Propos insignifiants

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 Louis Aragon

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LP de Savy
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MessageSujet: Louis Aragon   Mer 12 Oct 2005 - 12:53

Aragon retrouvé

« Aurélien », bien sûr. Mais une formidable surprise attend le lecteur du tome III des oeuvres romanesques complètes de l'écrivain : « Les communistes ». Un cycle inachevé où l'on entend le roulement de l'Histoire

Jacques-Pierre Amette

L'oeuvre d'un grand écrivain est amusante. Sans cesse soumise à des jugements renouvelés, subjectifs, sans cesse soumise au goût du jour, à l'échelle de valeurs d'une époque, des générations qui passent, elle se modifie, peut disparaître, s'oublie, revient et rampe doucement vers la notoriété retrouvée, s'escamote, se réduit à quelques titres, connaît des précipices, fait partie du patrimoine sans être lue, ou bien est lue par quelques-uns qui ressemblent à des conspirateurs... et, au milieu de ces turbulences, le fantôme de l'écrivain court encore avec son paquet de feuilles raturées. Tout le monde s'en mêle : les dictionnaires, les chroniqueurs tonitruants, les militants « sympa ». Jean-Paul Sartre avait raison de dire qu'on entrait dans un écrivain mort « comme dans un moulin ».

Ecrivain casse-cou s'il en est, Aragon a été particulièrement visité, chanté, décrié, ignoré, profané. On ne passe pas impunément du surréalisme au communisme thorézien, ni de l'amour d'Elsa aux vacances entouré de jeunes gens... La morale veille.

Heureusement, la Pléiade vint.

Le tome III des oeuvres romanesques complètes est tout simplement magnifique, enivrant. Je flatte le tableau ? Pas du tout.

On redécouvre « Aurélien ». Fastueux !... Ce roman (écrit pendant l'Occupation, alors qu'Aragon est caché dans la Drôme après avoir organisé des réseaux de la Résistance en zone Sud) porte une énergie vitale, un tempo allègre, un tourbillon d'images et de personnages des années 30 qui sont irremplaçables. C'est un peu « La chartreuse de Parme » d'Aragon.

Il profite de l'hiver de l'Occupation, de la tristesse de l'époque pour se souvenir du formidable pillage de sa vie parisienne.

On a un peu le vertige, aujourd'hui, en lisant ça. On imagine la Drôme : maison de pierraille, petite route à verglas, les bois proches, l'eau morte de ce temps difficile, les doutes, les croix gammées à la préfecture et les uniformes vert-de-gris, un pays qui ne respire presque plus, les matins de givre et lui, calfeutré dans sa campagne, puisant dans sa mémoire une jeunesse qui embaume comme un jardin. Bérénice et Aurélien, le charme même. Femmes brunes, Montparnasse, copains, et comme sortant du creux du papier, la Seine en remous noirs, hantise des années perdues, disparition des femmes aimées, érotisation du style...

Il sonne le tocsinMais la surprise, la vraie, vient des « Communistes ».

Roman à mauvaise réputation... interminable... écrit sous la dictée de Thorez... récit faussé salissant la mémoire de Paul Nizan... boulot de militant... provocation de guerre froide... ennui des grandes fresques réalistes... A l'époque de sa publication, on avait glissé le livre dans le tiroir infamant de la « littérature engagée ».

L'histoire de sa rédaction est embrouillée. Aragon lui-même a sans doute menti. Ce qui est sûr, c'est que, « Aurélien » achevé, en 1943, Aragon commence à griffonner des notes pour « Les communistes ». De 1948 jusqu'en 1951, il travaille au roman, à un moment où les communistes français se sentent marginalisés. L'intervention en Corée des Américains renforce le climat de suspicion à leur égard. Directeur du journal Ce soir, Aragon avait averti ses concitoyens : « Vous savez comme on vous mène, beaux Français, à Roncevaux » ; ce qui prouve qu'Aragon, patriote, n'avait pas oublié le ton du « François-la-colère », son nom de Résistance.

En fait, lu aujourd'hui, le récit raconte la mauvaise fièvre de 1939. La France se retrouve face aux mâchoires de la guerre. On se berçait encore des soirées champêtres de 1936 : on se réveille devant Hitler.

L'art d'Aragon est alors de réussir un « montage court », des récits croisés, un simultanéisme qui littéralement « affole » le récit. Il donne un ton détimbré, une pâleur, comme si un récitant racinien courait dans un palais vide. Les espérances pacifistes se sont évanouies. Les Français, à l'heure de l'apéro, reçoivent leurs bandes molletières ; on leur demande d'aller s'enterrer dans la ligne Maginot. Jamais Aragon n'est aussi bon que lorsqu'il sonne le tocsin. Poursuites, ombres, jeunes gens en armes, politiciens désamarrés, antifascistes qui préparent la ronéo pour les clandestinités... Le roman suit cette foudre lente faite de stupeur, d'anxiété, de consternation, d'hébétude qui traverse la France. On dévore les chapitres et on comprend la chaleur, la cohue, l'effroi, le saisissement des Français dans ces journées brûlantes de 1939.

Aragon ne cache rien. Ni les rodomontades des Croix-de-Feu, ni les sombres pressentiments d'intellectuels lucides, ni les questions qui assaillent les militants de gauche, socialistes ou communistes, au moment du pacte germano-soviétique. On pénètre dans les chambres, les cours de caserne, les quais de gare, les stades, les locaux de syndicalistes, les cellules du Parti, les appartements du 16e arrondissement, les boucheries des Halles, dans un formidable déballage d'existences humaines ballottées.

On a droit également aux chapitres retranchés de l'édition originale ; on découvre la disparition de certains personnages renvoyés dans l'appendice et les notes. Les auteurs de cette édition donnent des explications capitales sur la manière dont Aragon brouille les cartes et construit ses personnages principaux sur les « pilotis » des vrais hommes politiques et militants de l'époque. Et aussi on découvre comment Aragon est passé d'un échec de « roman historique », rêvé en 1947, à ces « Communistes », cycle jamais achevé.

Mais ce qui étonne davantage, c'est que l'auteur croyait vraiment, quand il rédigeait cette fresque inspirée, appliquer une « méthode scientifique du réalisme ».

Donc, modelé, remodelé, arrêté en plein vol, jamais fini, le texte reste un livre-sarabande, qui ôte cette gélatine que les historiens posent sur les événements. Conversations de Daladier, soirs lourds de septembre, gens encore aux brasseries, sacs de sable aux carrefours, rumeurs affolantes, wagons de mobilisés qui partent vers l'Est. Aragon fait entendre le roulement de l'Histoire. Son génie rejoint, dans son intranquillité, notre époque ; il nous fait humer l'odeur de sang qui accompagne la rotation de la planète.

On se dit que, sans les romanciers, l'Histoire française serait un cimetière sous la lune. Il y neigerait doucement et l'oubli légitimerait ceux qui manipulent les masses en les croyant amnésiques.

Sans Aragon et le Sartre des « Chemins de la liberté », que serait la défaite de 1940 ? Un archivage minutieux dans les bibliothèques universitaires. Aragon, Arlequin énigmatique, haut vieillard voûté sous un chapeau-sombrero visitant parmi les flaques d'eau la Fête de L'Huma... on s'en souvient. Ou masqué à la télévision, choyé par des jeunes gens des beaux quartiers... Il nous faisait sourire, mais c'est lui, lui seul qui nous a légué une merveille, ces « Communistes ».

En Pléiade, ses « camarades » dînent sous les tilleuls, chandail sur les chaises... Admirez l'artiste ! -

« Oeuvres romanesques complètes - volume III », de Louis Aragon (édition de la Pléiade publiée sous la direction de Daniel Bougnoux, avec la collaboration de Bernard Leuillot, NRF Gallimard, 1 744 pages, 75 euro - prix de lancement de 69 euro jusqu'au 31 mai).


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MessageSujet: Re: Louis Aragon   Mer 12 Oct 2005 - 12:55

Louis Aragon sur la ligne rouge
Les «Communistes» en Pléiade: le fameux roman «à l'eau de rouge» est-il aussi imbuvable qu'on l'a dit?


Par Philippe LANÇON

jeudi 27 mars 2003 (Libération)

Louis Aragon
OEuvres romanesques
complètes, tome 3
Edition sous la direction de Daniel Bougnoux. Gallimard «La Pléiade»,
1744 pp., 69 € jusqu'au 31 mai, 75 € ensuite.
Jean Ristat
Avec Aragon (1970-1982)
Entretiens avec Francis Crémieux
Gallimard, 375 pp., 24,50 €.


Vingt et un ans après sa mort, Aragon a rarement bonne réputation : trop littéraire, trop affecté, trop stalinien, trop lâche ; et, dans son oeuvre, les Communistes est le mouton noir : ce roman «à l'eau de rouge», selon Antoine Blondin, serait illisible. Sa réputation est d'autant plus mauvaise qu'Aragon n'a jamais achevé le projet initial, assez monstrueux ; qu'il a révisé les Communistes quinze ans après la première publication en fascicules, comme on nettoie une plaie durablement infectée ; et qu'il n'a cessé d'en préciser le sens, comme si ce monstre narratif, infirme et inachevé, exigeait de perpétuelles béquilles et la perfusion explicative de l'écrivain.

Le troisième tome en Pléiade de ses oeuvres romanesques complètes permet de nuancer ce jugement : les Communistes ont des plages d'ennui, mais aussi de réelles beautés. Les romans d'Aragon sont édités par Daniel Bougnoux dans l'ordre chronologique. Les précédents recueillaient, entre autres, les trois premiers romans du cycle dits du «monde réel» : les Cloches de Bâles (1934), les Beaux Quartiers (1936), les Voyageurs de l'impériale (1941 et 1947). Le nouveau tome comprend la suite de ce cycle : Aurélien, écrit pendant la Seconde Guerre mondiale, publié en 1944, et les trois premières parties des Communistes, écrit entre 1948 et 1951, révisé en 1966. Les quatrième et cinquième parties et la grande explication a posteriori d'Aragon, «La fin du monde réel», seront publiés dans le tome suivant. Le parti pris rigoureusement chronologique débouche donc sur cette absurdité : les Communistes est divisé. Mais cette absurdité a un avantage : le lecteur peut comparer le «meilleur», Aurélien, et le «pire», ces Communistes fourvoyés.

Pourquoi ont-ils cette postérité ? D'abord, parce que plus personne ne lit ce roman de 2000 pages. L'écrivain, sous l'inquiétant nom de «réalisme», semble y saturer, y épuiser, toutes les possibilités du récit de détails. Il suit avec minutie, de février 1939 à juin 1940, plusieurs personnages de toutes origines et de toutes convictions. L'épopée s'ouvre sur l'arrivée des réfugiés républicains espagnols et se referme sur la Débâcle. On accompagne pas à pas des ouvriers, des bourgeois, des hommes d'affaires, des ministres. Beaucoup d'entre eux étaient présents dans les précédents romans de son cycle Le Monde réel : par exemple, Armand Barbentane, l'un des doubles d'Aragon, ou, ici au second plan, Aurélien Leurtillois, dont le modèle fut autant Drieu La Rochelle qu'Aragon lui-même.

L'écrivain a expliqué qu'il avait été influencé par le féminisme de la Fin de Chéri. Mais les Communistes semblent d'abord rejoindre une triple tradition : celle, balzacienne, d'une comédie humaine réaliste ; celle, naturaliste, d'une enquête documentaire comme en faisait Emile Zola ; celle, humaniste, des grands romans fleuves qui prétendent mettre à plat la condition de l'Homme pris dans l'Histoire : les Thibault de Roger Martin du Gard, les Hommes de bonne volonté de Jules Romains, ou même les Chemins de la liberté, de Sartre, publié dans les mêmes années.

Aragon veut décrire le «pêle-mêle des événements et des hommes». Il le fait tantôt sur «grand écran», comme une fresque furieuse de Tintoret, tantôt au «microscope» : la précision souvent fastidieuse des descriptions, des éléments de contexte et des dialogues en fait une oeuvre quasiment anthropologique, exhumant un monde perdu. Aragon n'y est jamais aussi bon que lorsqu'il décrit le cynisme, le snobisme ou la frivolité des grands bourgeois.

Cette triple tradition était déjà présente et malmenée dans ses précédents romans : Aragon ne sait pas se soumettre, comme un Dos Passos, à la neutralité d'un projet romanesque. Il faut qu'il apparaisse, qu'il fasse des figures virtuoses, qu'il casse les jouets qu'il a montés. Les Communistes sont victime d'une prolifération de tous ses procédés. Tous ont la même source.

Dans un texte de 1937, «Un roman commence sous vos yeux», il explique comment Claudine, l'héroïne de Colette, semble née de cette simple phrase : «Claudine, avec son air de ne pas y toucher, faisait dans la petite ville l'effet d'un arc-en-ciel dans la pampa.» Et il conclut : «Et voilà que ce point précis, absurde, apparemment arbitraire, vient de naître à son départ le long roman de cinq cents pages où l'auteur justifiera cet arc-en-ciel, Claudine, la petite ville et la pampa.»

L'art romanesque de l'ancien surréaliste part de cette lueur poétique faite phrase. Elle est souvent liée à l'amour, à la femme. Dans Aurélien, la phrase est connue : «La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide.» Dans les Communistes, elle apparaît au chapitre V de la première partie : «Il n'y avait aucune raison raisonnable pour que Jean de Moncey revît jamais Cécile Wisner.» Mais il y a une raison déraisonnable : l'Histoire, la guerre. Ces temps où, «comme à plaisir, d'insaisissables saboteurs du sentiment public semblaient s'être donnés pour but de déshonorer le pays, de faire échec à toute tentative d'humanité.»

L'oeuvre s'appelle les Communistes, car il chante de plus en plus les femmes communistes : autant d'imparfaites et courageuses petites Elsa en qui l'auteur voit l'avenir de l'homme. Il rappelle ainsi en 1959 que sa «méditation sur les femmes de Colette dans la Fin de Chéri qui, pendant la Première Guerre mondiale, ont appris à se passer des hommes pour diriger leurs affaires d'argent, se termine sur l'image des femmes qui ont repris en main le travail politique des hommes absents, et reconstitué le Parti communiste». Mais le roman pourrait aussi bien s'appeler : deux amoureux dans la tourmente. Mais la tourmente et les autres personnages prennent le dessus. Ils les noient sous les mots et les faits. Le roman s'achève sur une description hachée de juin 1940, en une suite infinie de scènes écrites au présent par un Aragon omniprésent. En 1966, il réécrit plusieurs scènes des premières parties au «présent accentué», ce temps équivalant au zoom. Grâce à l'édition de La Pléiade, on peut comparer les deux versions. Les différences ne sont pas si grandes (sauf, par exemple, sur le «traître Nizan). Le roman semble dans les deux cas pris d'épilepsie. La Débâcle l'emporte mot à mot avec ce qu'il décrit. Elle unit Jean et Cécile et défait leur auteur.

Aragon voulait poursuivre son épopée jusqu'en 1945. On peut imaginer un livre de 10 ou 15 000 pages. Les réticences du Parti, l'enthousiasme trop politique de certains militants, et peut-être la conscience d'avoir lancé un pari impossible, le bloquèrent. L'échec souvent brillant des Communistes ne vient pas du fait qu'il serait stalinien. La duplicité d'Aragon, sa connaissance intime de la dialectique et de la foi (bonne ou mauvaise) des communistes, lui permettent au contraire de décrire à merveille la gamme des réactions au Pacte germano-soviétique. Il utilise sa névrose pour entrer dans le crève-coeur des militants.

Pierre Cormeilles, le professeur communiste, défend désespérément le Pacte en affirmant «que si l'intérêt français pouvait apparemment ne pas coïncider avec l'intérêt soviétique... Pierre levait le doigt en disant : apparemment... c'est-à-dire si on pouvait ne pas voir comment en réalité ils coïncidaient... il fallait considérer toute l'affaire dialectiquement, c'est-à-dire comme une chose en mouvement, et non pas statique, statique...». Aragon intervient plusieurs fois en style indirect libre pour dénoncer ceux qui, à droite, profitent du Pacte pour attaquer l'absence de conscience des classes populaires. Mais c'est un curé qui finalement explique le mieux le soutien douloureux au Pacte. La foi communiste, pour ceux qui l'ont, est un pari à long terme. «S'ils ont jamais cru à leur communisme, il est naturel, il est normal qu'ils défendent le Pacte...» Ce passage symbolise le propos, les réminiscences, les couches successives d'Aragon. Jeune, il eut une période de ferveur catholique. Devenu communiste, il chante «le pari de Pascal et celui de Lénine», ce pari des gens qui doutent. Demeuré surréaliste, il baptise le prêtre l'abbé Blomet : c'est rue Blomet, à Paris, que le poète Robert Desnos vivait dans les années vingt.

«L'eau de rouge» n'humecte donc pas l'oeuvre autant qu'on l'a dit : on a confondu les Communistes avec le personnage qui l'écrit. C'est l'époque, l'immédiate après-guerre, où Aragon cesse d'être pauvre et cherche en compagnie d'Elsa Triolet, sans la trouver, une maison à la campagne. C'est surtout le moment où le poète de la Résistance devient le pape culturel du «Parti» (rebaptisé «parti» dans la version de 1966), mais un pape étrange, dépressif, à la fois indigne et séducteur ; un pape central et marginal, un pape d'Avignon, qui soutient Jdanov et Lyssenko, maltraite le cadavre de Nizan, entérine en silence la ligne rouge.

Claude Roy a écrit, dans Nous, un bon portrait de l'écrivain dans ces années-là : Il «semblait vivre en équilibre dansant sur la pointe du faisceau des détestations qu'il attisait.» Dans ses virulents et narcissiques entretiens avec Francis Crémieux, Jean Ristat, héritier d'Aragon et écrivain, justifie ainsi ses ambiguïtés et ses lâchetés : «Le Parti doit se transformer, passer de l'état d'enfance fait de rêves mais aussi de violences, à l'âge de raison et, pourquoi pas, mourir un jour. Le communisme n'est la propriété de personne ! Et pas forcément d'un parti. Si on n'entend pas cela chez Aragon, alors on peut lui reprocher, en effet, d'avoir avalé sans mot dire, toute sa vie, des couleuvres...» Ristat aurait fait un bon personnage des Communistes.

Ce n'est pourtant pas cet aspect qui plombe ce livre animé de formidables saillies. Aragon a voulu montrer un temps où tout devenait politique ; où la guerre entrait, comme pain noir quotidien, dans les familles et les consciences. Il l'a fait. Mais c'est toujours de l'écrivain, et non du militant, qu'il faut partir pour comprendre le sens et les limites de son projet romanesque. Les Communistes est une sorte de roman total, ultrapoétique et ultraréaliste, ultrasocialiste et ultrasurréaliste, animé par «l'esprit de responsabilité» et par celui de la vieille chanson de geste. Un roman fait de tous les grands romans, qui les vaudrait tous, et que ne vaudrait pas n'importe lequel. Quelque chose comme les Misérables de Victor Hugo infiniment étirés, aux prises avec les impératifs catégoriques de l'épopée lyrique médiévale et du combat politique contemporain.

Aragon développait déjà ce fantasme du roman-monstre lorsqu'il écrivit Défense de l'infini. Il finit par brûler une partie du manuscrit en 1927 et voulut se suicider. Il renaquit communiste, mais en lui rien n'avait changé. La Défense de l'infini présentait «la société comme bordel» ; Les Communistes la présente comme un volcan éruptif. Les bourgeois dansent dessus avec frivolité ; les classes laborieuses pataugent dedans. Les deux tentatives d'Aragon sont des échecs splendides, mais pas du même ordre.

Défense de l'infini est encore voué à la littérature exclusivement : la morale est dans la belle phrase et dans les perceptions de l'auteur. Les Communistes essaie de concilier littérature et politique. La morale y lutte contre la belle phrase et les perceptions de l'auteur. Tantôt, la belle phrase l'emporte : «Et le nègre riait doucement au comptoir dans ses doigts pâles comme l'aube des usines.» On retrouve alors le poète, ou l'écrivain vieille France amateur de Barrès, ou l'observateur cruel du monde bourgeois, plus proustien qu'il ne veut croire. L'acrobate du verbe qui, sans cesse, pose dans son récit, effectue des glissements de terrain narratif, virevolte de l'imparfait au présent. Tantôt, les actions et les discussions ouvrières s'imposent sur plusieurs pages. Aragon a le talent pour les faire vivre. Il a suffisamment travaillé pour nous laisser un grand document, un film écrit de Duvivier avec d'infimes trouées à la Céline, dont il avait tant aimé le Voyage au bout de la nuit ; mais les ouvriers sont sa cause plus que son genre : le récit s'ennuie. Les Communistes ? Le point extrême où se mélangent les contradictions, les artifices, les éclats d'Aragon. Et où le livre en meurt, étouffé sous la phrase faite événement.
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