Propos insignifiants

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 La reine du silence de Marie Nimier

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LP de Savy
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MessageSujet: La reine du silence de Marie Nimier   Mer 21 Sep 2005 - 16:24

Le nom du père

par Marianne Payot

Hantée par le fantôme de Roger Nimier, sa fille, Marie, a voulu sortir de son amnésie volontaire. Un fascinant travail de mémoire


Marie aura attendu une moitié de vie avant d'affronter Roger, son père - ce fantôme qui hante son imaginaire depuis ce jour de 1962 où il trouva la mort, à 36 ans, au volant de son Aston Martin. Marie avait alors 5 ans, une mère merveilleuse et deux frères aînés. Roger Nimier, l'auteur du Hussard bleu, admiré de tous, s'inscrivait définitivement dans la légende, ne léguant à Marie qu'un «visage marqué par les mots des autres».

Longtemps, elle s'en est contentée, bercée par les récits maternels d'un couple idyllique. Adolescente gauchisante, elle affirme bientôt sa révolte: «Un père royaliste, ça la fichait mal.» Puis la voici écrivain à son tour, signant son premier roman (Sirène) à l'âge même où Roger publiait le sien. Troublante coïncidence, interrogation sans fin: comment oser s'exprimer lorsqu'on a pour parent «l'un des écrivains les plus doués de sa génération»? En guise de réponse, l'auteur d'Anatomie d'un choeur choisit l'amnésie filiale. Une posture intenable, une fois entrée dans la quarantaine et fermement installée dans la république des lettres.

Réconciliation posthume. Alors, à 47 ans, «la Reine du silence» - ainsi l'avait surnommée Roger - décide de lever le voile. Elle tâtonne, enquête, s'autoanalyse, puise dans sa mémoire recomposée. «Difficile de trouver le ton, la juste distance», s'inquiète-t-elle, au détour d'une page. Qu'elle se rassure! Le résultat est impressionnant. De vérité, de sincérité, de sensibilité. Marie Nimier ne joue pas à la fille de Roger Nimier. Elle n'est pas dans un cocktail; elle est face à sa feuille blanche, à son destin d'orpheline, à la nouvelle image d'un homme, désinvolte, coureur, peu séduit par la vie familiale.

«Au fait, Nadine a eu une fille hier. J'ai été immédiatement la noyer dans la Seine pour ne plus en entendre parler», notait-il dans une lettre dénichée, il y a peu, par Marie. Une découverte rédhibitoire? Non, comme toutes les petites filles du monde, Marie pardonne, justifie les errements du père. Fascinant tableau d'une réconciliation posthume. «J'ai envie de raconter des petites choses», écrit-elle. C'est tout le sel du livre. Des petites choses... universelles.

La Reine du silence
Marie Nimier
éd. Gallimard
176 pages
14,5 €
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: La reine du silence de Marie Nimier   Mer 21 Sep 2005 - 16:25

Extrait :

Mon père a trouvé la mort un vendredi soir, il avait 36 ans. Son Aston Martin DB4 s’est écrasée contre le parapet du pont qui enjambe le carrefour des routes nationales 307 et 311, à quelques kilomètres de Paris. La voiture roulait sur la file de gauche lorsqu’elle vira à droite en freinant sans que rien puisse expliquer ce brusque écart de conduite. Elle faucha sept bornes de béton avant de s’immobiliser. La jeune femme qui était assise à ses côtés, une romancière au nom exotique, venait de signer chez Gallimard le service de presse de son premier livre. Sunsiaré de Larcône avait 27 ans. Elle était d’une beauté peu commune.
Il n’y a rien à raconter, n’est-ce pas, rien à dire de cette relation. Je n’étais pas dans la voiture. J’avais 5 ans. Je n’avais pas vu mon père depuis des mois. Il n’habitait plus à la maison. Certains journaux de l’époque ont avancé l’hypothèse que ce n’était pas lui mais elle qui conduisait l’Aston Martin. Je me demande où elle est enterrée. Sans doute à Rambervillers, sa ville d’origine. Elle avait un fils, son prénom m’échappe au moment où j’écris ces lignes. Il y a une vingtaine d’années, nous nous sommes rencontrés par l’intermédiaire d’une amie commune. Il se lançait dans la production musicale et je chantais dans un groupe, Les Inconsolables. Si j’avais cru au hasard, j’aurais pu dire qu’il faisait bien les choses. Et inventer ça, l’histoire de ça. Une liaison entre les enfants de ces deux-là qui ensemble ont connu la mort. Le premier rendez-vous. Lui et moi, dans ce café de la porte d’Orléans. Le geste de sa main pour évoquer la blondeur maternelle. Le tremblement de mes lèvres. Le fils de Sunsiaré a les cheveux longs et cette gravité tranquille des enfants grandis prématurément. Nous avons le même âge. Jeunes, très jeunes -nous ne le savons pas encore, nous nous sentons très vieux. Nous sommes assis dans le fond du café, loin du regard des autres. Il y a de grands miroirs, une lumière tamisée et des banquettes de moleskine. Tu imagines la scène. Le scénario. Si tu as envie de vendre des livres, tu écris ça avec ce qu’il faut de perversité et de tendresse. Un sujet en or. Une couverture de presse exceptionnelle où l’on s’empressera de ressortir les photos de l’Aston Martin écrabouillée. Et puis non. Il y a vingt ans, je n’ai pas écrit ce livre. Et je ne l’écrirai pas. Ou, si je l’écrivais, je le commencerais autrement.
Je dirais: je suis la fille d’un enfant triste. Ou, pour reprendre la traduction du titre anglais: d’un enfant des circonstances, Mon père était écrivain. Il est l’auteur du Hussard bleu, qui le rendit célèbre à 25 ans. Pour ceux qui n’ont jamais entendu parler de lui, je recopierais la présentation du livre de poche en l’assaisonnant à ma façon. La vie et l’œuvre de Roger Nimier (1925-1962) sont marquées par une prédestination à l’ellipse et au raccourci: d’origine bretonne, il naît et vit à Paris, fait de brillantes études, s’engage en 1944 dans le 2e régiment de hussards, entre en littérature et meurt dans un accident d’automobile. Et l’urgence de ce destin éclair semble avoir forcé l’un des écrivains les plus doués de sa génération à publier une série de romans frappés de ce même caractère insolent. Royaliste version d’Artagnan, d’une culture immense, il prend à rebours ce qu’il considère comme le prêt-à-penser de son époque, cette intelligentsia de gauche à laquelle s’opposeront ceux que l’on surnommera les Hussards, fiction réunissant autour de Roger Nimier des écrivains comme Antoine Blondin, Jacques Laurent ou Michel Déon. Le hussard étant, je cite, «un militaire du genre rêveur qui prend la vie par la douceur et les femmes par la violence».
Ou encore: «Un garçon avec une voiture.»

Je n’ai gardé de lui que quelques souvenirs, bien peu en vérité. Je me tourne vers ses amis. Ce qu’ils ont dit, ce qu’ils ont publié, les rumeurs qu’ils ont colportées. Drôle de façon de voir son père. De le rencontrer. On le décrit tour à tour et parfois simultanément comme un être désinvolte, sérieux, menteur, loyal, lent, rapide, travailleur, paresseux, cynique, patriote, cruel, rendre, indifférent, passionné, grave, frivole, ponctuel, généreux et malhabile de ses sentiments comme on est maladroit de ses mains. J’ajouterais qu’il fut aussi journaliste, rédacteur en chef, scénariste et, jusqu’à sa mort, conseiller littéraire chez Gallimard -c’est ainsi qu’il fit la connaissance de Sunsiaré de Larcône, alias Suzy Durupt, auteur de La messagère et de quelques romans inédits.

Avec l'aimable autorisation des Editions Gallimard
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MessageSujet: Re: La reine du silence de Marie Nimier   Jeu 22 Sep 2005 - 2:56

A mettre en parallèle avec l'excellent "A la recherche de Sunsiaré" de Lucien d'Azay. Voir notamment ici : http://www.benzinemag.net/roman/a_la_recherche_de_sunsiare.htm
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MessageSujet: Re: La reine du silence de Marie Nimier   Jeu 22 Sep 2005 - 12:53

Merci Newbie pour le lien. Encore un livre à lire !
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Newbie Ocean
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MessageSujet: Re: La reine du silence de Marie Nimier   Jeu 22 Sep 2005 - 16:58

LP de Savy a écrit:
Merci Newbie pour le lien. Encore un livre à lire !

Sunsiaré valait bien plus que l'image trop lisse d'une pin-up blonde dans les bras d'un écrivain séducteur.
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