Propos insignifiants

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 Dominique de Roux, un écrivain rebelle

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LP de Savy
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MessageSujet: Dominique de Roux, un écrivain rebelle   Lun 16 Mai 2005 - 0:29

"Jean-Luc Barré publie chez Fayard une importante biographie de Dominique de Roux (1935-1977). Ce jeune homme pressé a fait de sa vie une oeuvre d'art qu'aurait pu envier Malraux à qui il fait penser en mieux. Editeur, il fut le créateur de l'Herme et de ses célèbres Cahiers consacrés à Céline, Ezra Pound, Witold Gombrowicz, Jorge Luis Borges, Georges Bernanos et quelques autres. Créateur des éditions 10-18 avec Christian Bourgeois, directeur littéraire de Julliard, ce fut un prodigieux découvreur de talents, un éditeur comme on n'en connaît plus, le contraire d'un marchand de papier, plein d'enthousiasme et de générosité. Les jaloux l'ont traité de "fasciste" parce que c'était un esprit libre, dont la famille paternelle avait été liée de près, jadis, aux grandes heures de l'Action française. Dégoûté du parisianisme mondain, il eut un jour l'envie de goûter à l'aventure vraie, celle qui met en péril corps et âmes. A défaut du Baltikum, de la guerre d'Espagne ou d'Algérie, qui appartenaient au passé, il prit ce que son époque offrait de mieux, l'Angola et la guérilla de Jonas Savimbi. Pendant près d'un an, sac à l'épaule, en pleine brousse, mangé par les bestioles, il accompagna les maquis de l'UNITA, mettant à leur disposition son talent relationnel pour leur donner une audience internationale. Comme il écrivait beaucoup mieux que Che Guevara, ses lettres à ses nombreuses amies se lisent comme de petits chefs-d'oeuvre littéraires. Dans notre prochain numéro, nous reviendrons sur cet itinéraire méconnu, il en vaut la peine. Dans le livre de Barré, on voit une photo poignante de Dominique de Roux peu avant sa mort, tenant à l'épaule son fils Pierre-Guillaume, enfant au regard décidé. Devenu à son tour éditeur, il réédite un essai de son père, un pamphlet au vitriol contre la mauvaise littérature : l'Ouverture de la chasse, un régal."

La Nouvelle Revue d'Histoire, mai-juin 2005.


Dernière édition par le Sam 22 Oct 2005 - 18:22, édité 1 fois
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Dominique de Roux, un écrivain rebelle   Dim 22 Mai 2005 - 0:05

Semaine du jeudi 7 avril 2005 - n°2109 - Livres (Le Nouvel Observateur)

Stèle pour un auteur remuant

L'énigme Roux

Ni comme éditeur ni comme écrivain ce météore n’a été oublié. Jean-Luc Barré a écrit l’histoire de cette vie brève

La postérité, pour les écrivains, c’est un peu comme les procès en canonisation pour les candidats à la sainteté : ça peut prendre une éternité, mais, passé les prescriptions indolores et muettes de l’oubli, les surprises ne sont pas rares. Il faut croire que l’« œuvre » n’est jamais trop probante, si elle l’est même jamais assez. Il n’y a pas d’œuvre qui tienne, d’ailleurs, sans les repeints de l’histoire, sans les décisions de la mémoire collective, sans la volonté de sanctuariser tout ça. Alors ? Alors, le véritable décret qui fonde les carrières posthumes, c’est peut-être le manque. C’est quand Chateaubriand claironne : « La Bruyère nous manque », ou quand Hugo constate qu’à son tour « Chateaubriand nous manque ». Les écrivains s’imposent souvent par défaut. Et justement dans les époques qui les réclament en vain. Celles dont ils sont le plus visiblement absents, si l’on peut dire. Aujourd’hui, près de trente ans après sa mort (le bail de la pénitence en littérature avant tout espoir de résurrection crédible), son tout nouveau biographe, Jean-Luc Barré, n’a pas tort d’affirmer haut et fort, avec une sorte de rage tenue, de colère et de passion rentrées, combien nous manque Dominique de Roux. C’est manifeste, ça crève les yeux : Dominique de Roux nous manque.
Mais en quoi, au fait ? L’inouï, dans son cas, est qu’on ne puisse même pas savoir, et surtout pas en vagabondant dans les livres étranges qu’il a laissés, quelle sorte d’homme fut vraiment ce météore, disparu à 41 ans au coin d’une existence bâclée entre les caprices et les repentirs d’une sorte de dispersion véhémente, qui l’aura vu tour à tour ou simultanément romancier, pamphlétaire, journaliste, animateur de revues, créateur des mythiques « Cahiers de l’Herne », et qui s’imposa d’abord, dans l’édition, comme un extraordinaire découvreur et restaurateur de destins déglingués, de génies en épaves, d’œuvres bannies, un inlassable briseur de piloris. Céline, Ezra Pound, Ungaretti, Burroughs lui doivent énormément, et tout autant Borges, Henri Michaux, Pierre Jean Jouve ou Witold Gombrowicz. Et pour cause, il était lui-même de cette famille d’errants en rupture, des subversifs chez qui la révolte ne cède que devant la plus intraitable mélancolie. François Georges, qui l’a bien connu, saluait en lui « l’anti-boutiquier ». Mais cela ne suffit pas pour qu’on se souvienne de vous. L’auteur d’« Immédiatement » semblait même promis à un silence à durée indéterminée, comme tant de plumes méritantes. C’est pourtant par ses écrits, ses romans et ses essais, sa poésie, sa Correspondance (dont on trouvera ici de nombreuses pages inédites), ses journaux intimes, c’est dans le chaos furtif d’une œuvre en chantier, comme abandonnée sur un coup de tête, que nous revient ce dilettante forcené, cet « agent provocateur », comme l’appelle Jean-Luc Barré (par parenthèse, un spécialiste des grandes figures : de Gaulle, Jacques Maritain, Philippe Berthelot). « Par rapport à l’écriture : ni loi ni science, écrit Dominique de Roux. L’écrivain doit se débrouiller pour faire passer l’émotion, les fractures de l’être. Il n’y a pas de trucs. Chacun, devant l’œuvre vivante ou qui prétend à la vie, se trouve en état de faire face ou non, car là tout est provocation. Il faut que le souffle passe ou l’on en crève. »
Et le souffle passe dans les textes du jeune homme changeant et caustique, même s’il en crève en vérité, et avec le souffle, l’émotion, sans que se laisse jamais deviner sous les frissons qui la traversent le moindre truc dans la syntaxe nerveuse du « Cinquième Empire » et du « Gravier des vies perdues », un titre qui semble à lui seul contenir l’impossible biographie de Dominique de Roux. L’auteur de « Mademoiselle Anicet » et de « la Jeune Fille au ballon rouge » est dans sa vie même un défi aux étiquettes, aux certitudes, acharné tout autant à séduire qu’à déplaire. C’est un peu comme pour Stendhal, qu’on découvre à la première occasion d’émeute en jacobin progressiste et dans la page suivante aristocrate égaré, sans qu’on puisse saisir l’instant de la métamorphose : Dominique de Roux se bat entre sa vocation d’intellectuel outragé, à
laquelle il refuse les conforts de l’engagement, et son héritage dynastique, lourd d’un passé maurrassien qu’il récuse mais n’efface pas
de sa réflexion.
La grande question pour Dominique de Roux, c’est au fond celle que se posent Julien Sorel, Lucien Leuwen, tous les désenchantés si attachants de Stendhal : « En quoi s’habiller ? » Au bout du compte, sous les travestissements divers où il dissimule « le sentiment de la fin », le seul peut-être qu’il ait éprouvé avec constance et prémonition, le voilà aussi seul qu’Ezra Pound, dont il fut l’un des rares à suivre les obsèques, le 3 novembre 1972, dans la détresse grise d’un crépuscule de Venise et qui lui inspira l’un de ses plus beaux textes. « Il n’y a pas de grande poésie sans grand exil », écrit-il alors. La légende veille autour des poètes en fuite. La sienne commence.

Jean-Louis Ezine

Une réédition
En même temps que la biographie de Dominique de Roux paraît aux Editions du Rocher (qui furent l’un de ses éditeurs) un recueil de ses articles littéraires les plus flamboyants, « l’Ouverture de la chasse » (206 p., 18,90 euros), réédition d’un ouvrage paru pour la première fois aux Editions L’Age d’Homme en 1968.


L'errance était son blason

par Daniel Rondeau (L'Express du 9 mai 2005)


Barré nous raconte la vie d'un juste qui vivait la foudre à la main. Imprécations et outrances, action et vie de Dominique de Roux. Une flamme qui dure sous les métamorphoses.

Ce sont les vies qui intéressent Jean-Luc Barré et, plus que les vies peut-être, les destins, avec une préférence pour les hommes qui ont vécu dans le grand arroi de l'Histoire et du Verbe. En écrivant la biographie de Dominique de Roux, il a mis ses pas dans ceux d'un homme au masque changeant, souvent controversé, connu pour avoir créé les Cahiers de l'Herne et, avec Christian Bourgois, 10/18, toujours suspect, à cause de sa mauvaise réputation d'extrême droite, auteur de nombreux livres, dont l'inoubliable Harmonika-Zug, et mort brutalement à Paris en 1977, alors qu'il était depuis quelques mois l'ambassadeur itinérant de Jonas Savimbi et de la guérilla angolaise.

Comment raconter un tourbillon? Dominique de Roux, le provocateur est le portrait d'un homme enragé à vivre et à écrire, et d'une âme décidée à résister par tous les moyens à la désintégration générale qui lui semble être le signe de son époque, privée depuis la guerre d'Espagne du romantisme de la guerre et vouée à une littérature de surface, désarticulée, d'où le cœur est absent. Il voulait faire «coïncider le temps intérieur du roman et le temps de la vie» et était condamné à l'exil, parce qu'il refusait les royaumes intermédiaires.

Dominique de Roux fit du désordre de l'errance son blason, en lettres de force sur fond d'azur et de lune noire, tout en consacrant sa vie d'éditeur à la gloire de quelques «impardonnables», Céline, Pound, mais aussi d'écrivains simplement négligés, comme Bernanos, Michaux, Gombrowicz, Borges ou Pierre Jean Jouve, qu'il estimait injustement destitués de leur puissance. Les Cahiers de l'Herne furent, sous son spectre flibustier, la seule vraie académie mondiale de la culture.

Barré nous raconte les imprécations, les outrances, les moulinets dans le vide de celui qui se dressait contre tous les totems de la tribu, mais il nous dit aussi les admirations, la flamme qui dure sous les métamorphoses, les douleurs et l'espérance. C'est la figure d'un juste qu'il dessine, la foudre à la main, mais le mot juste et tendre au bord des lèvres, «sous sa pelisse d'ingrat hurleur».

Son récit peint une époque partagée entre le gaullisme et la révolution, et les tentatives désespérées de Dominique de Roux, homme de catacombes et d'aventure, pour chercher le salut dans les soubresauts de son temps. C'est ainsi qu'il rencontre Malraux, «ténébreux, frémissant du mystère de la mort», qu'il voudrait parachuter à Lisbonne, en pleine révolution des œillets, pour donner à des capitaines sans culture des leçons d'antimatérialisme. La biographie de Barré nous fait en passant respirer l'oxygène de la prose de Dominique de Roux, ce n'est pas son moindre avantage.
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Dominique de Roux, un écrivain rebelle   Jeu 16 Juin 2005 - 0:34

Pour compléter :

L'édition à coups de foudre

Le Monde des livres 21.04.05

Mort en 1977, à 41 ans, Dominique de Roux revient d'outre-tombe. Et, si l'on en croit Jean-Luc Barré, son biographe, qui le décrit comme "l'une des figures taboues de l'histoire littéraire contemporaine", ce retour est aussi celui d'un refoulé, d'un "exilé de l'intérieur". Né en 1935 dans une famille de tradition monarchiste, le comte de Roux ne s'est jamais plu au monde bourgeois, qu'il jugeait ­ après bien d'autres ­ pourrissant et "bâclé". "L'aristocratie, c'est une question de cruauté, organiser sa mort, application du transitoire, comment tuer. Seule la bourgeoisie cherche à durer." Pour ne pas durer et crever son siècle atteint d'"une fatigue de mort", de Roux a choisi une arme éternelle, la littérature. Il sera écrivain et éditeur. Pour lui, c'est la même porte ouverte aux rencontres, à la joie, à la subversion, car cet aristocrate était surtout un révolutionnaire.


En 1961, un an après la parution de son premier roman, Mademoiselle Anicet, le jeune homme autodidacte et fougueux crée Les Cahiers de l'Herne. Ces beaux et gros volumes salueront, entre autres, Bernanos, Céline, Borges, Michaux, Burroughs, Mao Tsé-toung, Soljenitsyne, Gracq... Le spectre est large et les Cahiers s'ouvrent aux contributions les plus diverses, de l'avant-gardiste Philippe Sollers au collaborateur Lucien Rebatet. A L'Herne, mais aussi chez Julliard, Plon, Christian Bourgois ou 10/18, de Roux pratique l'édition à coups de foudre et de marteau. Il orchestre la visite en France du poète américain maudit Ezra Pound. Il révèle l'oeuvre du Polonais Witold Gombrowicz. Il défend les errants, les beaux monstres, les "impardonnables". "Les écrivains doivent se perdre, la réussite tend à avilir", écrit-il dans La Mort de L.-F. Céline (1966). Cet essai lui vaudra d'être taxé de fascisme par la revue Tel Quel et une partie de la gauche intellectuelle. L'injure sera colportée jusqu'au délire.

Autour de l'insaisissable de Roux valseront d'autres étiquettes et fantasmes (maoïste de droite, gaulliste de gauche, agent de la CIA) au gré des auteurs qu'il publie, des livres qu'il écrit, des pays qu'il traverse. C'est que de Roux pensait dans tous les sens et voyait tout le monde, des néo-mussoliniens comme des poètes de la Beat Generation ou André Glucksmann. Toujours entre deux avions, ce drôle d'oiseau n'adhérait vraiment à rien. Sa rage volait loin des vieux camps retranchés. "La droite n'est qu'un boy-scoutisme lamentable et la gauche un cléricalisme bien-pensant." En 1972, il sera viré du groupe des Presses de la Cité pour outrages à Georges Pompidou et Roland Barthes dans son brûlot Immédiatement.

Les chiens de garde aboient et l'écriture passe. Et seule l'écriture importait pour de Roux. En lui, Barré distingue finement la frime du feu sacré, l'écume mondaine du fond tragique, la formule assassine du chant crépusculaire. Pour de Roux, "il n'y a de grande écriture que de l'agonie". L'homme aimait aussi à l'agonie, comme en témoignent des lettres inédites à Jacqueline, l'épouse des origines, mais aussi à d'autres muses. "La femme est essentiellement pour moi inspiratrice." Barré a raison d'ajouter qu'elle est aussi chez lui "signe et mémoire d'un autre monde".

Finalement moins provocateur que rebelle, de Roux, qui s'est toujours référé à "autre chose", à un "ailleurs", est sans doute, avec Ernst Jünger, le dernier grand représentant du romantisme européen. Un romantisme total, de sens, de style et d'action.

Comme Chateaubriand eut son Amérique et Lord Byron sa Grèce, de Roux aura, dans les années 1970, son Afrique portugaise. Il sillonnera les colonies lusitaniennes (Angola, Guinée-Bissau, Mozambique) alors en pleine guerre de libération. Ses aventures et menées secrètes le conduiront dans les coulisses de la révolution des oeillets, à Lisbonne, en avril 1974, puis dans le maquis angolais aux côtés du leader indépendantiste Jonas Savimbi, dont il deviendra le conseiller et l'émissaire européen. "Si souvent, j'ai pris congé." L'exil n'était pour ce visionnaire que matière à renaître. Il est mort d'un organe qui lui ressemblait bien, le cœur. Mais il était écrit qu'il repartirait. Sérieusement relancé par Jean-Luc Barré, Dominique de Roux bat encore.

Jean-Marc Parisis
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MessageSujet: Re: Dominique de Roux, un écrivain rebelle   Ven 17 Juin 2005 - 12:35

Hommage à Dominique de Roux par Pol Vandromme


Nous l’avons souvent dit dans ce Bulletin: la dette que les céliniens ont contractée envers Dominique de Roux est immense. C’est peu dire qu’il fit œuvre de pionnier. Peu de temps après la mort de Céline, il rassembla une somme de témoignages, de documents et d’études qui constitua la matière du troisième numéro de la revue L’Herne dont il était le fondateur. À l'occasion d'une biographie à lui consacrée, Pol Vandromme lui rend l'hommage qui est dû à l'éditeur mais aussi à l'écrivain.

Il faut dire tout de suite ce qu’une évidence quasi scolaire impose: cette biographie apparaît comme une réussite majeure du genre, plus près de l’irrégulier Stefan Zweig que de l’académique André Maurois. Avec elle, la controverse qui opposa Proust à Sainte-Beuve se réduit d’elle-même; l’œuvre de l’auteur inséparable de sa vie, la splendeur de l’une naissant de la singularité de l’autre. Le tout couronné, au cœur du secret profond, par l’osmose parfaite entre le peintre et son modèle.

L'éclat du talent de Jean-Luc Barré a quelque chose d'irrésistible, aussi judicieux dans l'analyse que fervent dans l'évocation, d'un entrain intarissable, d'une ardeur flamboyante, d'une intuition continuelle. C'est un texte, qui existe par lui-même autant que par ce qui le soutient, un grand texte de perspicacité et d'admiration, ne se dérobant devant aucune des contradictions apparentes et des ambiguïtés résiduelles, restituant l'homme au feu de sa fidélité intransigeante et l'écrivain aux flammes de son génie.

Dominique de Roux était né à droite, dans une famille maurrassienne (un arrière-grand-père, avocat emblématique de L’Action française), d'une aristocratie qui répugnait viscéralement aux compromis politiciens de la bourgeoisie d'opportunité et qui s'encombrait d'enfantillages honorables. Né vieux d'une certaine manière; mais, au terme d'incessantes métamorphoses qui conjurèrent un désespoir bernanosien et la hantise de l'irrémédiable d'un grand cardiaque, mort jeune, au-delà d'une Action française enlisée dans un dogmatisme passéiste, à l’avant-garde chimérique de l’avenir. Homme de reconquête et de renaissance, rebelle absolu prenant tous les risques, y compris celui de se compromettre en scandalisant les prudents et les imbéciles, jamais là où la routine et les bien-pensants s’attendaient à le trouver; anti-gaulliste au temps où le gaullisme des usufruitiers se confondait avec la bassesse réaliste d’une roture frileuse, gaulliste éperdu et oraculaire en réinventant un gaullisme proche de son origine aventureuse, instrument révolutionnaire d’une subversion universelle, peut-être dans le souvenir de Maurras de Kiel et Tanger. L'itinéraire qui le mena de la clandestinité de l'Algérie française au maquis angolais de Jonas Savimbi semblait labyrinthique alors qu'il traçait la ligne droite de la rectitude essentielle, épousait l'élan d'une recherche intrépide du royaume des chouans et des canuts, commando du peuple rimbaldien.

Jean-Luc Barré ne cède pas à la tentation de se focaliser prioritairement sur le personnage hors normes. Il comprend que l'écrivain compte davantage, que tout découle de son instinct et de sa manière, que le style de son art convulsif – tout en spasmes et en fulgurances – et le style de sa vie insurgée ne font qu'un. Sous la protection tutélaire d'un ancêtre au cœur pur (le Père Irénée revêtu de la robe de bure du moine cistercien), habité par l’énergie vitale d’un activisme intempestif, un imaginaire épique et la volonté de puissance d’une littérature en quête d’une tradition renouvelée, Dominique de Roux était l’archétype de l’écrivain éditeur, le contraire de l’éditeur écrivain. Son slogan: contre les exercices de laboratoire et les pirouettes des muscadins; pour la réhabilitation littéraire de maudits comme Céline et Ezra Pound.

Voilà ce que cette biographie répète à chaque page, avec une intensité qui brûle le regard (notamment, un journal encore inédit, et une somptueuse correspondance privée avec sa femme Jacqueline et Robert Vallery-Radot, sans compter les lettres d'exil): qu'un auteur de premier plan, tendre dans la complexité, sauvage dans ses polémiques d'incitation créatrice (cf.L’Ouverture de la chasse, réédité avec une préface substantielle de Jean-Luc Moreau) s'affirme, au-delà même d'une lisibilité immédiate, et sous les facettes de sa diversité fascinante, le sourcier de l'intimité souveraine et le fabulateur d'une mythologie romanesque. Ainsi, la combinaison d'une nature sensible de condottiere et d'une culture éditoriale de fondateur d'empire provoque la chance de l'improbable et l’étincelle de la grâce virile.

Que ceux qui le méconnurent et le calomnièrent se le tiennent pour dit: Dominique de Roux, par l'intermédiaire de Jean-Luc Barré, vient de s'assurer une survie durable.

Pol VANDROMME

- Jean-Luc Barré, Dominique de Roux, le provocateur (1935-1977), Éd. Fayard, 656 pages.
- Dominique de Roux, L’Ouverture de la chasse, Éd. Le Rocher, 206 pages.
- Lire aussi le dossier consacré par Jean-Luc Moreau à Dominique de Roux dans la collection "Les Dossiers H", éd. L’Âge d’Homme, 1997, 522 pages, et le dossier établi par Pascal Sigoda, "Dominique de Roux / Louis-Ferdinand Céline", Éd. Au Signe de la Licorne, 1997, 56 pages.
- Sur L’Herne et Céline, voir aussi M. Laudelout, " Christian Dedet et L’Herne" (Le Bulletin célinien, n° 251, pp. 8-11) & "Guillaume de Roux nous écrit" (Le Bulletin célinien, n° 253, pp. 21-22).


http://louisferdinandceline.free.fr/indexthe/roux/vandromme.htm
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