Propos insignifiants

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 Le désarroi des modernes par Alain Finkielkraut

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LP de Savy
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Date d'inscription : 06/04/2005

MessageSujet: Le désarroi des modernes par Alain Finkielkraut   Lun 19 Sep 2005 - 22:41

Le philosophe revisite les paradoxes de notre époque désemparée
Alain Finkielkraut : «Le désarroi des modernes»
Intempestif et mélancolique, le philosophe Alain Finkielkraut marque cette rentrée avec quatre leçons sur notre époque, intitulées Nous autres, modernes, qui paraissent demain aux éditions Ellipses (1). LeFigaro l'a interrogé sur les thèmes et les hantises qui parcourent ce nouveau livre.

Propos recueillis par Frédéric Fritscher, Marie-Laure Germon et Alexis Lacroix
[19 septembre 2005] Le Figaro



LE FIGARO. – Après le passage de Katrina, l'immense majorité des éditorialistes a insisté sur les responsabilités du gouvernement américain. Trop, à votre avis ?


Alain FINKIELKRAUT. – A ne voir dans cette catastrophe que le symptôme de l'incurie du président américain et de son Administration, on manque l'essentiel. Il y a peu encore, les prévisions météorologiques précédaient les informations. De plus en plus, la météo fait l'actualité. Nous sommes entrés dans l'ère des événements climatiques extrêmes, et cela ne fera que s'aggraver à cause du réchauffement de la planète par l'émission de gaz à effet de serre. Tout désormais nous compromet, même les caprices du ciel : l'histoire physique relève chaque jour davantage de l'histoire humaine. Et si j'ai un reproche à adresser à l'Amérique, c'est de persister dans son refus de signer le protocole de Kyoto. L'american way of life n'est pas négociable, comme l'a dit Bush père, mais ce mode de vie met en péril le monde et l'Amérique elle-même.


Justement. Pourquoi les habitants de la Vieille Europe sont-ils plus à même d'en prendre acte ?



L'Amérique incarne, mieux qu'aucune autre nation, le projet moderne. Elle n'a jamais été encombrée d'un ancien régime. Elle s'est donc adonnée sans réserve et sans relâche à la grande tâche de maîtriser la nature pour soulager le sort des hommes. Le rêve d'abondance la définit, il lui est donc plus difficile qu'à d'autres sinon d'y renoncer – ce qu'on ne lui demande pas –, du moins de le modérer. Mais je ne suis pas sûr non plus que l'Europe ait des leçons à donner à l'Amérique, parce que si nous voulons être à la hauteur des défis qui nous attendent, si nous voulons entrer vraiment dans une ère post-prométhéenne, nous ne pouvons pas nous contenter de dénoncer les carences et les folies des politiques. En Europe, on a du mal à faire entrer dans nos moeurs ce que Jonas appelle le «principe responsabilité», parce qu'on est incapable de faire vraiment émerger un «nous». A peine la prise de conscience se fait-elle que renaît le partage entre un pouvoir coupable de tous les maux et une société innocente, tout entière arc-boutée sur ses griefs et sur ses revendications.


Cette tentation de la doléance, est-ce la déclinaison européenne du prométhéisme ?


C'est un problème auquel tout le monde est confronté. Si nous voulons efficacement combattre le réchauffement climatique, alors nous devons tous nous y mettre – politiques comme touristes. Avec l'explosion des transports, le tourisme joue un rôle crucial dans les émissions de gaz à effet de serre, mais aussi dans l'enlaidissement du monde : le tourisme, non le pouvoir. Ce qui me préoccupe, c'est la cassure très prononcée, notamment en France, entre une société où chaque groupe brandit ses droits, et des boucs émissaires politiques de tout ce qui ne va pas dans le monde.



Un temps, vous avez soutenu José Bové et la Confédération paysanne contre le productivisme. Le regrettez-vous ?



Je ne me suis jamais enthousiasmé pour José Bové. J'ai participé au premier colloque organisé par la Confédération paysanne, au début des années 90, à Saint-Lô. J'ai aimé ce syndicat, parce qu'il voulait rompre avec le productivisme, qu'il s'opposait à l'élevage en batterie et que j'étais agacé par le mépris automatique des intellectuels envers les paysans. Il y a une sorte de réflexe pavlovien en France qui, depuis qu'a été prononcée la fameuse phrase «La terre, elle au moins ne ment pas», consiste à tracer un signe d'équivalence entre les paysans et Pétain. Peter Sloterdijk, dans Les Battements du monde (2), dit qu'il a été saisi un jour du désir de vieillir vio lemment, et d'avoir 3 000 ans. Ce désir, je l'ai eu aussi, et il m'a amené à remonter à l'origine de la culture. Nous avons appris de Cicéron que le mot de culture était lui-même emprunté au vocabulaire agricole. La culture de l'esprit s'est pensée à l'image de la culture des champs. Et je crois profondément que ces deux soucis ont partie liée. C'est ce qui m'a conduit à faire un bout de chemin avec la Confédération paysanne. José Bové, hélas, a quitté la terre. Affairé, hyperconnecté, il n'habite plus le Larzac mais les avions. Et, sous son égide, le message paysan se dilue dans une radicalité banale et passe-partout. J'aurais aimé voir les écologistes reprendre le flambeau. Or, les seuls animaux qui les intéressent sont les loups ou les ours. Et ils laissent les bêtes non sauvages à leur horrible destin. Mais les pauvres herbivores ne méritent pas moins notre attention que les nobles plantigrades. Et au nom d'une défense tous azimuts des droits de l'homme, les Verts sont du côté des ravers contre l'herbe que ceux-ci piétinent et contre le silence qu'ils saccagent.



D'accord. Mais le principe de précaution, n'est-ce pas un progrès ?


Nous ne pouvons plus nous placer, comme naguère, dans la perspective d'un temps prometteur. Nous ne pouvons plus croire, avec la même naïveté, au progrès. Au fond, le mot d'ordre qui était le nôtre jusqu'à récemment était celui de Voltaire : au lieu de sombrer dans l'optimisme béat, «cultivons notre jardin». Le problème, c'est que nous l'avons cultivé jusqu'au point où la terre ressemble de moins en moins à un jardin. Et la question, c'est de savoir si, précisément, nous avons encore la capacité d'enrayer les processus que nous avons déclenchés. Il est permis d'avoir des doutes.


Walter Benjamin a évoqué l'image d'un homme «actionnant le frein d'urgence». Est-ce un geste que vous vous appropriez ?



Le sport est très emblématique de cette nécessité de ralentir. La grande devise des Jeux olympiques, c'était «Altius, citius, fortius». Et si Pierre de Coubertin a pu galvaniser les énergies, c'est bien parce que le sport était la grande allégorie de la modernité. Au moment même où les modernes semblent reprendre contact avec l'Antiquité en exhumant les Jeux olympiques, ils révèlent leur originalité. Pour eux, le sport n'est plus le lieu par excellence de l'accomplissement, mais du dépassement de l'homme. A force de répliquer à la limite par l'enjambée, comme dit, avec enthousiasme, Victor Hugo, on est arrivé à la situation où tout va trop vite, trop haut, trop fort. On aimerait par exemple que les moyennes du Tour de France soient moins élevées. Ce serait la preuve que les coureurs ne se dopent plus. Leurs performances suscitent le soupçon, et même la peur de voir demain les thérapies géniques prendre la relève des substances chimiques. Il en va du sport comme du reste. Nous aimerions trouver la formule qui nous permette enfin de lever le pied.


Payons-nous aujourd'hui la technophilie des générations passées ?


La génération présente est aussi engagée dans cette démesure. Avec Internet et son mot d'ordre «Si je veux, quand je veux, où je veux», elle est plus impatiente encore que les générations antérieures devant les délais, les médiations et les formes. Et voici qu'apparaît la grande difficulté : comment faire entendre raison et faire aimer la lenteur à ceux-là mêmes que la technique a habitués à vivre dans le monde de l'immédiateté et de la satisfaction séance tenante ?


Comment leur faire entendre raison sans donner le sentiment de céder à une déploration apocalyptique ?



Je ne suis pas apocalyptique, je suis mélancolique. Car je me heurte sans cesse à ceux que Renaud Camus a superbement appelés les «amis du désastre». Nous vivons aujourd'hui la mort du silence. Un bruit incessant vrombit de toutes parts. Or la droite et la gauche sont d'accord pour sponsoriser les rave parties et les technoparades. Car on ne veut pas se couper de ceux des jeunes qui réclament leur droit au vacarme et à la fête. De même, je suis d'autant plus attristé par la disparition de la culture à l'école que ce désastre a énor mément d'amis : les chercheurs en sciences sociales qui bâtissent le village Potemkine du «niveau qui monte», qui voient dans l'exercice de l'autorité et dans l'évaluation des élèves une insupportable humiliation, qui dénoncent enfin la violence symbolique d'une «langue normée» ; mais aussi les politiques qui, pour ne pas mettre en pétard les jeunes, les fédérations de parents d'élèves et les syndicats d'enseignants, ou simplement parce qu'ils sont intoxiqués par le mensonge ambiant, refusent de regarder la réalité en face.


Vous vous alarmez de la «mort du silence». N'est-ce pas une figure de style de la «rhétorique réactionnaire» ?



On n'est pas un ci-devant parce qu'on regarde derrière soi. Il faut relire Tocqueville, mieux que l'ont fait les penseurs de ma génération. Pour eux, l'étoile de Tocqueville est montée quand celle de Marx pâlissait. En un mot, ils ont redécouvert Tocqueville dans le cadre de la critique du système totalitaire et d'une réhabilitation de la démocratie. Or, Tocqueville, s'il est émerveillé par le processus d'égalisation des conditions, est aussi affolé par les formes barbares que celui-ci peut prendre. On voudrait aujourd'hui nous persuader que cet affolement est passéiste et aristocratique. Il est seulement moral, car il relève d'une haute idée de la démocratie. «Rien ne révolte plus l'esprit humain dans les temps d'égalité que l'idée de se soumettre à des formes», dit Tocqueville. Les formes, les cérémonies et les rituels avaient toute leur place dans un monde où les hiérarchies paraissaient naturelles. Lorsque la hiérarchie est au principe du vivre ensemble, on fait des salamalecs. Mais quand règne l'égalité, les rangs et les statuts apparaissent conventionnels, voire arbitraires, et la tendance est de dénoncer l'insincérité des formes. Or il y a un danger dans cet hymne à la sincérité : c'est celui d'une muflerie et d'une désinstitutionnalisation généralisées. L'aspiration la plus commune est de ne pas s'identifier à son propre rôle. Les «amis du désastre» proclament leur attachement aux «profs», comme ils disent, en les photographiant «relax max», la chemise sur le pantalon. Bref, on vous aime, non parce que vous êtes professeur, mais parce que vous êtes vous-même. Chacun est désormais lui-même en toute occasion, et ce n'est pas l'idylle qui résulte de cette libération, mais la violence, à tel point que resurgit, dans le désarroi, le vieux vocable d'«incivilité». La modernité avait inventé le mot de civilisation pour qualifier une dynamique globale de progrès des sciences, d'augmentation des commodités et d'adoucissement des moeurs. Pari non tenu : plus les sociétés se développent, plus les moeurs se brutalisent. Il est désormais impossible de raisonner en termes de civilisation. Et, en un geste d'invocation impuissante, l'on va rechercher un vieux mot statique abandonné en raison de son immobilité même. Avec la courtoisie, c'est aussi le goût de la beauté qui nous abandonne.


Vous pointez l'«illimitation» qu'implique le culte des droits de l'homme. Pourquoi ?


Dans un séminaire clandestin tenu au plus fort de la répression, en Tchécoslovaquie, le philosophe Jan Patocka, celui que Ricoeur a appelé «notre Socrate», demandait : «A quoi sommes-nous accoutumés à l'ère technique ? A reven diquer constamment et à en appeler à nos «droits». Nous croyons avoir le droit d'exploiter le monde entier, précisément nous qui existons maintenant, sans tenir compte de ceux qui viendront ; nous croyons avoir le droit d'user et d'abuser de ce que le travail assidu des soleils et des étoiles a accumulé depuis des milliards d'années. Ce droit ne fait pas question pour nous, et nous ne demandons pas non plus dans quel but nous gaspillons tout cela.» L'intel ligence extraordinaire des dissidents, c'était de défendre, face à un pouvoir écrasant, les droits de l'homme et, en même temps, d'élaborer une critique de l'idéologie des droits de l'homme, en établissant un lien entre cette idéologie et ce que Heidegger appelle la «technique déchaînée». Soyons à la hauteur de leur lucidité.

(1) Ellipses, 360 p., 19,50 €. (2) Pauvert.
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Le désarroi des modernes par Alain Finkielkraut   Mer 2 Nov 2005 - 22:56

L’homme sans boussole Le philosophe critique une modernité qui a rompu avec les modèles fondateurs de la pensée occidentale.

[27 octobre 2005] Le Figaro littéraire

Par Paul-François PAOLI

FAUT-IL être résolument moderne ? Depuis que Rimbaud usa de la formule, cette querelle, on le sait, n’a jamais cessé, que ce soit dans le domaine de l’art, de la politique ou de la science, au point de paraître rebattue. Plutôt que d’être pour ou contre la modernité, pétition de principe qui n’a guère de sens, il conviendrait plutôt de comprendre les enjeux que recouvre cette notion. C’est à cette tâche que s’adonne Alain Finkielkraut, à travers quatre leçons professées à l’Ecole polytechnique - « Faut-il être moderne ? », « Les deux cultures », « Penser le XXe siècle » et « La question des limites » - qu’il publie dans un ouvrage dont le titre, Nous autres modernes, est emprunté à une célèbre expression de Péguy.

Pour Finkielkraut, comme pour Péguy, une certaine idéologie de la modernité procède moins de l’idée du progrès que d’une conception de l’homme comme créateur de ses propres normes. Ce modernisme-là, qui fait de l’homme un être mouvant, « l’être inachevé par excellence » dira Nietzsche, Finkielkraut en perçoit les prémisses à la Renaissance, par exemple chez un penseur comme Pic de la Mirandole. Dans son Discours sur la dignité humaine, publiée en 1486, celui-ci met ces mots prémonitoires dans la bouche d’un Dieu qui s’adresse ainsi à sa créature : « Je ne t’ai donné ni place déterminée ni visage propre, O Adam, afin que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquiers et les possèdes toi-même. La nature enferme d’autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton propre arbitre, entre les mains duquel je t’ai placé, tu te définis toi-même... » « Que ne limite aucune borne » : cet outrepassement qu’Hugo exaltera (« L’homme réplique à la limite par l’enjambée ») va à l’encontre, aussi bien de l’idéal grec où l’humain est enraciné dans une Nature définie par des lois, que de l’idéal juif et chrétien où Dieu nous demande d’être fidèles à un principe préétabli.

Cette rupture entre les idéaux grecs et monothéistes et une forme de modernité niant l’idée de limite, Finkielkraut la voit à l’oeuvre tout au long du XXe siècle, à travers la montée en puissance de la technique, l’évolution des moeurs ou la prédominance des idéologies. Ainsi rappelle-t-il, à la suite d’Arendt, ce que le totalitarisme, dans son ambition de créer un homme nouveau, doit à la divinisation, proprement moderne, de l’Histoire. Faut-t-il pour autant être antimoderne ? A l’encontre de la pensée réactionnaire (Maistre, Bonald, etc.), qui réprouvera la modernité et les Lumières tout ensemble, Finkielkraut veut sauver cette tradition contre une postmodernité qui dénie à la raison son rôle de juge et de mesure. « Nous sommes des modernes encore - le mouvement est notre lot - mais des modernes méfiants, des modernes dégrisés, des modernes orphelins de la religion des modernes : nous n’adhérons plus au mouvement... Maintenant quand un record sportif tombe, notre coeur se serre, car dans le recordman, nous flairons le mutant », écrit l’auteur, en conclusion d’un livre à l’érudition puissante qui nous exhorte à refuser une nouvelle forme d’obscurantisme : le fanatisme de l’avenir.
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