier pendant la Première Guerre mondiale, instituteur rural, garçon de salle dans un hôpital pendant la Seconde… Etrange personnage dont on a dit de lui qu’il parlait aux oiseaux, avait la phobie des insectes et nettoyait sa cuisine avec des feuilles de thé mouillées…

Né autrichien, devenu britannique, Wittgenstein fut instable, rarement satisfait ou heureux, intransigeant en diable. Les images montrent un beau visage efflanqué au profil aquilin, des cheveux bruns fournis et un regard fixement possédé. De l’intérieur exhale un esprit sans repos, traversé d’intenses souffrances psychiques et morales.

Son enseignement à Cambridge devait forcément sortir de l’ordinaire. Ce n’était pas une sinécure d’arriver en retard dans son appartement déjà bondé de Whewell’s Court à Trinity College où il officiait. Il fallait trouver une chaise, déranger les autres et surtout subir son regard noir. Rien n’était préparé, comme l’a raconté un ancien étudiant, Norman Malcolm, qui assistait à son cours sur le fondement des mathématiques en 1939-40 (1). Wittgenstein parlait sans notes. Il avait bien essayé, mais les mots lus paraissaient avoir «un aspect cadavérique» et ses idées semblaient alors «défraîchies». Or, c’est une pensée en fusion qui sortait de sa bouche, de ses «lèvres dédaigneuses, grands yeux illuminés de mépris/ Sourcils batailleurs, sourire carré, né dans le chagrin/ Dévotion à votre devoir, abandon du monde» (The Strayed Poet de I. A. Richards). Soudain, le philosophe disait : «Un moment, laissez-moi penser !» Puis s’asseyait en contemplant sa paume.

La révélation par Russell

Sa manière peu orthodoxe d’enseigner comme son excentricité vestimentaire ne plaisaient guère à ses pairs de Cambridge, où il refusait de porter l’habit et de dîner avec les siens. La société était pour lui une perte de temps. «En fait, il haïssait toutes les formes d’affectation, comme tous les déguisements de la vérité»,rapporte Norman Malcolm qui le décrit portant un sempiternel pantalon gris, une chemise à col ouvert avec un gilet de laine et une veste en cuir. Pour se détendre les neurones après ses cours, Wittgenstein se précipitait souvent au cinéma, un sandwich à la main, pour voir des westerns ou des comédies musicales, surtout pas de facture anglaise. «Ça fait l’effet d’une bonne douche !» s’amusa un soir celui qui était aussi un amateur d’histoires policières.

On dit «il est né avec une cuillère en argent dans la bouche». Celle de Wittgenstein était au moins en or. Il voit le jour le 26 avril 1889, dernier des huit enfants d’une des familles les plus riches de la Vienne des Habsbourg. Chez les Wittgenstein, on reçoit Brahms et Malher. Le père, Karl, magnat de l’acier, dresse sa descendance à coups de précepteurs pour qu’elle lui succède aux affaires. Trois des quatre frères de Ludwig se suicidèrent. Hans, l’aîné, musicien prodige, se noya en Amérique ; Rudolf, parti à Berlin pour devenir acteur, avala du cyanure ; quant à Kurt, qui avait suivi l’injonction paternelle en devenant directeur de société, il se tira une balle dans la tête à la fin de la Grande Guerre (2).

Le jeune Ludwig était presque considéré comme le canard boiteux de cette progéniture hors du commun mais autodestructrice. L’idée de mort imminente, et même de suicide, n’a toutefois pas cessé de le hanter toute sa vie. Il prit goût à la mécanique et fabriqua à 10 ans une machine à coudre en bois et en fil de fer. Logiquement, il fut inscrit à la Realschule de Linz, plus orientée sur l’enseignement technique, où il côtoya Hitler en 1904-1905, en retard de deux ans sur lui (l’universitaire Kimberley Cornish affirme qu’il aurait eu une influence directe sur l’idéologie de Hitler, qui aurait détesté en lui le Juif). Après des études d’ingénieur à Berlin, Wittgenstein entame un cursus d’aéronautique à Manchester.

Un camarade lui conseille The Principles of Mathematics de Bertrand Russell. Une lecture décisive, un détonateur. «Il avait trouvé un sujet qui l’absorbait comme le piano absorbait Hans, un sujet auquel il pouvait espérer apporter, non pas une bonne, mais une grande contribution.» (2) Cette inclination pour les mathématiques pures le pousse à rencontrer Russell à Cambridge sur les conseils de Gottlob Frege, l’autre grand logicien du moment. Le 1er février 1912, Wittgenstein devient membre de Trinity College avec Russell pour directeur d’études. Il est rapidement adopté par la sélective confrérie des Apôtres, réunie autour de Keynes. Russell a décelé tôt en lui l’étincelle : «Peut-être l’exemple le plus parfait du génie tel qu’on l’imagine : passionné, profond, intense et dominateur.» Celui qu’il considéra longtemps comme son successeur naturel était malheureusement exténuant. Un seul mot mal employé, une idée légèrement travestie et Wittgenstein se détournait de l’insupportable interlocuteur qui ne comprenait rien à rien. L’à-peu-près le rendait malade. «Wittgenstein était incapable de se contenter de solutions bâtardes ou d’échappatoires, il lui fallait aller jusqu’aux limites de la compréhension. Il se donnait entièrement à cette tâche, vivant dans un état de tension continuel», disait Malcolm(1).

Seul apaisement pour cet esprit en surchauffe, la compagnie de jeunes disciples doux et fidèles. Ce fut le cas de l’étudiant en mathématiques David Pinsent, de deux ans plus jeune, rencontré en 1912. Ils passèrent ensemble des vacances en Islande et en Norvège. Un compagnonnage parfois pesant pour Pinsent : «Il dit toujours qu’il va mourir dans moins de quatre ans - mais, aujourd’hui, c’était deux mois. […] Mais il est inutile d’essayer de le raisonner ou de dissiper son angoisse : il ne peut rien y changer car il est fou.» Wittgenstein a ainsi toujours eu peur de disparaître avant d’avoir achevé son travail. Sans doute poursuivi par sa culpabilité du péché, par la honte de son homosexualité encore latente et taraudé par une envie de solitude, Wittgenstein décide de passer quelques mois seul en Norvège, à Skjolden, non sans avoir dicté ses pensées Notes on Logic, sa première œuvre philosophique, pour Russell au cas où… Il fait construire une maisonnette à distance du village, lieu de silence idéal pour ses purges psychiques. Il songera souvent à entrer dans les ordres. «Améliorez-vous vous-même, c’est la seule chose que vous pouvez faire pour améliorer le monde», énonçait ainsi celui qui se traitait lui-même durement mais qui tint à doter des auteurs démunis comme Rilke, Trakl et Dallago.

C’est dans cet esprit qu’il s’engage dans la guerre, l’Evangile en bref de Tolstoï contre lui comme une amulette. Depuis quelques années, il planche sur un traité logique et philosophique, qui donnerait une solution vraie et définitive aux problèmes de la philosophie. Il l’achèvera en première ligne, au front, où il a trépigné d’être envoyé. Le Tractatus logico-philosophicus reçoit sa forme définitive en 1918, l’année où il apprend la mort accidentelle de David Pinsent à qui il le dédie. Longtemps après la guerre, il continuera à porter l’uniforme, nouvelle pièce de son identité, souligne Ray Monk (2). Mais Wittgenstein, à l’image d’un Rimbaud à 18 ans avec la poésie, pense avoir tout dit et en avoir fini avec la philosophie.

En 1919, il est l’un des hommes les plus riches d’Europe, mais décide de distribuer son héritage à ses sœurs Hélène et Hermine et à son frère Paul (qui avait perdu un bras à la guerre et à qui Ravel dédia son Concerto pour la main gauche). Pour dompter ses «démons intérieurs», il œuvre comme jardinier dans un monastère et devient un instituteur exigeant. Il réclame des mutations dans les villages les plus reculés où les habitants, interloqués par la présence de cet homme riche et cultivé, le prennent pour un baron excentrique. Pendant cette période, il rédige un dictionnaire orthographique pour les primaires. Porté sur les châtiments corporels, il arrête sa carrière de maître sur un scandale humiliant. Quelques années après, il reviendra dans le bourg d’Otterthal pour s’excuser auprès des enfants qu’il avait frappés. De retour à Vienne, il participe à la construction, avec Paul Engelmann, de la nouvelle maison de sa sœur Gretl dans la Kundmanngasse, dans un style moderne et épuré.

En janvier 1929, il revient enfin à la philosophie et à Cambridge pour obtenir son doctorat. Keynes présente ainsi le retour du philosophe prodigue, devenu une star avec la publication du Tractatus, bible du positivisme logique :«Eh bien, Dieu est arrivé. Je suis allé le chercher au train de cinq heures et quart.» Et Keynes ne voit pas cette arrivée comme synonyme de partie de plaisir : «Je sens que la fatigue va être écrasante. Je ne dois pas le laisser me parler plus de deux heures ou trois heures par jour.»

La fin du solipsisme

Wittgenstein est désormais entré dans sa deuxième période. Après le Tractatus, dans lequel il proposait une réflexion sur la capacité du langage à représenter le monde, il se consacre aux jeux de langage. Son escale à Cambridge, où il s’attache profondément à l’étudiant Francis Skinner, qui décédera avant l’âge de 30 ans comme David Pinsent, ne dure pas. Il déconseillait d’ailleurs à la plupart de ses étudiants de devenir professeur, parce qu’il n’y avait pas d’oxygène à Cambridge…

En 1939, il finira par être élu à la chaire de philosophie et de logique à la suite de G.E. Moore. A près de 50 ans, il tombe sous le charme d’un étudiant en médecine, Ben Richards. Et ce craintif permanent du sentiment amoureux, qui préférait le préserver par la distance, fait une découverte qui ne le rassure pas : «C’est la marque du vrai amour que l’on pense aussi à ce que souffre l’autre. Car il souffre aussi, il est aussi un pauvre diable.» En 1947, il démissionne pour s’isoler dans la campagne irlandaise, rendre visite à ses amis et écrire.

Pendant les deux derniers mois de sa vie, il travaille comme jamais, rédigeant encore De la certitude deux jours avant sa mort d’un cancer. «Je pense que cela pourra intéresser un philosophe, quelqu’un qui peut penser par lui-même, de lire mes notes. Car même si je n’atteins la cible que rarement, il reconnaîtra quelle cible je me suis infatigablement efforcé d’atteindre.» L’extravagant Ludwig Wittgenstein attribuait ainsi à sa vie tourmentée une valeur humaniste, celle qu’il avait cherchée dans la souffrance et l’errance à trouver en lui-même.

(1) Ludwig Wittgensteinpar Norman Malcolm, traduit par Guy Durand, Gallimard, «Tel», 423 pp., 1965. (2) Wittgenstein, le Devoir de génie, de Ray Monk, traduit de l’anglais par Abel Gerschenfeld, Flammarion «Grandes biographies», 621 pp., 32 euros. (3) Tractatus logico-philosophicus, traduit de l’allemand par Pierre Klossowski, introduction de Bertrand Russell, Gallimard, 1961.

Frédérique Roussel.

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MessageSujet: Re: Un peu de philosophie (Wittgenstein dans Libération)   Mer 4 Aoû 2010 - 15:44

L'article de Libération m'a rappelé ce texte :

Tribune
Wittgenstein et le « fiasco du journalisme »

Publié le 3 mars 2005

Le récent livre de Philippe Cohen sur BHL [1] le prouve d’abondance : les médias entretiennent un rapport difficile avec la philosophie. Considérée comme activité éditoriale, elle souffre des mêmes affres que d’autres sciences humaines (l’histoire, la sociologie...) mais aussi que la littérature, lorsque les médias et la presse en particulier s’occupent d’en rendre compte : les réseaux d’influence, les collusions entre éditeurs, auteurs, journalistes et autres protagonistes, les renvois d’ascenseur ne lui sont pas propres, pas davantage que l’insuffisance sinon l’ineptie du portrait qui en est généralement proposé. On présente ici une rapide analyse de quelques-uns de ces problèmes, par un exemple particulier mais caractéristique du traitement de la philosophie par la presse : Wittgenstein et le « fiasco du journalisme » [2].

Un marronnier des pages « littéraires »

Cycliquement et au gré des arrivages éditoriaux, la presse écrite découvre que non, la philosophie du XXe siècle ne se résume pas forcément à André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy. Ces dernières années, avec une actualité de l’édition bien plus soutenue que par le passé, divers philosophes de traditions autres que l’habituellement présentée ont été traduits en français, des ouvrages ont paru sur eux, et les journalistes critiques littéraires ont ainsi eu l’occasion de sortir du provincialisme étriqué qui était leur apanage.

Parmi ces philosophes, Ludwig Wittgenstein occupe une place particulière : d’abord il se publie désormais régulièrement un très grand nombre d’ouvrages de tous genres le concernant, ensuite les journalistes et critiques littéraires en rendent presque toujours compte, ce qui n’est pas le cas du plus clair de la production en sciences humaines, enfin la tonalité de ces articles est toujours des plus déconcertantes quand on s’attendrait à entendre parler de philosophie.

Le grand avantage que trouvent les journaux à parler très régulièrement de lui réside en ce qu’il présente non seulement l’aspect d’un penseur difficile d’accès, mais que sa biographie pourrait tout avoir de celle d’un héros de roman. Le critique des pages littéraires voit donc en lui le parfait individu apte à lui faire noircir sans complexe des feuillets : sous l’alibi de parler de philosophie de haute volée, il peut rédiger son article en n’évoquant guère que les aspects les plus contingents de sa biographie. Son papier se trouvera dans les pages « Essais » des gazettes, tout en ne se départissant quasiment jamais du ton ragoteur et voyeur des rubriques « people ».

Qu’il s’agisse de Libération (3/02/05), du Monde (11/02/05) et surtout du Point (17/02/05), les petites anecdotes des plus superficielles aux plus scabreuses, en plus d’être sempiternelles, constituent la figure imposée de ce genre journalistique à part entière : la vie tumultueuse du philosophe n’est jamais passée sous silence (à la notable exception du Figaro, 17/02/05). Bien pire, elle finit par éclipser presque totalement les questions philosophiques abordées par Wittgenstein, comme l’illustre l’article totalement indigent du Point. Et lorsque quelques citations de Wittgenstein sont reproduites, ce sont des mots rapportés dans des conversations, ou des extraits des textes les moins essentiels de l’auteur, jamais des points fondamentaux de sa philosophie. Comme l’écrivait Jacques Bouveresse en mars 1997 déjà :

« On entend souvent parler de lui désormais à peu près comme si son oeuvre majeure était les Remarques mêlées, plutôt que les Recherches philosophiques. Il est vrai que les remarques qu’il fait, le plus souvent en passant, sur des choses comme la psychanalyse, la littérature, la musique ou le cinéma sont probablement plus excitantes et aussi plus accessibles pour le lecteur non préparé que ce qu’il dit sur le problème de la nécessité logique et mathématique, la conception "augustinienne" du langage, la question des règles ou celle du langage privé. Mais il n’en est pas moins vrai que, comme pour tous les grands penseurs, c’est par le centre, et non pas par ce qu’elle comporte de plus périphérique, aussi intéressant et stimulant que cela puisse être, que l’oeuvre de Wittgenstein doit être abordée pour avoir une chance d’être comprise. » (Le Magazine littéraire n°352, consacré à L.Wittgenstein, p.35)

De plus, comme le même journaliste a la mémoire courte, ou bien qu’il la suppose courte chez son lecteur, il peut répéter à très peu de temps d’intervalle les mêmes anecdotes, si bien que l’inspiration n’a pas le temps de faire défaut, et que le papier se trouve déjà tout rédigé, comme on le verra plus loin. Ce manque de mémoire a aussi la vertu de cure de jouvence : un journaliste parlant de Wittgenstein se croit presque toujours obligé de mentionner qu’il s’agit d’une « découverte » [3] (Le Point, 17/02/05), comme si personne n’avait rien écrit sur lui depuis plusieurs décennies en France [4].

Recopier le néant

À l’été 2003 dans Le Monde, dans le cadre d’une série de portraits manifestement destinés à être lus somnolent sur la plage, paraît une pleine page sur Wittgenstein (1/08/03) L’article estival de Roger-Pol Droit, pour lamentable qu’il fût, n’a apparemment pas été oublié par tout le monde aussitôt lu. Témoin, l’article du Point déjà cité. Il suffit de relever quelques-unes des « coïncidences » d’un texte à l’autre, prises un peu au hasard tant les deux articles sont similaires (en gras, les plus évidentes reprises) :

Le Monde : « Karl, le père, est mort en 1913. Ce grand maître de forges, ami des Krupp et des Carnegie, n’aura pas vu la guerre. La famille vivait dans un palais viscontien, où l’on comptait pas moins de sept pianos, et où tout le monde était musicien et plus ou moins névrosé. [...] Chez les Wittgenstein, on défendait l’art moderne, les temps nouveaux, les idées qui choquaient le bourgeois. Klimt était un ami, Brahms un intime. Plusieurs des frères de Wittgenstein furent des virtuoses, et quand Paul perdit un bras à la guerre, Ravel écrivit pour lui le Concerto pour la main gauche. »

Le Point : « Ce qui l’a passionné d’abord ? Musique et mécanique. Pas étonnant, la musique, quand on naît à Vienne, en 1889, dans un palais où il y a sept pianos et où tout le monde est névrosé et virtuose (c’est pour Paul, le frère pianiste qui perdit un bras à la guerre, que Ravel composera le “ Concerto pour la main gauche ”). Brahms est un intime de la famille, comme Klimt et bon nombre d’artistes. Le père, Karl, est richissime : il reçoit les Carnegie et les Krupp. Mais ce maître de forges est un ami des arts nouveaux, il aime bien ce qui choque les bourgeois autrichiens. »

Le Monde : « Quand la guerre éclate, Wittgenstein s’engage volontairement. Son régiment est stationné à Cracovie, il est affecté à un torpilleur sur la Vistule. C’est à bord du Goplana, durant les quarts, dans le bruit des machines, la fatigue et le froid, qu’il écrira l’essentiel de son premier livre, destiné à en terminer avec la philosophie. »

Le Point : « Il devint soldat, car la guerre venait d’éclater. Affecté à un torpilleur sur la Vistule, il écrit son premier livre sur de petits carnets dans le bruit des machines, la fatigue et le froid. Objectif : en finir avec la philosophie. »

Le Monde : « Ce court volume, affublé d’un titre à décourager (Tractatus logico-philosophicus), paraît en 1921. Son auteur considère que l’affaire est close. Il a travaillé six ans de suite, il est parvenu à démêler ce qu’il convient de faire pour utiliser légitimement nos phrases et ce qu’il faut éviter pour ne pas tomber dans le verbiage creux des philosophes antérieurs. Voilà qui suffit. Il hérite, en 1919, de sa part de l’immense fortune paternelle et s’en débarrasse aussitôt en en faisant don à ses frères et sœurs : ils en seront moins perturbés, explique-t-il, que ne l’auraient été des pauvres gens. Il passe alors son diplôme d’instituteur, se construit un été une cabane en Norvège au bord d’un lac désert, et revient apprendre à lire et à compter aux petits montagnards autrichiens. »

Le Point : « Ce court volume est affublé d’un titre dissuasif : “ Tractatus logico-philosophicus ”. Publié en 1921, il est vite considéré par les lecteurs capables de le comprendre comme un des plus grands ouvrages de son temps. Wittgenstein, lui, s’en désintéresse complètement. [...] Il hérite d’une part de l’immense fortune paternelle, et s’en débarrasse aussitôt par un don à ses frères et soeurs - moins perturbés par cet argent, explique-t-il, que ne l’auraient été de pauvres gens. Après avoir été quelque temps jardinier au monastère de Hütteldorf, en Basse-Autriche, il décroche son diplôme d’instituteur, mais part se construire une cabane en Norvège, à Skjolden, au bord d’un lac désert. Il y vit le temps d’un été, avant d’apprendre à lire et à compter aux petits montagnards autrichiens dans des villages perdus [...]. »

Le tout est à l’avenant. Bien entendu, quasiment toutes les citations (de Russell ou d’autres) sont identiques d’un article à l’autre, et les trames des deux articles sont superposables. Mais après tout, cette pratique du recyclage et du plagiat, pour paresseuse qu’elle apparaisse, est devenue si habituelle dans le milieu journalistique qu’on ne devrait plus s’en émouvoir ; ce qui ressortit au pathétique dans ce cas précis, c’est que l’auteur du Point qui nous invite à cette « découverte » de Wittgenstein non seulement est presque incapable d’écrire un seul mot concernant la philosophie de l’auteur, mais même quant aux aspects biographiques, il se contente de ressortir un vieux papier fainéant d’une page parue au cœur de l’été, n’ayant même pas poussé la curiosité jusqu’à aller se renseigner dans les nombreuses biographies de Wittgenstein un peu moins à l’eau de rose. Bel esprit de « découverte » en vérité, et on admire la hardiesse de l’aventurier.

Qui est l’auteur de l’article du Point à présent ? Nul autre que... l’auteur de l’article du Monde : Roger-Pol Droit lui-même, comme il se doit. L’auto-plagiat servile (la reprise d’écrits antérieurs sans que le lecteur en soit informé) est un privilège des journalistes et éditorialistes « multicartes » : Alain Duhamel ou Alexandre Adler, à l’image de R.-P. Droit, disposent de suffisamment de tribunes dans des organes divers, sinon pluralistes, pour vendre plusieurs fois la même marchandise : un semblant d’habillage différent, un peu de temps étant passé (ces deux conditions n’étant parfois même pas nécessaires) et l’on peut écouler à la chaîne sa production clonée. À moins que Roger-Pol Droit n’escomptât que la canicule d’août 2003, survenue juste après la parution de son premier article [5], aurait fait périr les lecteurs de sa prose essentielle, au point qu’il faille « instruire » à son tour la génération survivante, trop jeune il y a un an et demi pour en avoir pris connaissance ?

Conclusion La résignation générale et l’abaissement des exigences minimales de la presse trouvent dans l’exemple du traitement des écrits de Wittgenstein une illustration paroxystique à au moins deux titres : cet exemple montre en premier lieu le renoncement définitif à parler sérieusement de quelque sujet que ce soit à son lecteur, même quand la précision et la finesse d’analyse devraient être de rigueur, et il illustre en second lieu la dérive vers une chronique paresseuse, « sociétale », scandaleusement biographique des faits les plus abstraits et qui exigeraient une précision soutenue. La presse, même pour des domaines aussi exigeants, et a fortiori pour tous les autres, a renoncé à l’information et la critique argumentée au profit d’un mou divertissement que personne ne lui a jamais demandé de se voir offrir.

Philippe Aladel

http://www.acrimed.org/article1919.html
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