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 Le miracle viennois

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LP de Savy
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MessageSujet: Le miracle viennois   Dim 18 Sep 2005 - 17:40

1900 : Le miracle viennois

Klimt, Mahler, Freud, Musil et tant d'autres ont fait de Vienne, au début du XXe siècle, la capitale de l'intelligence et du talent. L'effervescence y est particulièrement féconde chez les peintres. L'exposition qui ouvre dans quelques jours au Grand Palais vient le rappeler.

Par Véronique Prat
[17 septembre 2005] Le Figaro Magazine


L'exposition de la rentrée, au Grand Palais, est consacrée à Vienne autour de 1900. Un moment exceptionnel où, paradoxalement, c'est dans l'agonie de l'Empire austro-hongrois, sur lequel le vieux François-Joseph n'en finit pas de régner, que la ville va connaître un extraordinaire épanouissement culturel, qui touche aussi bien la peinture que l'architecture, la musique que la littérature, la naissance de la psychanalyse que de nouvelles interrogations philosophiques dont la modernité conditionnera tout le XXe siècle. Vienne en 1900, ce n'est pas tant la fin d'un siècle que la naissance d'un siècle, avec l'affirmation, dans la vieille capitale des Habsbourg, de toutes les audaces de l'art moderne. Avec une centaine de tableaux et une cinquantaine de dessins, l'exposition veut montrer que cet élan fut particulièrement fécond sur le plan pictural avec la présence de grands ténors comme Klimt, Schiele ou Kokoschka.


Vienne ressemble alors à une valse à mille temps. Sur la Ringstrasse, le boulevard circulaire de la ville, se dressent les hôtels particuliers, l'université, les salles de concert, le théâtre. Dans les grandes et somptueuses demeures habitées naguère par l'aristocratie et, de plus en plus, par la bourgeoisie, l'artiste à la mode est alors Hans Makart, peintre d'histoire et portraitiste, grand ordonnateur des festivités célébrant les noces d'argent de François-Joseph. Il est sensuel juste ce qu'il faut, avec révérence et référence au passé. Et dans les portraits qu'il fait des grandes dames du temps, il faut bien avouer qu'il enlève le morceau avec brio. C'est pourtant contre lui, et contre l'art officiel qu'il représente, que les jeunes peintres, avec Gustav Klimt à leur tête, vont bientôt faire «sécession».


Mais pas encore, pas tout de suite. Pour l'heure, la devise est encore «Ruhe und Ordnung», le calme et l'ordre, ceux que le dernier des Habsbourg, durant soixante-huit ans de règne, fait peser sur l'Empire austro-hongrois. La société viennoise, si l'on en croit Robert Musil, est tenue en toutes ses strates par l'armée, l'Eglise, la bureaucratie et la police. Mais Musil n'aimait pas Vienne, et il est tout aussi juste de dire que nulle musique, qu'on l'entende sur la scène de l'Opéra, dans les kiosques des jardins, à la Cour ou dans les salons, n'a su, mieux que les valses de Strauss, rendre compte de l'air du temps. Au sommet, l'empereur d'Autriche-Hongrie n'était pas un aigle à deux têtes. A l'inverse, Sissi n'était pas l'oie blanche dont l'opérette et le cinéma ont vulgarisé l'image de marque. Selon Bruno Bettelheim (viennois, lui aussi, mais émigré aux Etats-Unis), l'impératrice était une nature narcissique, hystérique, anorexique, qui jeûnait de peur de prendre cent grammes, fuyait à travers l'Europe pour oublier la cour de Vienne, et réclamait pour son anniversaire un asile de fous complètement équipé. Freud n'est pas loin.


Ce qui ne signifie d'ailleurs pas que la psychanalyse, qui prend corps en 1900 avec la publication de l'Interprétation des rêves (d'ailleurs achevée en 1899, mais volontairement postdatée par Freud, qui veut déposer dans le berceau du nouveau siècle une découverte dont il sait l'importance), ait eu aussitôt pignon sur rue. Le premier tirage de l'ouvrage de Freud fut un échec : cinq ans plus tard, il n'en avait vendu que 351 exemplaires. Ces rêves que Freud interprétait, Klimt va les peindre.


Dans la Vienne de Sissi et de François-Joseph, la peinture de Klimt ne pouvait pas plaire. Elle n'a pas plu. Il est l'artiste par qui le scandale va arriver. Ses débuts, pourtant, avaient été sans histoires, mais les trois grandes peintures qui lui sont commandées, en 1896, pour la salle des fêtes de l'université vont faire scandale. Jugées trop érotiques, le peintre est sommé de les retirer. Ce qu'il fait sans grand regret, semble-t-il : depuis quelque temps déjà, il avait fait «sécession» avec l'art officiel, et c'est d'ailleurs le mot Sécession qu'il choisira pour qualifier le mouvement dont il prend la tête en 1897, interprétation viennoise de l'Art nouveau. Jusque-là, Klimt s'était efforcé de plaire. Il refusera désormais de se conformer aux conventions académiques. Il cessera de sacrifier à un style qui flattait le goût du public et qui lui avait apporté la gloire et la sécurité matérielle pour s'adonner à une peinture réfléchie, complexe, qui avait toutes chances d'offenser ses commanditaires et de remettre son avenir en question.


Pour pouvoir exposer leurs oeuvres, maintenant qu'ils ont rompu avec l'Académie, Klimt et ses amis dissidents se font construire par l'architecte Olbrich un élégant petit bâtiment, à la fois épuré et biscornu, surmonté d'une coupole de feuillage doré, qui, en sous-sol, abrite l'admirable fresque de Klimt en hommage à Beethoven. Lorsque François-Joseph vint l'inaugurer, en 1898, il n'eut pas un mot de blâme ni de louange. Un peu choqué, on l'imagine, par la peinture de Klimt. Mais échaudé surtout : après avoir inauguré l'Opéra et répété fièrement à l'architecte ce qu'un conseiller lui avait soufflé - que l'Opéra aurait été plus harmonieux avec 15 mètres de mieux en hauteur -, l'architecte s'était suicidé. L'empereur, qui n'était pas mauvais prince, ne souhaitait pas la mort de tous ses artistes, fussent-ils sécessionnistes. Il s'était tu.


Klimt n'avait pas eu de prédécesseur. Il n'aura pas de successeur. Et sa «manière» reste difficile à cerner : elle a tantôt l'acuité de Toulouse-Lautrec, le charme vénéneux mais délicieux de Gustave Moreau, le hiératisme précis et glacé des mosaïques byzantines. Vers 1913, nouveau changement : les fonds d'or et les motifs géométriques font place aux courbes, aux arabesques, aux volutes, rendues plus joyeuses encore par l'emploi de couleurs franches : il y a alors chez Klimt une hardiesse qui, cette fois, évoque Matisse...


Moins esthétique, plus expressionniste, Egon Schiele est un formidable dessinateur. Il est né - préfiguration de son destin de révolté ? - l'année où mourait Van Gogh, en 1890. Sa vie est brève, sa carrière convulsive, sa réputation sulfureuse, sa mort précoce : à 28 ans, en 1918. Il a fait mieux que Mozart, qui, pourtant, ne s'est pas attardé. Il meurt la même année que Guillaume Apollinaire et, comme lui, de la grippe espagnole. Son oeuvre montre des adolescentes nues qui se caressent, des autoportraits masturbatoires, des femmes dans des postures provocatrices qu'il dessine d'un trait convulsif et relève de couleurs stridentes, oranges acides, verts violents, rouges toxiques. Son style est brutalement novateur, avec une mise en page à deux dimensions, sans volumes, sans poids, sans reliefs. Ni lumière, ni ombre. Ni fond, ni décor, ni accessoires. Rien que le trait du crayon sur le blanc cru du papier, qui capture le regard. Il n'en fallait pas plus pour faire de Schiele un peintre maudit.

Un des intérêts de l'exposition est de présenter aussi des figures moins connues comme Oskar Kokoschka, à la présence forte, mais qui n'a pas toujours donné que du bon, et Kolo Moser, dont les peintures témoignent de l'influence de Hodler.

Collectionneur d'art passionné, Freud a pourtant ignoré ses contemporains : les rêves nostalgiques de Klimt, ceux, taraudeurs, de Schiele l'ont laissé également indifférent. Oui, c'est étrange... Voilà qui prouve que la psychanalyse (et peut-être aussi la peinture...) est bien cette auberge viennoise où l'on cherche ce que l'on a soi-même apporté.
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