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 Le non français par Peter Sloterdijk

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LP de Savy
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MessageSujet: Le non français par Peter Sloterdijk   Mer 15 Juin 2005 - 23:54

Sloterdijk : le narcissisme infantile du non français

Le philosophe allemand est en colère contre ces intellectuels français qui, sur la question du traité constitutionnel, ont mobilisé un rituel postrévolutionnaire et dénoncé « les nouveaux ennemis du peuple ».

Propos recueillis par Elisabeth Lévy

Le Point : Comment interprétez-vous le non français ? Est-ce le choix de l'héroïsme ?

Peter Sloterdijk : Il y a deux non à interpréter. Le non néerlandais est un non de la méfiance, de la susceptibilité petite-bourgeoise et tout simplement de la peur. De tonalité assez différente, le non français est punitif, triomphal et prétend être une répétition de la Révolution française par les moyens du suffrage universel. Ce non se veut héroïque, mais c'est l'héroïsme des enfants gâtés.

Des enfants gâtés, vous exagérez, même si ce mot n'est nullement péjoratif pour vous : beaucoup d'électeurs se sentent au contraire privés de toute protection face au capitalisme mondialisé. C'est pour cette raison qu'ils ne veulent pas que les nations disparaissent.

Ce n'était pas le sujet ! Les électeurs ont répondu à des questions qui n'étaient pas posées mais qui étaient dans l'air. Voulez-vous mourir pour une Europe médiocre ? Voulez-vous que la France ou les Pays-Bas soient dissous dans une Europe sans contours ? Voulez-vous que l'Europe s'agrandisse vers l'est ? Mais personne ne leur demandait s'ils voulaient accueillir des travailleurs polonais. En tout cas, c'est la première fois que la xénophobie porte le drapeau de la fierté.

Il n'y a rien de xénophobe dans le refus d'être mis en concurrence avec des travailleurs beaucoup moins payés.

C'est pour cela qu'il faut distinguer le non des intellectuels et celui du peuple ; et, même dans le non des intellectuels, le non narcissique d'un Michel Onfray, dont la sottise me fait rire, n'a rien à voir avec le non adulte ou conservateur de Régis Debray. On peut donc en même temps respecter le non de la majorité, lui reconnaître une certaine noblesse et se moquer de certains intellectuels. En tout cas, il faut s'intéresser à un nouveau phénomène qui est l'émergence, au cours de ce débat, d'une nouvelle figure de l'ennemi du peuple : les éditorialistes, perçus comme les porte-parole de la sagesse et de la médiocrité adultes, et que la majorité a identifiés à une nouvelle aristocratie.

Vivons-nous une période prérévolutionnaire ou révolutionnaire ?

Nous sommes dans le registre du rituel postrévolutionnaire, même s'il existe des tensions apparemment prérévolutionnaires dans les relations entre les élites et le peuple. C'est une tradition française depuis le XIXe siècle : on répète la Révolution, soit dans l'ordre du réel, soit dans l'ordre du symbolique. Mais rejouer la Révolution, ce n'est pas la faire.

Cela dit, ce n'est pas la première fois que les Français n'obéissent pas à leurs grandes consciences. Ils ont écarté tous les candidats des médias, d'Edouard Balladur à Lionel Jospin.

Oui, en ce sens, ce 29 mai reconduit le 21 avril : les Français ne veulent pas de la médiocrité sociale-démocrate ; en 2002, à un politicien honnête et pâle comme Jospin, ils ont préféré des ogres ou des fous. Ils ont politisé la folie et ils persistent sans le moindre repentir.

Cette façon de psychiatriser la dissidence est précisément l'une des choses que les électeurs ont rejetées. Comme cette propension à réduire le vote à un caprice d'enfants gâtés...

Encore une fois, je parle surtout d'une partie de l'élite du non. Pour le reste, on ne commente pas la peur. La peur est un fait, quelque chose qui vous serre la gorge. Nombre d'intellectuels ont fait preuve d'un certain anarcho-infantilisme en proclamant la beauté du non, en avouant que la victoire du non serait plus intéressante. Cela signifie que la notion de maturité politique n'existe plus. Ce mot ne fait plus partie du vocabulaire politique. On a vu des dirigeants médiocres proposer à des peuples médiocres de pérenniser la médiocrité. Les peuples n'en ont pas voulu.

Justement, on peut aussi entendre le non comme un refus de la sortie de l'Histoire ou, pour reprendre la métaphore que vous affectionnez, comme un rejet du palais de cristal, de la grande salle de gym qu'aspire à devenir l'Europe.

Non, on a voté pour conserver le palais de cristal dans sa forme existante, parce qu'on pense être trop pauvres pour se payer les travaux d'agrandissement : on a eu peur que la température intérieure du palais baisse. Bref, les électeurs n'ont pas voulu risquer une gâterie sûre pour une gâterie hypothétique, même supérieure. Le résultat, c'est que nous allons tous rester dans un palais un peu plus gris, un peu plus privé d'espoir.

Donc, vous aussi, comme tous ces bons éditorialistes, pensez finalement que le ressort du vote non a été exclusivement la peur ?

Pour les Pays-Bas, c'est certain. En revanche, en France, il y a eu un très fort courant que je qualifierai de méchanceté jubilatoire. Une épidémie paranoïaque qui a conduit, je le répète, à dénoncer les éditorialistes comme les descendants des aristocrates de la Révolution française. On les a soupçonnés de vouloir faire taire le sens commun et l'esprit critique, de chercher à obliger le peuple à dire des choses qu'il ne veut pas dire. Bref, d'être des pharmaciens infernaux qui voulaient empoisonner le peuple.

Il faut dire qu'ils font parfois penser aux médecins de Molière. Dès qu'une question se pose, ils répondent « L'Europe ! L'Europe, vous dis-je ! ».

Oui, l'Europe serait la panacée contre tous les maux. En attendant, l'atmosphère est de plus en plus anti-élitiste. C'est dans cette perspective qu'il faut souligner le rôle particulier de l'Internet dans l'organisation du non français. Sur le Réseau se propageaient les rumeurs les plus paranoïaques, mais les utilisateurs du Net avaient la conviction jubilatoire d'être plus malins que la presse écrite. Alors que celle-ci était, dans sa majorité, sage et proeuropéenne, le Net était presque entièrement négatif. Et cette négativité était fondée sur la célébration de sa propre intelligence. C'est pour cela que le non français est en partie un non d'enfants gâtés et d'enfants terribles.

On peut se demander si ce ne sont pas ces adultes prétendument raisonnables qui infantilisent les peuples. Parce que, si être raisonnable signifie accepter le chômage et la précarité, mieux vaut effectivement demeurer enfant !

Dans ce cas-là, le vote français articulait un non métaphysique. La question profonde du référendum aurait été : est-ce que vous vous résignez à un monde où les adultes ne peuvent pas résoudre tous les problèmes ? Ou même : vous acceptez-vous un monde où un certain nombre de maux continuent à exister ?

Et si tout cela signifiait que les élites ne font pas leur boulot d'élites ? Après tout, cela fait des années qu'elles donnent le sentiment de ne rien entendre de ce qui se passe dans les sociétés. Pourquoi les écouterait-on ?

Il est vrai que la démocratie directe suppose des élites qui ont fait leur travail, en l'occurrence une campagne d'information de plusieurs années. Or, au contraire, on a le sentiment que ce projet européen accéléré s'adresse aux seules élites, c'est-à-dire à ceux qui ont la capacité d'éprouver, même sans enthousiasme, la beauté d'un grand projet dénué de toute grandeur. L'Europe, c'est le paradoxe d'une grandeur sans grandeur : difficile à expliquer aux populations agitées par les luttes quotidiennes ! Le prix de l'aventure européenne, c'est le renoncement à l'héroïsme. Pour entrer dans ce club d'empires humiliés, il faut prouver qu'on a abandonné les mauvaises manières de la fierté impériale et de la grandiloquence. Oui, l'Europe est un club de médiocres, là est sa grandeur, une grandeur ironique. L'alternative à laquelle nous sommes confrontés est simple : d'un côté, grandeur et sacrifice, de l'autre, bien-être et médiocrité.

D'où, peut-être, le message confus envoyé par les électeurs français : nous voulons la grandeur et le bien-être !

Le surréalisme français est sorti des musées et descendu dans les rues, où l'on porte des banderoles sur lesquelles est inscrit le slogan : « Le peuple ne cède pas sur son désir. » Pour qu'il y ait des enfants gâtés - tels qu'on les aime -, il faut bien que quelques adultes s'occupent de la construction de la serre. On ne devient pas adulte en critiquant les eurocrates ou tous ceux qui s'occupent du bien-être collectif. Que les moyens qu'ils emploient soient ou non convaincants est une autre question. L'anti-élitisme et l'anti-adultisme ne mènent à rien.



France-Allemagne : rencontre philosophique au sommet

On s'y attendait. Ce fut une rencontre au sommet : celle du post-national allemand et d'une certaine nostalgie française. Autant dire que le dialogue entre Peter Sloterdijk et Régis Debray, organisé à Strasbourg, fin avril, dans le cadre des leçons données par le philosophe allemand, aura eu quelque chose de prémonitoire. Comme si, par avance, le penseur d'outre-Rhin avait dit son incompréhension du non français.

Comment sommes-nous devenus des êtres humains ? Cette question, qui est au coeur des « Sphères » de Sloterdijk, conduit nécessairement, comme l'explique Debray, à se poser la question du « nous » et, donc, de la frontière qui sépare ce « nous » du « eux ». Certes, comme l'observe Debray, l'idée d'appartenance a mauvaise réputation. De son côté, Sloterdijk souligne que « les peuples sont partis en vacances ». Bref, s'il y a encore un plébiscite quotidien, il ne crée plus une nation. On l'a vu, ce débat-là est loin d'être tranché.

Prochaines rencontres

Le 10 juin, Peter Sloterdijk recevra Alain Finkielkraut. Les deux philosophes, qui ont publié ensemble « Les battements du monde » (Pauvert, 2003), tenteront de « faire bilan » en confrontant leurs « Regards sur le siècle ».

20 heures, salle de l'Aubette, place Kléber, à Strasbourg.

Le 11 au matin, selon une tradition désormais établie, les aficionados pourront assister à la suite du séminaire intitulé « Le lieu de l'homme », consacré à un approfondissement des thèses exposées dans « Ecumes » (Maren Sell, 2005) sur l'anthropogenèse.

10 h 30, musée d'Art moderne et contemporain, place Jean-Arp, à Strasbourg.


© le point 09/06/05 - N°1708 - Page 112 - 1302 mots
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