Propos insignifiants

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 Saint-Sépulcre ! de Patrick Besson

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LP de Savy
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MessageSujet: Saint-Sépulcre ! de Patrick Besson   Mer 17 Aoû 2005 - 19:41

Patrick Besson était étrangèrement absent de ce forum. Je me précipite pour réparer.

Patrick Besson : «Saint-Sépulcre !»

[16 août 2005] Le Figaro

«Le matinot du 15 juillet 1099, messire Godefroi...» La plume reste en l'air. Avec hébétude, Richart regarde son parchemin. Maître Bourdon lui a demandé d'écrire en français un récit de la prise de Jérusalem, ville aujourd'hui reperdue. Le sujet ne l'inspire pas. Il préférerait un devoir sur la chasse au sanglier. Ce qu'il aimerait surtout, c'est arrêter ses études, mais son père ne l'accepterait pas. Un fils de Naute doit avoir une bonne instruction, eu égard à l'importance que prend la bourgeoisie dans le Royaume. Le seul changement probable dans la vie estudiantine de Richart sera de passer bientôt du collège des Bons-Enfants, proche du domicile des Perpin, à l'établissement du chapelain Robert de Sorbon, sur l'autre rive de la Seine. Il y a là-bas les meilleurs professeurs de l'université et, selon Nicolas Perpin qui en a discuté avec d'autres marchands de la ville, une bibliothèque de mille dix-sept volumes. Mille dix-sept livres à lire ! D'avance, Richart en a la nausée. Sa consolation est que ce nouvel établissement se trouve Outre-Petit-Pont, où il aime rôder et où il y a ce clos-saint-sulpice que le jongleur Bénodet lui a fait goûter lors de son dix-septième anniversaire, le 15 juillet dernier. Richart est né le jour de la prise de Jérusalem, cent cinquante-trois ans plus tard ; ça ne l'aide pas pour sa rédaction. Un pot de clos-saint-sulpice serait plus utile.


Richart se lève car il vient d'avoir une idée. Que n'y a-t-il songé plus tôt ? Il n'aurait pas passé la journée à se torturer l'esprit. Il n'aime pas se torturer l'esprit. Il laisse ça aux clercs. Ce qu'il veut ? jouir. De tout. Sans cesse. Il a de larges épaules utiles dans les bagarres, une taille fine souvent enlacée par sa soeur Ysabel pour des jeux innocents, et un visage de fille. Les putains le trouvent joli. Certaines ne le font pas payer, d'autres lui offrent des sous. Il les prend pour jouer et les perd aussitôt. Il n'a pas de chance. Il semble que le sort l'ait comblé de tous les bienfaits à la naissance et qu'il n'en ait plus en réserve pour le reste de sa vie. Rien dans son existence ne se résout seul : il est obligé de forcer, de mentir, de ruser ou de truquer pour arriver à ses fins.


Il aime cette heure où l'ombre caresse la ville qui sera ensuite engloutie dans l'obscurité. Les lourdes odeurs de purin, de pisse et d'eaux sales montent au ciel comme les âmes des morts. Les rues se vident ainsi qu'à l'approche d'un orage. Les femmes ont disparu. Les enfants restés dehors sont des orphelins. Une nuit, Richart a été abordé par une douzaine d'entre eux. Ils avaient des faces noires aux yeux fous, des ongles longs et des cheveux si sales qu'ils se dressaient, collés sur leur crâne comme une couronne de misère. Les enfants voulaient l'argent de Richart. Il a dit qu'il ne sortait jamais avec beaucoup d'argent sur lui mais qu'il était prêt à faire deux parts de ce qu'il avait dans sa bourse et à leur en donner une. S'ils exigeaient la totalité de la somme, ils devraient se battre pour l'obtenir. Richart a dit qu'il était sûr d'en tuer au moins deux, peut-être trois. Il ajouta qu'il était le Diable. C'était pour rire mais les enfants eurent peur et prirent la fuite. Quand il retrouva ses amis dans une taverne d'Outre-Petit-Pont, Richart raconta l'anecdote qui fit aussitôt le tour du pâté de maisons, puis du quartier. Le soir suivant elle avait franchi la Seine et voletait d'une bouche à l'autre, aux Halles. Elle est désormais aussi célèbre à Paris que l'histoire du clerc attaqué par trois hommes du guet royal et qui les a tués l'un après l'autre. Son exploit insolite et sulfureux a valu à Perpin d'être cité par Thomas d'Aquin dans l'un de ses opuscules : d'Aquin explique que dicitur esse is qui ipse esset et qu'on ne saurait se donner un faux nom ou une appartenance mensongère sans que des sédiments de ceux-ci se déposent dans notre âme. En disant qu'il est le Diable, Richart aurait pris une part du Diable en lui.


Il descend vers le fleuve. A sa droite, l'enceinte étend son ombre sur les maisons rabougries. Richart arrive au Grand-Châtelet, s'engage sur le pont. Les échoppes sont fermées. Une petite fille court derrière un cochon. Le jeune homme l'aide à le rattraper et à le reconduire dans une masure qui est celle des parents de la fillette. Il plaint les gens obligés d'habiter avec leur cochon. La Seine est bleue comme la mer. Richart n'a jamais vu la mer, mais tous les gens qui l'ont vue disent qu'elle est bleue. Il irait bien aux Croisades pour la voir : ce serait la seule raison, car il n'a pas l'esprit d'un homme qui se croise. Au contraire.


L'île de la Cité est remplie d'églises. Notre-Dame poudroie dans la nuit tombante. Elle est blanche comme la figure d'une vierge qui ne sort jamais de chez ses parents. Sur l'autre rive, c'est le début de la campagne. A l'est, des moulins ; à l'ouest, des forêts. Les rues rétrécissent et il y en a moins. Les plus hautes maisons ont deux étages. Il y a davantage de jeunes et donc davantage de gens qui sortent la nuit. Après avoir franchi le Petit-Pont, Richart entre dans la rue de la Harpe, puis tourne dans la rue de la Huchette pour trouver la rue Garlande. Les rôtisseries tournent à plein régime. Passent trois sergents du guet royal. Ils vont à pied l'un derrière l'autre, tels des badauds. Sont-ils là pour protéger le peuple ou voler un quidam ? Chacun les regarde avec suspicion, attendant avec impatience le moment où ils auront quitté les parages.


(...) La rue du Feurre passe derrière l'église Saint-Julien pour monter vers le collège Robert-de-Sorbon. La taverne du Boutonnier (son propriétaire, Philippe la Souève, est un ancien fabricant de boutons) se trouve au milieu de la côte. Richart a beaucoup marché, il a soif. Dans la salle, nulle trogne de sa connaissance.


(...) Au moment où il se demande si Bénodet viendra au Boutonnier, le jongleur entre dans la taverne. Quand il aperçoit l'écolier, son visage s'éclaire, car Bénodet a compris que, ce soir, il ne paiera pas son vin. Philippe la Souève apporte à leur table un autre gobelet dans lequel Richart verse lui-même le clos-sainte-geneviève. Bénodet ne boit pas tout de suite. Il regarde le gobelet, mais on dirait qu'il ne le voit pas. Il parle de la jeunesse qu'il n'a plus et de l'argent qu'il n'a jamais eu. Il dit qu'il n'y a rien de plus beau sur cette terre plate et rectangulaire que d'être jeune et riche. Richart remarque que ce n'est pas une pensée chrétienne. Sans répondre, Bénodet boit une première gorgée. «J'ai un devoir à rendre sur la prise de Jérusalem, dit Richart. J'ai pensé que tu pourrais l'écrire à ma place. Tu fixeras ton prix et, une fois le travail terminé, je te paierai.» Le jongleur acquiesce de la tête, boit une autre gorgée. Il annonce son prix. Richart l'accepte après avoir pensé que c'est bon marché et dit le contraire. Il commande un nouveau broc de clos-sainte-geneviève. Les deux hommes le vident, puis sortent de la taverne.
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MessageSujet: Re: Saint-Sépulcre ! de Patrick Besson   Lun 29 Aoû 2005 - 19:34

Patrick Besson : Les croisés du désir

Un jongleur - poète - et un étudiant - en rien - pérégrinent de Paris à Jérusalem. Folie, cocasserie des dialogues et diableries.

Michel Déon, de l'Académie française

La difficulté avec Patrick Besson est qu'il n'est jamais là où on l'attend. Tantôt c'est une jolie et tendre musique de Schubert - et nous n'oublierons pas « Lettre à un ami perdu » -, tantôt un opéra mozartien - « La statue du Commandeur » - ou encore une gymnopédie à la Satie : « La paresseuse », « Julien et Isaac »... J'arrête, même si les rapprochements musicaux sont autrement plus sérieux que les parentés littéraires. Besson n'est le fils de personne, même pas le fruit de sa boulimie de lecture. C'est une grâce du Seigneur d'être le fils de soi-même. Parfois on pense à Jules Renard ou à Léautaud, dont il a l'esprit, heureusement sans la mauvaise humeur. Avoir de l'esprit, tout court, vous classe parmi les bienfaiteurs de l'humanité. La société a un million de fois plus besoin de rires que de pensées ou de larmes.

La littérature française a commencé par le coup d'éclat d'un curé-médecin, auteur d'une saga que le monde entier a enviée, envie peut-être encore à la France, une oeuvre comique à la fois truculente et justicière. Voilà qu'en essayant d'écrire un article sur le « Saint-Sépulcre ! » de Patrick Besson je m'aperçois d'une grave lacune dans nos amicales relations : nous n'avons jamais parlé de Rabelais. D'autorité, j'inscris le sujet au menu de nos déjeuners en général assez sobres, Patrick souffrant de la goutte comme Monsieur Pickwick, le Général Dourakine et Paul Morand.

Le cousinage avec Rabelais est évident dès les premières pages de « Saint- Sépulcre ! », dont l'action se passe trois siècles avant l'explosion de « Pantagruel » et de « Gargantua » dans le paysage littéraire français. A l'approche de la cinquantaine, Patrick Besson reste toujours un auteur précoce. La verdeur, la folie, la cocasserie des dialogues, leur crudité sont du Rabelais sans Rabelais, à ceci près que, sous le règne de l'innocent Saint Louis, il semble que, par désoeuvrement ou manque de place, on forniquait énormément et que les dames ne se faisaient guère prier. Avec le « jongleur » Bénodet et l'« étudiant » Richart, on marche aussi beaucoup dans un Paris aux noms de rue si parlants : rue du Clos-Bruneau, rue Bordelles (la bien nommée), rue Quincampoix, rue des Etuves... On passe devant Notre-Dame, toute blanche. Le jongleur est poète et il écrit un interminable poème à la gloire du Saint-Sépulcre. L'étudiant n'étudie rien, sans doute parce qu'il est un fils de riche. Tous les deux sont à la recherche d'une pute si étrange qu'on ne la reconnaît pas en ses diverses métamorphoses. Pour se consoler de leurs déboires, ils suivront les croisés jusqu'à Jérusalem. Richart y perdra la vie et Bénodet sa femme, dont il épousera la mère, solution qui résout tous les problèmes d'un poète désargenté.

Festival de provocations. Au passage, Besson sacrifie à ses désirs refoulés : il coupe des têtes, éventre des infidèles, laisse agoniser les plus valeureux dans les diarrhées du choléra. Par moments, tout ce joli monde s'éclipse. L'auteur ne s'intéresse plus à ses créatures. Fatigué de les faire mourir, il profite de ce répit pour se pousser un peu sur la scène et c'est un festival de diableries, de moralités douteuses et d'époustouflantes réflexions.

Sans trahir le roman, qui reprend souffle après un intermède, piquons au hasard quelques jolies pensées :

« On est heureux bêtement sur cette terre, c'est la différence avec le ciel. »

« Pendant l'amour, les femmes ferment les yeux et les hommes regardent. Après, c'est l'inverse. »

« Une belle femme qui vieillit perd tant de choses en perdant sa beauté qu'il faut lui pardonner de haïr les belles jeunes femmes. »

« Il y avait moins de putains car les honnêtes femmes couchaient plus facilement. »

A chaque page, c'est un festival de provocations, d'aveux retenus et de charmes profanes. Par bonheur, la précocité de Besson ne vieillit pas. Mais pourquoi donc cet homme qui sait presque tout des misères de notre société affuble-t-il les Auvergnates d'un gros nez ? Il y a là quelque généralisation hâtive.

En fin de compte, c'est aux éclats, à la ritournelle et aux airs mélancoliques du « Petrouchka de Stravinsky que Besson me fait le plus penser

« Saint-Sépulcre ! », de Patrick Besson (Fayard, 320 pages, 19 E).


© le point 25/08/05 - N°1719 - Page 99 - 683 mots
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MessageSujet: Re: Saint-Sépulcre ! de Patrick Besson   Sam 5 Nov 2005 - 0:20

Saint Sépulcre !

de Patrick Besson

L’auteur signe un roman historique échevelé sur une amitié au temps des Croisades.

Par François CERESA Le Figaro Littéraire
[04 novembre 2005]

Les BESSON, c’est une plaie. Ils sont partout. Il y a Luc, Philippe, Patrick. Et encore, on ne parle pas des autres, car le Besson est futé, il irait jusqu’à se prénommer Robert pour faire croire qu’il se sent comme un Besson dans l’eau. Dieu merci, Robert est avant tout Bresson, et non pas Besson. Quant à ceux qui ont un problème d’audition, ou de prononciation, on le leur dit tout de suite, il ne faut pas confondre non plus Philippe Tesson et Philippe Besson, car le Besson est unique, on ne le puise pas dans le grand bleu, mais dans le Saint Sépulcre. Eh oui, désolé pour Philippe (Besson), un seul Besson fait la nique aux autres.
Il s’agit de Patrick qui, tout moyenâgeux soit-il, n’en est pas pour autant un adepte de la franc-bessonnerie.

On vous l’a dit, ce Patrick, comme le fameux saint patron de l’Irlande, boit sec et écrit tendre, à moins que ce ne soit le contraire. Certains pourraient en témoigner, de Gonzague Saint-Bris à Christine Orban, pourfendus qu’ils ont été par ce Besson à la plume estramaçon, descendus en flamme (comme Depardieu en Jacques de Molay avec sa tiare à pralines sur la tête dans l’adaptation « dayanisée » des Rois maudits) par ce croisé à la croix vengeresse.

Dans Saint Sépulcre !, énième roman d’un Besson cette fois historique, il s’agit justement de croisé et de croisade. Nous voilà à l’époque de Louis IX, le futur Saint Louis, en compagnie d’un gros jongleur copain de Rutebeuf, Bénodet, et d’un jouvenceau à la tournure de paladin, Richart, qui ne l’est pas. Dans un Paris aux fragrances de cour des miracles, ils culbutent une prostituée palestinienne et muette surnommée « la Pouliche ». L’ingrate disparaît.
Alix, flanqué de son Enak - car les descriptions de Besson nous rappellent parfois celles d’une BD revue et corrigée par un Raskolnikov passionné de vin rouge, de femmes et de guerre -, iront jusqu’à Jérusalem pour la retrouver. De Péronne à Constantinople en passant par Chypre et Aigues-Mortes, on croise (c’est le cas de le dire) des mangeurs d’oignon, des goutteux, des putes borgnes, des Mamelouks, des Sarrasins, des chevaliers à la triste figure, Gile, une sorte de Lancelot sans lac, Robert d’Artois et Charles d’Anjou, le tout dans un style sans apprêt, lisse aux entournures, aussi confortable qu’un Smalto en lin, avec ce rien de débraillé qu’affectionnent les inclassables. La croisade est profane. Et Patrick le gourmand blasphème comme un Pouchkine en Circassie.

Bref, en compagnie de Besson, vilain Villon à la plume poétique, notre mort a pour visage la jeunesse des autres. C’est vraiment bête. On dit des choses importantes avec l’air de ne pas y toucher. La vie passe avec une rudesse qu’il ne faudrait pas prendre pour de l’abattement. Seulement quand on manque de tout, ce qui est le cas dans ce XIIIe siècle où l’on a du mal à atteindre les 35 ans, on va au plus pressé. Peu importe l’élégance. Mais Besson, qui ne nous fait jamais le coup du dernier combat, histoire de ne pas le confondre avec Luc, a justement cette élégance qui ressemble à la grâce. Sacré tour de force, car Patrick est myope. Remarquez, Philippe Besson aussi est myope. Petite différence : Patrick, lui, a l’oeil.
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