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 Les bons sentiments

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LP de Savy
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MessageSujet: Les bons sentiments   Dim 11 Sep 2005 - 22:44

Pourquoi ça marche ?

De Stéphane DENIS

[03 septembre 2005] Le Figaro Magazine

Le roman d'anticipation a une petite-fille : Amélie Nothomb. Du meilleur des mondes, elle traite une division qui s'appelle la télévision. Je ne suis pas très calé sur l'anticipation, bien que le genre ne soit pas resté sans postérité depuis Huxley. Et je ne sais pas s'il s'agit du genre d'Amélie Nothomb : c'est mon premier Nothomb. Mais je l'ai lu sans oublier que cet auteur a de nombreux lecteurs. C'est une histoire où les sentiments l'emportent. Ces sentiments sont l'amour, la tendresse, la sympathie. Les deux héroïnes en ont à revendre. Nothomb écrit sans effort, sans génie, sans ennui. Une chose m'a intéressé : le rôle des journaux, des médias aussi puisque les médias sont une catégorie plus large que la presse. Et quand on a commencé à parler des médias, à raisonner en termes de médias, à accepter cette catégorie, justement, des médias, alors qu'elle n'en était pas une, que c'était un abus de confiance, on a accepté le sort qui nous était promis. On serait traité comme des consommateurs, des sujets. Tout ce que cela supposait de complicité, de participation plus ou moins consciente me lève le coeur. Les journaux auraient dû protester. Non, ils ne sont pas des médias. En tout cas, ils ne devraient pas l'être.


Amélie Nothomb les fait réagir en bloc à son histoire d'émission de télévision, «Concentration». Celle-ci repose sur la souffrance des participants qui après s'être avilis à la télé-réalité sont conviés à passer à l'étape ultérieure. Les journaux se passionnent, participent. Ils le font d'un seul mouvement. Ils expriment la même opinion, en même temps qu'ils publient des sondages qui prouvent l'enthousiasme du public. Ça m'a toujours semblé abusif, cette façon de tout fourrer dans un bloc. De dire «les journaux». Mais je suppose que c'était nécessaire à la démonstration d'Amélie Nothomb.


Pourquoi ça marche ? A cause des sentiments. Il ne s'agit pas de la première satire de la télévision, ni de l'humanité. Ni des temps modernes. Ni de la réunion, par un romancier, d'êtres humains placés dans une situation exceptionnelle. Golding l'a fait magnifiquement dans Sa Majesté des mouches, qui mettait en scène des enfants rescapés d'un accident d'avion. Ils ne retournaient pas à la barbarie, ils étaient, ils sont la barbarie. Simplement, ils jouaient pour de vrai et découvraient les multiples possibilités du jeu.


Il y a de nombreux romans, et de grands, qui fonctionnent sur les sentiments. A notre époque, ce qu'il faut, c'est que les personnages hésitent. Confrontés au Mal, ils doivent le prendre pour ce qu'il est : un jeu palpitant. Alors, ils choisissent le Bien. Quand nous sommes dans la littérature, qu'il s'agit d'un vrai roman, ils se choisissent, eux. Souvenons-nous de l'élève Törless ou de Jim Hawkins.


J'hésite à terminer en signalant que ces sentiments sont bons. Les bons sentiments font un pas de géant dans la France du XXIe siècle : Anna Gavalda, Amélie Nothomb. J'espère ne pas les décevoir. Tout le monde a vécu sur cette phrase de Gide qu'on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments mais ce garçon adorait Goethe et Werther. D'ailleurs le roman d'Amélie Nothomb se termine par une morale. En ce sens il est moins un roman qu'une fable. Cette morale est celle du XVIIIe siècle, mûr pour la Révolution ; celle de Bernardin de Saint-Pierre. Zedna et Pannonique sont Paul et Virginie allant implorer la mansuétude d'un maître cruel. Le violoncelle dont Pannonique décide d'apprendre à jouer à la fin du livre est l'équivalent de l'amour de la nature par opposition à l'horreur de la civilisation : Acide sulfurique est un roman idyllique. Ainsi se développe dans l'édition un mouvement de type attendrissant, parallèle à celui du surnaturel qui passionne le public ; à la différence du second, le premier se frotte (Gavalda) ou s'identifie (Nothomb) à la littérature dont on rappellera qu'elle peut être excellente ou exécrable, et tellement souvent entre les deux.
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