Propos insignifiants

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 Dominique de Roux à Lisbonne par Olivier Frébourg

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LP de Savy
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MessageSujet: Dominique de Roux à Lisbonne par Olivier Frébourg   Dim 13 Aoû 2006 - 15:12

Lisbonne, immédiatement par Olivier Frébourg (le Figaro, 10 août 2006).

La capitale du Portugal, au moment de la révolution des Œillets, en 1974, a été la ville des derniers rêves de Dominique de Roux, personnage hors norme, à la fois éditeur et guérillero, imprécateur et romancier.


Qui se souvient de l'Avenida Palace ? À Lisbonne, au pied de l'avenue de la Liberté, cet hôtel était le paquebot de la Vieille Europe, amarré à la gare du Rossio : tentures or, fauteuils clubs vert amande, lourdes boiseries. Il y a quinze ans, on y buvait des cocktails internationaux, comme le monocle, servis par des barmen en livrée. L'hôtel, protégé par la naphtaline, est resté fermé de longues années à cause de la construction du métro : les murs vibraient sous les coups des marteaux-piqueurs, les parquets tremblaient. Au coucher du soleil, quand le Tage lance sa poussière d'or sur la ville, tout devenait plus calme et le fantôme de Dominique de Roux demandait ses clés : chambre 601.

Cet écrivain aimait les camps retranchés, les forts assiégés, les chantiers impossibles. Aujourd'hui, les touristes français viennent passer le week-end à Lisbonne : Pessoa dans une main, le Guide du routard dans l'autre.

Le matin du 25 avril 1974, un seul Français marche sur l'avenue de la Liberté : Dominique de Roux. C'est lui qui donnera à la France les premières images de la révolution des Œillets. Dans les années 1970, la France pompidolienne prend plutôt ses quartiers d'été en Espagne. De Roux préfère avril au Portugal. Il a pourtant bien connu Pompidou. L'été 1966, il a fumé le cigare à Cajarc, dans la propriété du futur président, avec l'éditeur Christian Bourgois, Olivier Guichard et Guy Béart.

Le comte Dominique de Roux connaît presque tous les barons du gaullisme de la Ve République. Michel Debré, Chaban-Delmas ont assisté à son mariage avec Jacqueline Brusset, la fille du député maire de Royan. Mais l'écrivain, l'éditeur, le grand reporter, l'intellectuel, l'imprécateur, le guérillero Dominique de Roux, né en 1935, est possédé par la construction d'un cinquième empire, un royaume ultramarin, africain, métissé, poétique : « Plus grand sera le désastre, irrémédiable, plus le cinquième empire sera proche. C'est notre promesse, notre blessure. » Ce sera la Lusitanie.

Dominique de Roux nourrit un lien intime avec le désastre : une famille décimée par une anomalie cardiaque, la « maladie de Marfan ». Une malédiction qui touche les hommes de la lignée d'origine languedocienne. Il doit aller vite, dans tous les sens, écrire des livres, faire la révolution, aimer les plus belles femmes.

La condition humaine est un exil. Ce sentiment l'accompagne depuis l'enfance. Il défend les grands diables de la littérature : Bernanos, Céline, Pound. Il est enthousiaste, exalté, fiévreux. 140 dans les virages, 140 pulsations cardiaques à la minute. Tout est trop lent. Chaque rencontre est un engagement.

« La vie ne mérite d'être vécue qu'en termes de conventions démentielles », écrit-il dans Immédiatement, peut-être son chef-d'oeuvre. Ce gribouilleur de l'absolu exulte, éructe, dépasse les lignes jaunes, invective, dérape, enfourche les causes brisées, se fait traiter de fasciste. Mais sans doute est-il à la recherche de la douceur de la fluidité : le Tage, l'Atlantique.

Il embrassait l'histoire en restant un écrivain égotisteLe Portugal donc, immédiatement. Il le découvre au printemps 1971. Il entre dans sa trente-sixième année. Il a publié plusieurs livres, Mademoiselle Anicet, L'Harmonika-Zug - hommage à Larbaud, autre amoureux du Portugal -, La Mort de L. F. Céline, Ouverture de la chasse, La Maison jaune, un pamphlet contre Servan-Schreiber et des entretiens avec Gombrowicz. Le cadre de la France et la France des cadres l'ennuient. Que faire ?

Dès 1970, il s'est engagé pour la cause palestinienne. Pour ne pas crever d'ennui et de pessimisme, il s'accroche au ciel africain. Pourquoi l'Afrique ? Tout y est anachronique, subversif. Mozambique, Angola, il prend fait et cause dans les années qui suivent pour l'Unita (Union nationale pour l'indépendance complète de l'Angola) de Jonas Savimbi. Il découvre alors par ses colonies l'aventure portugaise.

« Témoin de par sa position géographique, écrira- t-il en annexe du Livre nègre, des flux et des reflux des affaires humaines, d'un certain devenir historique, non raciste conformément à son caractère qui a projeté, contre les remparts d'un continent à l'agonie, l'immense aventure brésilienne, le génie portugais, suivant sa nature médiatrice, mène dans ses anciens territoires d'outre-mer (sic) la politique de l'Internationale des races unies par un même destin de civilisation, incarnant en elle le rêve impérial de l'Occident perdu, qui, avec Rome, avait pensé à un destin universel, transnationaliste, à la fois lucide et irrationnel, essentiellement vitaliste et par cela même, perpétuellement révolutionnaire. »

La force de Dominique de Roux : embrasser l'histoire tout en restant un écrivain égotiste. Il transforme l'Avenida Palace en poste de commandement, en refuge de sa clandestinité et de ses métamorphoses. Pour un rien, il saute dans un taxi Mercedes noir et vert. Toujours le mouvement.

Aujourd'hui, il reconnaîtrait encore les vieux quartiers du Rossio et de la Baixa. Il s'étonnerait de la transformation du Bairo Alto, avec ses bars design et gay. Ce n'est pas la révolution des Œillets qui a transformé le visage de Lisbonne ni l'incendie du Rossio, mais l'Europe et l'Exposition universelle de 1998. De Roux s'étonnerait que les hangars de marchandises, entre la place du Commerce et Belém, abritent désormais un chapelet de discothèques technos. Ça balance pas mal à Lisbonne.

Les filles ne portent plus de bas couleur chair et de jupes bleues, droites. Lisboa a connu sa movida. Jeunesse européenne qui regarde le monde derrière des lunettes Gucci. Les filles montrent leur nombril, mais portent toujours la croix catholique. La population a gagné en hauteur, en séduction.

Du balcon de l'Avenida Palace, Dominique de Roux aimait observer « ce peuple mystérieux et hagard, moitié nordique, moitié méditerranéen, plantigrades d'un mètre quarante,»commodistes*, canalisés par les barrières du trottoir, pareils aux thons qui, au moment du frai, s'engagent dans les détroits. »

Dominique de Roux a toujours repoussé les carcans : la famille, les conventions, l'idéologie, les croyances. À Paris, il n'a qu'un port d'attache, rue de Bourgogne : sa femme, Jacqueline, son fils, Pierre-Guillaume. Il est familier des départs, des aéroports. Comme si sa silhouette d'oiseau mélancolique prenait son envol, ailleurs. Il veut se battre sur un terrain d'action planétaire. C'est un être en fuite. Ses amis croient le saisir mais il fait volte-face. Sa participation à l'Internationale gaulliste pourrait lui offrir un ticket open autour du monde. Il a vécu en Algérie, connaît l'Allemagne, l'Angleterre, les États-Unis, la Suisse, l'Égypte. On le verra avec Maurice Ronet et Patrick Chauvel, le photographe le plus « capé » de la profession, le futur auteur de Sky au Mozambique. Il séjourne à Haïti. Il sent le soufre, Dominique de Roux : trop de décalages horaires, de contradictions... Parmi l'intelligentsia française, il passe pour un agent du renseignement français.

Familier des départs et des aéroports. À quoi ressemble le Portugal de Marcello Caetano, un an après la mort de Salazar ? Le pays est miné par la question de ses colonies africaines. Les jeunes appelés, comme l'écrivain Antonio Lobo Antunes, dont le roman Le Cul de Judas n'est pas sans rappeler Le Cinquième Empire, découvrent au front le voyage au bout de la nuit. Un vent de rébellion souffle parmi les jeunes officiers. Au cours d'un voyage en Afrique, Dominique de Roux a fait la connaissance du général Spinola, gouverneur de Guinée, portant monocle et qui, après avoir été salazariste, inclinera pour une autonomie progressive des colonies.

La haute bourgeoisie portugaise des années 1970 partage son temps entre les vieux palais du quartier de Lapa, ses résidences de Sintra ou d'Estoril. Elle parle couramment le français, est abonnée au Figaro et à la Revue des deux mondes. C'est un Français qui donnera à Dominique les clés de la ville, André Coyné : il enseigne à l'université de Lisbonne et préfacera Le Livre nègre, la suite posthume du Cinquième Empire.

À l'étranger, Dominique de Roux descend dans des palaces et construit de grandes histoires d'amour : « La femme est essentiellement pour moi inspiratrice. Je l'aime dans la brume lumineuse de Dante ou de Pétrarque. » En Suisse, il a eu une liaison avec Christiane Mallet qui l'accompagnera en Angola. À Lisbonne, il est un hôte privilégié de l'Avenida Palace et séduit Madalena de Sacadura Botte que lui présente le jeune industriel Manuel Abecassis. Surnommée Ménie par ses amis, elle a étudié les langues romanes. Coup de foudre comme toujours chez de Roux, liaison, correspondance amoureuse : « Toi, tu es étrangère, tranquille et puissante. Tu es d'un autre monde. Tu as ce regard large, libre et remuant. Tu veux la paix parce que tu en connais les mystérieuses fusions. »

Dans ses livres, de Roux mêle réalité et imaginaire, vie intime, amoureuse et fulgurance politique. C'est un écrivain tellurique. Madalena apparaît sous le nom de Catarina de Ataïde dans Le Cinquième Empire. Dominique de Roux se trouve plongé au coeur de la saudade. Elle l'emmène dans les boîtes à fado, l'initie aux ruelles du quartier de Gloria. L'aristocrate portugaise connaît le pavé de Lisbonne. Il découvre les endroits secrets, cachés, la rue de la Miséricorde qu'il aime remonter et qui le mène au jardin zoologique.

La carte du Tendre chez Dominique de Roux se superpose à la géostratégie. Dans ses vies multiples, fulgurantes, Lisbonne lui accorde unité, cohérence, harmonie. Elle incarne, selon l'expression de son fils, l'éditeur Pierre-Guillaume de Roux, « ses derniers rêves ». Affligé du mouvement, l'auteur de La Maison jaune rejetait toute idée de confort. Lisbonne semble lui donner une sérénité atlantique. Certes, il discute de longues heures avec le capitaine Otelo de Carvalho. Mais la décolonisation du Portugal et la révolution des Œillets canalisent sa passion du feu politique.

Ce Don Quichotte, en quête d'un engagement à la hauteur de son absolu, devient plus pragmatique. Son action politique et sa liaison amoureuse lui servent de combustible pour l'écriture de ses livres, inclassables, hérissés, à la fois jeux de massacre et claviers harmonieux. Tout commence et finit à Lisbonne : l'histoire de l'Europe, la mélancolie portugaise que Dominique de Roux transforme en énergie, l'amour atlantique. Il meurt à Paris, du coeur évidemment, le 29 mars 1976. Trente ans après, Dominique de Roux, reste ce mousquetaire français qui portait oeillet et rage du style à la boutonnière.

À lire : « Dominique de Roux, le provocateur », de Jean-Luc Barré (Fayard).
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