Propos insignifiants

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 George Steiner

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Alix
Bavard


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MessageSujet: George Steiner   Mar 2 Mai 2006 - 19:15

George Steiner, né en 1929, juif autrichien de par ses origines familiales, son histoire et sa culture, peut-il être qualifié d'écrivain d'Europe centrale ? En tous cas il est l'un des derniers témoins d'une forme de culture quasi-disparue. Ses défauts (voyants), imputables pour une part à la tragédie vécue par tant de juifs contemporains, obligent à réfléchir, tout autant que sa prodigieuse virtuosité et son intelligence généreuse.

Le Point :

"Entretien avec George Steiner
Philosophie : « Le malheur aussi est passionnant


Il est l'un des plus grands professeurs au monde de littérature comparée. Ses deux récents essais * en témoignent. Mais George Steiner est aussi un écrivain et un critique remarquables. Doublé d'un observateur subtil du temps qui passe.

Elisabeth Lévy

Dans sa vaste maison de Cambridge nichée entre les arbres, tout un rayon de la bibliothèque est consacré à Homère. Entre deux volumes, il déniche la lettre de félicitations que Sigmund Freud envoya pour le mariage de ses parents. George Steiner fait partie de ces êtres qui incarnent à la perfection une certaine idée de l'Europe. Une idée peut-être disparue dans les cendres de la Shoah. Pourquoi la culture ne prémunit-elle pas contre la barbarie ? La question n'aura cessé de poursuivre cet amoureux des langues et des mythes, également inlassable lecteur de la Bible.

Il se définit comme un « anarchiste platonicien » et affirme sans ambages que « la grande littérature est souvent de droite ». Préférant Céline à Aragon, le critique ne cache pas son admiration - littéraire - pour Rebatet. Et son amitié pour l'ancien Camelot du roi et métaphysicien Pierre Boutang ne s'est jamais démentie. Goûts et affinités qui lui valent une réputation sulfureuse au sein de l'intelligentsia parisienne.

Mais Steiner aura d'abord été, pour les générations d'étudiants qui ont pu suivre ses cours de littérature comparée, un maître de lecture, peut-être l'un des derniers grands professeurs. Dans des conférences qui seront bientôt publiées en France sur la relation entre maître et élève, il évoque trois possibilités : l'élève tue le maître ; le maître tue l'élève : mais, parfois, la magie opère, libérant l'éros de la transmission. Steiner, assurément, possède cet érotisme-là.

Ce « fils de juifs autrichiens né en France » en 1929 a eu la chance d'avoir un père lucide qui, en 1939, emmène sa famille aux Etats-Unis, où le jeune homme poursuivra pendant la guerre ses études au lycée français puis à l'université. A la fin de la guerre, il épouse une historienne américaine dont il aura deux enfants, aujourd'hui installés aux Etats-Unis. En 1962, il est l'un des fondateurs du Churchill College de Cambridge, qu'il quittera durant plusieurs années pour enseigner à Genève. Si George Steiner devait se contenter d'une seule identité, sans doute choisirait-il celle de l'éternel exilé -

LE POINT : Vous avez rencontré l'Histoire très jeune, le 6 février 1934 exactement. Vous alliez alors avoir 5 ans, viviez à Paris, et votre père, commentant le spectacle des émeutiers, vous a dit : « Petit, c'est cela, l'Histoire. »

GEORGE STEINER : Je n'ai plus eu peur de ma vie. Maman est venue me chercher au lycée en courant parce qu'on craignait que les enfants juifs ne soient agressés. Les gens hurlaient : « Plutôt Hitler que Blum. » Une fois à la maison, du balcon nous avons vu le colonel de La Rocque qui défilait avec ses Croix-de-Feu, les slogans... Et c'est là que papa m'a dit : « Petit, cela s'appelle l'Histoire. » Et cela a été un tournant. Mais, cela me revient, il y en a eu un autre. Durant l'hiver 1956, je me suis rendu à Prague, j'étais tout seul, un blanc-bec idiot, et je n'avais pas compris la réglementation sur les visas. Du coup, à Bratislava, on me fait sortir du train en hurlant à 2 heures du matin, on prend mon passeport et on m'enferme dans une pièce. Je devais avoir l'air tellement effaré, poltron, qu'un homme qui dormait calmement sur un banc à côté de moi me mène à la fenêtre et me dit : « Allons, petit homme, jusqu'à ce qu'on nous colle contre ce mur, ce n'est même pas sérieux. » Il avait traversé cette frontière illégalement douze fois, sous les nazis, sous les staliniens...

LE POINT : Et vous, avez-vous déjà dit à vos enfants : « Voilà l'Histoire » ?

GEORGE STEINER : Je leur ai donné deux ou trois leçons très simples : toujours vos bagages faits, toujours ! Pour un juif, ne pas avoir ses bagages prêts est une absurdité ! Deuxièmement : ne pas se plaindre si ça arrive. Croyez-moi, si demain je devais quitter tout ce que j'adore et aller à Jakarta trouver un job, d'abord j'apprendrais l'indonésien, ce qui me ferait un bien énorme - je suis devenu paresseux à un point affreux. Jamais je ne hurlerais : Dieu, comment as-tu pu me faire cette vacherie-là ? Le malheur aussi est passionnant. Nous sommes les invités des hommes et de la vie, parfois les hôtes sont très moches, parfois ils sont plus généreux. J'habite en Angleterre depuis quarante ans, mais je ne suis pas l'un des leurs. Nous ne serons jamais acceptés, mais si on protège notre droit de ne pas être acceptés, alors je suis très reconnaissant. Wittgenstein a dit que les grandes théories logiques s'échafaudent dans les buffets de gare. Proust écrivait au Ritz. J'aime les hôtels. Umberto Eco a eu la gentillesse de remarquer que je suis le seul petit monsieur qui enseigne en quatre langues : italien, français, anglais, allemand. C'est un privilège immense. Cela dit, je n'aurai jamais ce toucher somnambule de l'homme enraciné dans une langue et une culture. Mais j'en viens à la troisième leçon que j'ai inculquée à mes enfants : laissez l'hôtel un peu plus propre ou plus intéressant que vous ne l'avez trouvé.

LE POINT : Vous auriez réussi à vous éveiller de ce cauchemar qu'est l'Histoire ? En attendant, vous êtes toujours hanté par une question sans réponse : comment peut-on jouer Schubert le matin et torturer l'après-midi ?

GEORGE STEINER :Je suis fils d'un espoir central-européen judaïque-français qui croyait que la culture humaniserait l'Homme. Pour mon père, il était évident que la grande musique, la grande littérature allaient faire de moi un être un peu plus décent, un peu moins barbare. Mais voilà, ça ne fonctionne pas comme ça. C'est ce que j'appelle le paradoxe de Cordélia. Après avoir lu « King Lear » avec mes élèves, je n'entends pas si quelqu'un hurle de douleur dans la rue, parce que ce hurlement sera peut-être contingent, vulgaire, idiot, ivrogne, tandis que le cri de Cordélia me possède. Mon hypothèse est donc que les humanités déshumanisent, estompent le nerf du réel, ce que Freud appelait le principe de réalité. Nous sommes peut-être moins bien équipés pour la riposte immédiate et nécessaire lorsque nous sommes pleins et débordants de fiction.

LE POINT : Après avoir renoncé à l'eschatologie religieuse, il nous faudrait oublier l'espérance laïque en un homme meilleur? Comment s'en sortir dans un monde privé de transcendance ? Que font vos étudiants ?

GEORGE STEINER : Ils sont millionnaires ! La crise actuelle montre que le capitalisme garantit tout, sauf l'espoir. Les deux industries les plus fortes du monde sont la drogue et la pornographie. Et pourtant, le rêve californien est toujours aussi puissant parmi mes étudiants chinois. Et il serait obscène de refuser à ceux qui n'ont jamais rien eu le droit de mieux vivre matériellement, de mieux se nourrir... Pour eux, le seul moyen, c'est le tapis roulant, l'escalator américain.

LE POINT : Fils de juifs autrichiens, né à Paris, vous avez vécu en Suisse et maintenant en Angleterre. Bref, vous êtes un pur produit de la vieille Europe. Celle-ci a-t-elle un avenir ?

GEORGE STEINER : Cent millions de victimes entre août 1914 et mai 1945, massacrées par les famines, les camps, les guerres : l'Europe mérite d'être morte. Le miracle, c'est qu'elle soit encore là. Cela dit, est-il possible qu'une idéologie vouée à l'ascension matérielle comme l'idéologie américaine continue à produire ces choses qui sont les sommets solitaires de l'être ? La bestiole que nous sommes qui a inventé Auschwitz est capable, à mon sens, de seulement trois activités absolument inutiles: la pensée pure, la musique, la poésie. « Poetry makes nothing happen » (« La poésie ne fait rien advenir »), a écrit Nathaniel Hawthorne. Alors, cette Amérique dont les universités abritent les archives de l'homme va-t-elle produire de très grands compositeurs, des Bartok, des Schönberg, des Stravinsky, des Boulez, des Messiaen, de très grands penseurs, des Wittgenstein ou des Heidegger ? J'ai le sentiment que l'Amérique détestera toujours une certaine solitude, un certain silence, une certaine obsession de l'âme. Remarquez, le roman américain est en pleine éclosion, alors que je ne crois plus au roman français : pour moi, le dernier chef-d'oeuvre est « Le roi des Aulnes ».

LE POINT : Pensez-vous que la culture française se meurt ?

GEORGE STEINER : Faut-il parler de sclérose de la culture française ? Cela dépend des domaines. Songez à la haute médecine, à la technologie brillante : tout ne peut pas fleurir en même temps. En attendant, quelque chose ne marche pas en France et la défense de la langue en est peut-être un symptôme. Soyons prudent : l'idée qu'une langue puisse être fatiguée est une métaphore inquiétante. Il n'en est pas moins vrai que le français se défend d'une façon stérile, absurde, comme s'il n'avait plus l'élasticité nécessaire, alors que l'anglais absorbe tout. Le français a peur et c'est très préoccupant. Cela me rappelle un mot de Valéry. A la fin de sa vie, on lui explique qu'il est possible d'acquérir beaucoup d'anglo-américain en vingt heures. « Heureusement, dit-il, on ne peut pas acquérir du français en vingt mille heures.» Ce bon mot, empreint de fierté, est très dangereux. Cela dit, il faut porter au crédit de la France l'énorme effort qu'elle accomplit pour vivre avec le passé. Le refus du souvenir que l'on observe, par exemple, en Russie m'emplit d'horreur. Tuer le souvenir, notait Walter Benjamin, est un holocauste irréparable. Je me rappelle cette nuit de 1943 où mon père m'a réveillé pour m'annoncer la reddition de Paulus à Stalingrad. « Maintenant, nous avons une chance », m'a-t-il dit. Et voilà qu'après 1956 on a rebaptisé la ville Volgograd. Mais Stalingrad n'est pas seulement une station du métro parisien, c'est un nom que des millions d'hommes ont murmuré avant de s'endormir...

LE POINT : Revenons à la mort, réelle ou supposée, de la culture. Ce qui est sûr, c'est que nous avons raté le grand défi de l'éducation pour tous.

GEORGE STEINER : Oui, c'est un échec sur toute la ligne. En réalité, je crois qu'un tout petit nombre d'êtres humains a accès aux sommets de la pensée et de la science. On peut donner à la majorité les moyens de mener une existence plus riche, plus ample. Tout le monde peut aimer une fugue de Bach même sans savoir l'analyser. Il existe plusieurs niveaux d'extase et chacun doit trouver le sien. Mais tout le monde n'a pas besoin de participer à des séminaires sur Descartes.

LE POINT : Certes, mais faut-il renoncer à toute hiérarchie et affirmer que la Game Boy vaut Eschyle ?

GEORGE STEINER : Le problème est que toute hiérarchie des valeurs est politique. Toute valeur est une idéologie. Il faut oser dire que le mot élite signifie « meilleur qu'un autre ». Toute ma vie, j'ai tenté d'expliquer cela à mes élèves. C'est très triste de ne pas avoir du génie. Pour ma part, j'aurais voulu créer. On aimerait être plus que ce que l'on est. Pourtant, je préfère dire : deviens ce que tu es. Tel est le programme de toute pédagogie. Mais je vois actuellement un autre facteur de crise, lié à l'impossibilité d'enseigner les sciences et les mathématiques à la moyenne de l'humanité. Or, c'est dans ces domaines que se manifestent les énergies créatrices et poétiques les plus profondes. Je me souviens de l'effervescence, ici, à Cambridge, le jour où il a été annoncé que le théorème de Fermat allait être démontré. Mes collègues étaient ivres de bonheur. Le soir, ils m'ont dit, les larmes aux yeux : « Il y avait quatre approches possibles et il a choisi la plus belle. Mais il te faudrait vingt ans de travail pour comprendre. » Un peu triste, je leur ai répliqué qu'on ne pouvait aborder la Kabbale qu'après vingt-cinq ans d'études... Quoi qu'il en soit, il existe aujourd'hui trois aventures : la création de la vie in vitro, l'explication des débuts du temps et de l'Univers, domaines dans lesquels on est, paraît-il, très proches d'une théorie mathématique, et, enfin, le fonctionnement du cerveau. On apprend que l'ego résulte sans doute d'un arrangement de sucres et de carbones. Peut-être va-t-on résoudre la question de la conscience. Face à tout cela, les ingrédients qui font les best-sellers en France me semblent d'une tristesse et d'une trivialité infinies.

LE POINT : Cependant, les grands textes de la littérature vous ont permis d'atteindre à ce que vous appelez l'« érotisme de la transmission ». Ne peut-on plus transmettre ?

GEORGE STEINER : Si, mais à condition de ne jamais négocier ses passions. Je dédaigne l'élite qui fait du populisme pour acheter la bonne opinion des médias et des masses. Je sais que Platon vaut infiniment plus que Bob Dylan. Je ne peux ni le prouver, ni le démontrer statistiquement, mais je peux exiger qu'on me laisse vivre mes passions. On peut encore être un maître comme on peut être père. On peut lire à l'enfant, de même qu'on peut lui interdire la télévision. Va-t-on, par veulerie et par paresse, abandonner la bataille ? Il faut avoir confiance dans des valeurs qui, même privées de la réassurance divine, sont porteuses d'absolu.

LE POINT : Vous êtes un spécialiste et un amoureux des langues. Vous ne croyez pas réellement qu'elles se valent toutes ?

GEORGE STEINER : Bien sûr que si ! Il n'y a pas de petite langue sur cette Terre. Toute langue s'appuie sur une littérature, même si celle-ci peut être uniquement orale. La littérature écrite est une chose tardive, vingt mille années se sont déroulées avant Homère. Chaque langue ouvre des fenêtres uniques et la mort d'une langue, c'est la mort d'un avenir humain. Babel, comme je l'ai écrit, est une promesse, c'est la récompense de Dieu. On pourrait dire que les archanges enseignent dans les écoles Berlitz. Permettre à l'anglo-américain de devenir l'espéranto universel réduit le champ des possibilités humaines.

LE POINT : Vous êtes profondément juif et très antisioniste. Ne seriez-vous pas tenté de penser que la souffrance est la preuve de l'élection ?

GEORGE STEINER : Pour moi, le monde entier est passionnant et tout nationalisme me donne la nausée - d'où mon antisionisme. Je répète que nous sommes des invités de la vie et de la Terre. Si le juif a une mission, c'est de suggérer par le « scandale », au sens théologique du terme, de sa survie que la condition de l'errant, du pèlerin est la condition humaine même.

LE POINT : En somme, ce que vous n'aimez pas en Israël, c'est l'idée de la réalisation de la promesse - Dieu donnant une terre à son peuple ?

GEORGE STEINER : Il est très grave de doter le nationalisme d'un fondement prétendument transcendant. J'accepte que la grande majorité des juifs puisse avoir un « chez-soi », mais je crois qu'à la fin des temps cela ne marche pas. Pour nous, la normalité étatique est le symptôme de la disparition
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