Propos insignifiants

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 La tache de Philip Roth

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LP de Savy
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MessageSujet: La tache de Philip Roth   Mer 12 Oct 2005 - 12:57

Depuis « Portnoy et son complexe » - et malgré quelques éclipses -, Philip Roth est un des écrivains américains les plus vivaces. A 69 ans, il réoccupe la première place avec « La tache ».

Pierre-Yves Pétillon

A 69 ans, non non non... non seulement Philip Roth n'est pas mort, mais il vit encore. Et même plus que jamais ! Comme à la belle époque, lorsqu'en l'an 1969 les rocambolesques exploits d'Alexandre Portnoy, son phallus et son complexe firent du jour au lendemain sa gloire. Le scandale, Roth connaît ! Et l'été 1998, où se passe cet ultime volume de sa « trilogie américaine », a dû lui rappeler quelque chose ! Cet été-là, le président Clinton ayant « batifolé », à la Maison-Blanche, avec une « drôlesse », on réclama à cor et à cri sa destitution. Mieux ! sa castration pure et simple ! La « tache » - humaine, trop humaine - du titre, c'est l'éclaboussure venue maculer la fameuse robe bleue de Monica. L'empreinte génétique. Mais aussi, plus largement, la souillure originelle dont, en ce bas monde, toute naissance est entachée.

Philip Roth est un peu le sieur Gigogne du roman. Il dédouble son « moi » - puis, à partir de chaque pan, extrapole. On retrouve ici Nathan Zuckerman, « l'écrivain-fantôme », natif de Newark, comme lui, et qui lui sert depuis longtemps de raconteur, de doublure. A 65 ans, Zuckerman a pris une retraite de chartreux, au fond des bois, « dans l'Ouest » (de la Nouvelle-Angleterre). Il en a terminé, prostate oblige, avec les « miaulements » de l'amour. Il a dit adieu à tout ce « cirque ».

En face, en miroir, Coleman Silk. Son alter ego : son autre moi, en plus vieux (72 ans). Gamin juif, également du pavé de Newark, il enseigne aujourd'hui sur un campus perdu la tragédie grecque, « OEdipe Roi » et tout ça. Un corps d'ancien boxeur, noueux, coriace - et, Viagra aidant, en plein regain animal. Drôle de couple, « l'eunuque et le satyre », que, dans une scène extravagante, on découvre improvisant, aux sons d'un swing des années 40 retransmis à la radio, un nostalgique fox-trot, un soir d'été, sur la terrasse, au village de Madamaska.

Le « Professeur » est un homme aux abois. Trois ans plus tôt, il a fait un malheureux faux pas linguistique. « Ils existent, au moins, ces zombies ? » a-t-il demandé, en classe, au sujet d'étudiants figurant sur sa liste, mais dont il n'avait jamais vu la couleur. Par « zombies », il entendait juste « fantômes ». Prétendant ignorer que « spook » (dans la VO) est aussi en américain un terme gravement injurieux pour traiter quelqu'un de « moricaud » lorsqu'on est soi-même un « enfariné » - et réciproquement d'ailleurs. Or les « zombies » en question sont « noirs » - officiellement noirs. Esclandre ! Au pilori, l'infâme ! Il vient alors frapper chez son presque voisin Nathan, pour que l'écrivain l'aide dans la rédaction de sa défense. Il tient à être disculpé, lavé, blanchi.

La jouer solo. Sans legs ni lest

D'autant plus que, par représailles, « on » menace d'étaler sur la place publique son « secret », à savoir la liaison clandestine qu'il entretient avec l'espèce de souillon qui passe la serpillière à la poste, totalement illettrée, et deux fois plus jeune que lui. Mariée, de surcroît, à Lester, employé de voirie, jamais remis de son trauma du Vietnam, alcoolo, violent, la haine au corps. Un cartoon de « pauvre Blanc » déjanté, à qui fait pendant, dans le haut de gamme, Delphine, Parisienne du 16e. Agrégée ès lettres, elle ! Et, sous son élégance de Tanagra, âme perverse de la cabale contre son ancien doyen.

La « souillon » se prénomme Faunia - « ma Faunia ». Et le roman est comme un blason de son corps. En haut, un visage anguleux, des pommettes saillantes. Elle trompe son monde ! C'est une « aristo » de Boston, mais déclassée. Psychiquement saccagée dès l'âge tendre, elle a glissé, galéré dans les bas-fonds, mais sans jamais s'avouer battue. A elle revient ce que ce livre a de plus lyrique. Comme son long soliloque shakespearien (« Adieu, mon prince ») à un corbeau en captivité. Ou cet après-midi de prélude où Silk la regarde longuement, à l'étable, oeuvrer parmi les vaches, lourdes et lentes. Affleurent alors à foison les réminiscences de la « Tess » de Thomas Hardy. Les pis gonflés, le bruit de succion de la traite, les effluves capiteux du lait cru - tel un Cantique des Cantiques, un « Ave Faunia », voluptueux et païen. Il serait le « vieux professeur » de « Mort à Venise ». Et elle, son « Tadzio » femelle. Quand viendra le dénouement tragique, l'adagio du film de Visconti fera pour eux office de requiem.

A vrai dire, les amours du vieux Silk sont un secret de Polichinelle. Mais qui en masque un autre, plus torve, plus enfoui. En fait, aucun de ses ancêtres n'a jamais parlé yiddish ni débarqué de Russie à Ellis Island, comme il le raconte vaguement. Silk n'est ni juif ni blanc. C'est « un Noir », comme sa peau ne le dit pas. Il s'est peu à peu glissé depuis l'adolescence dans une identité d'emprunt. D'abord, simplement, en ne « mouftant » pas. Jusqu'au jour où il a dû cocher une case plutôt qu'une autre à la rubrique « race » du formulaire pour l'US Navy. Là, le coeur battant, il saute le pas. Et ça passe. Comme on dit : « Il a passé. »

Au fond, ce qui lui a plu, à devenir ainsi quelqu'un d'autre, c'est le double jeu en soi. En se prétendant juif, il n'a en rien voulu substituer à sa famille d'origine un autre « nous », mais plutôt ne plus être assigné à résidence, ethnique ou autre. S'affranchir du carcan d'une appartenance, s'évader, incognito. La jouer solo, à la Gatsby. S'inventer dans le Nouveau Monde. Renaître. Sous X... Sans legs ni lest. D'une immaculée conception de lui-même.

« Il est perdu pour nous », dit-on d'un fils qui a ainsi fait le black-out sur ses origines. Scène assez poignante où Silk explique à sa mère qu'elle ne connaîtra jamais ses petits-enfants : au mieux pourra-t-elle, assise sur un banc, les entrevoir, de loin, anonymement. Son histoire, il s'y est tenu. Il n'a jamais rien dit, ni à sa femme ni à ses enfants. Tout ce temps, il a vécu dans la hantise - mais aussi le secret espoir - d'être démasqué, de se trahir. En allant chercher un familier du Newark de son enfance pour lui servir de secrétaire, de « nègre », il doit bien savoir quel risque calculé il prend.

Une toute petite tache noire...

Au cinquième « acte », le récit bifurque vers une splendide double fin. Nathan, après les funérailles, prend la route, direction Newark : la route de la mémoire. Il va y retracer l'entrelacs des généalogies - sang noir, même caché, inclus. Prendre au grand angle, à la Dos Passos, la ville dans la variété de ses quartiers et provinces. Retournant à sa « communauté », au sens désormais de nation en petit : un lieu où des gens ont un jour vécu ensemble, juifs, Irlandais, Italiens - et ces Noirs qu'à l'époque l'apartheid lui rendait invisibles, établis pourtant depuis le XVIIe siècle dans ce comté, et qu'il réintègre aujourd'hui dans la photo d'archives.

En chemin, Nathan fait halte près de l'étang gelé. Un pêcheur solitaire y a foré un trou dans la glace. On est remonté à une scène primaire du roman américain : le regard d'aube de Bas-de-Cuir, le coureur des bois de Fenimore Cooper, sur le lac où se mire le soleil d'hiver. Un espace d'avant l'histoire, vacant et vierge, sans encore d'empreinte humaine. Sauf, alors que Nathan s'éloigne, la silhouette là-bas, tel sur une page blanche le « X » d'une « signature d'illettré (e) », une toute petite tache noire sur laquelle le roman s'efface.

On jette à son tour un regard rétrospectif sur le paysage romanesque américain de ces dernières années. Rien qui ait la vigueur de Philip Roth dans son flamboyant été indien. Qui ait sa radicale brutalité, mais non exempte de tendresse. Cette licence, aussi, qui n'est qu'à lui et le fait tout oser. Parfois, c'est limite, mais sapristi ! ça passe. Avec ce diable d'homme, tout passe

L'auteur
Philip Roth est né en 1933 à Newark (New Jersey). Il écrit depuis 1959, mais a « explosé » avec, en 1969, la complainte du scandaleux Port-noy. Cette marion-nette l'a poursuivi des années, comme il l'a raconté dans la première saga de Nathan Zuckerman, « L'écrivain des ombres ». Après une parenthèse euro-péenne (Londres, Prague), en 1989 - mort de son père, divorce d'avec l'actrice Claire Bloom -, il est revenu en Amé-rique : à Manhattan, et dans une ferme du XVIIIe, en Nouvelle-Angle-terre. Le « Théâtre de Sabbath » (1996) célèbre ces retrou-vailles avec le pays natal. Il commence alors une « Trilogie américaine ». Trois romans, avec chacun comme toile de fond un moment où le pays a connu un coup de folie. « Pasto- rale américaine » - et la dérive d'une frange de la jeu-nesse rebelle vers l'action directe. Puis « J'ai épousé un communiste » - les années 50, le mac-carthysme, la chasse aux sorcières. Le roman - « The Human Stain » - qui paraît aujourd'hui en français clôt ce cycle et va être porté à l'écran, avec Anthony Hopkins dans le rôle de Silk et Nicole Kidman dans celui de Faunia (sortie prévue fin 2002).

« La tache », de Philip Roth, traduit de l'américain par Josée Kamoun (Gallimard, coll. « Du monde entier », 442 pages, 22,50 e).

© le point 04/10/02 - N°1568 - Page 124 - 1631 mots
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