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 La Locomotive ivre de Mikhaïl Boulgakov

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LP de Savy
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MessageSujet: La Locomotive ivre de Mikhaïl Boulgakov   Sam 13 Aoû 2005 - 12:16

Comment ça s'écrit : La chronique de Mathieu Lindon
Boulgakov a tout pigé

Par Mathieu LINDON

jeudi 23 juin 2005 (Liberation - 06:00)

Mikhaïl Boulgakov
La Locomotive ivre
Traduit du russe par Renata Lesnik. Gingko,
192 pp., 15 €.

Les vingt-cinq chroniques recueillis dans la Locomotive ivre sont surtout l'occasion d'évoquer Mikhaïl Boulgakov journaliste. Ces petits textes n'ont certes pas l'envergure de la Garde blanche, Récits d'un jeune médecin et le Maître et Marguerite, mais ils manifestent d'une certaine façon le pur don de satiriste de l'écrivain russe né en 1891 et mort en 1940 sans avoir jamais sympathisé avec le communisme de son pays. La plupart des textes étaient déjà lisibles parmi les 188 Articles de variétés et récits (1919-1927) parus dans le premier volume Pléiade consacré à l'auteur et paru en 1997. Ils y sont en outre accompagnés de notices bibliographiques (de Jean-Louis Chamarot et Françoise Flamant) et y bénéficient de bonnes traductions (par les deux mêmes plus Marianne Gourg).

Boulgakov, à cette période, écrit tous azimuts, lui qui aura par la suite tant de mal à trouver un éditeur pour ses oeuvres majeures. Et à toute vitesse : «la fabrication d'un papier de soixante-quinze à cent lignes me prenait entre dix-huit et vingt-deux minutes dont celles passées à fumer et à siffloter ; la frappe prenait huit minutes, y compris les petites rigolades avec la dactylo./ Bref, en une demi-heure, tout était terminé», écrira-t-il. Pour être alimentaire, ce travail n'en est pas moins littéraire, et humoristique. Pour parler de la richesse des «nepmen», héros de la Nouvelle Politique économique (NEP) léniniste, et des incertitudes de la bureaucratie, il a purement et simplement recours, à l'occasion, à une histoire drôle. Un nepman est imposé de dix milliards. Il les paie. L'inspecteur des impôts croit alors avoir exigé trop peu et réclame cent milliards. Le nepman paie. Même jeu de l'inspecteur qui réclame un trillion pour le 20 à 16 heures. «Le 20 à 16 heures, le contribuable amène sur une charrette une presse à billets. Découragé, il dit : "Fabriquez-les vous-même."» (C'est la traduction Pléiade qui est citée dans cet article.)

En plus de la bureaucratie, l'alcoolisme et la crise du logement sont les sujets principaux de ces textes. Celui qui donne son titre au recueil raconte l'histoire d'une gare où tout le monde boit tant qu'on a même décidé, pour s'amuser, de remplir la locomotive de vodka plutôt que d'eau, ce qui ne favorise évidemment pas les déplacements de l'engin ni les horaires des voyageurs. On en arrive dans un autre texte à reconnaître «les bienfaits de l'alcoolisme», lequel ne devrait pas empêcher qui que ce soit d'accéder aux plus importantes fonctions syndicales, alors qu'une tentative d'éradication de ce prétendu fléau amène dans un autre texte aux situations les plus préjudiciables aux travailleurs. La difficulté à se loger accède également rapidement à des problèmes caricaturaux, car ce n'est pas tout de vivre la promiscuité avec des voisins qui sont en fait dans le même logement, il y a aussi leurs animaux. Et si le coq a ses inconvénients (il est matinal), il faut se rappeler en guise de consolation que des cochons aussi ont vécu en immeuble dans la capitale. Dans «le Moscou des années vingt», Boulgakov recense avantages et désagréments de la situation. «D'où vient donc que la vie soit si étrange et désagréable ? D'une seule chose : le manque de place. C'est un fait que la place manque à Moscou.» Cette façon de vivre à l'étroit semble malheureusement convenir à l'ensemble de l'existence de l'écrivain dans le régime soviétique. Dans le même texte, le narrateur écrit, et on y lit des relents biographiques : «J'ai tenu la chronique du commerce et de l'industrie dans une feuille de chou tout en écrivant la nuit des histoires drôles que pour ma part je ne trouvais guère plus drôles qu'une rage de dents (...).»

Dans la notice de ces Articles du premier volume Pléiade, Jean-Louis Chavarot et Françoise Flamant disent aussi combien le nombre total de ces textes est indéterminable et toute exhaustivité, même en russe, inaccessible, Boulgakov écrivant comme un forcené, et avec des pseudonymes, et dans des revues et journaux que ne conservent pas forcément les bibliothèques publiques. Ils donnent déjà une image de la variété du talent de l'écrivain, d'autant que, signalent ces éditeurs, ils ne sont pas un simple apprentissage de Boulgakov qui a déjà rédigé entièrement la Garde blanche dès 1924. Ils montrent aussi l'inconfort de la position politique de l'écrivain, isolé aussi parmi les ennemis du communisme. Collaborateur de la revue Nakanounié, il finira par décrire ses dirigeants comme «une fameuse bande de canailles» et imagine que leur fréquentation aura créé de «la boue qui se sera accumulée sur mon nom». Plus tard, il revient pourtant à de meilleurs sentiments, citent encore Jean-Louis Chavarot et Françoise Flamant, Boulgakov définissant alors Nakanounié comme un «journal célèbre, incomparable (...), méprisé par les monarchistes émigrés, par les Moscovites sans parti et surtout par les communistes, en un mot (...) un journal comme on n'en avait jamais vu nulle part». Dans son Journal de 1923, il écrit aussi : «C'est la main de fer de la nécessité qui m'a contraint à y publier. Sans Nakanounié n'auraient vu le jour ni les Notes sur des manchettes ni beaucoup d'autres choses dans lesquelles je peux parler vrai, comme écrivain.»
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