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 L'être d'exil, à propos de Zoé Valdès par Philippe Lançon

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LP de Savy
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MessageSujet: L'être d'exil, à propos de Zoé Valdès par Philippe Lançon   Ven 10 Aoû 2007 - 15:31

L’être d’exil

Zoé Valdés, 48 ans, écrivain. Elle a quitté Cuba depuis onze ans, pour Paris. De la robe du départ à l’odeur de la mer, souvenirs et réminiscences lui restent chevillés au corps.

Par Philippe Lançon

Libération, jeudi 9 août 2007

Elle portait une petite robe de coton à fleurs qu’elle n’a plus jamais remise. La date, bien sûr, elle s’en souvient : 22 janvier 1995. L’écrivain Zoé Valdés a quitté Cuba ce jour-là. Son mari, le cinéaste Ricardo Vega, et leur fille d’un an et demi, Luna, l’accompagnaient. Zoé dirigeait une revue de cinéma et avait naturellement appartenu au monde des apparatchiks. Elle se souvient de s’être agenouillée devant un hiérarque pour obtenir l’autorisation d’emmener Luna. «Tu promets de rentrer, hein ?», ricana-t-il. Elle pâlit. «Mais non, c’est une blague…» Ils ont de l’humour, là-bas.
Le roman qui fit sa gloire, le Néant quotidien, était écrit. Elle décrivait la grande dépression cubaine de ces années-là, ce sentiment profond que chacun avait de fuir de partout. En partant, elle laissait sa mère. Son père vivait à New York depuis 1983. Il y est mort vingt ans après. Zoé est montée dans l’avion en sachant qu’elle ne reviendrait pas. Inutile de lui demander les détails, ils viennent seuls : «Nous sommes partis tôt le matin. Il faisait très chaud à La Havane et très froid à Paris. Une valise était pleine de livres, dont la Recherche de Proust, moins Sodome et Gomorrhe, qui n’avait jamais été publié à Cuba. Je n’avais que 20 dollars en poche et je voulais pouvoir lire sans payer.» A l’aéroport, l’autorisation de sortie de Luna n’était pas arrivée. L’enfant se mit à danser parmi les touristes en chapeaux de paille, on rigola, le militaire les laissa passer. Aucun exilé n’oublie les conditions du départ : les détails permettent de survivre au chagrin et à l’angoisse qu’ils éternisent.
Zoé emportait aussi, en pendentif, un saint sur chaque sein : la Vierge de la Charité du Cuivre d’un côté, saint Lazare de l’autre. Posés sur une applique, ils dominent maintenant l’exceptionnel bric-à-brac que tant de Cubains entassent où qu’ils soient, quels qu’ils soient, comme si l’espace devait être saturé par les signes de ce qui vient à manquer.
L’appartement parisien de Zoé est une grande île chaleureuse, occupée, à la dérive, la recréation parisienne d’un monde qui ne fut pas le paradis perdu. Il est couvert de tableaux cubains, de petits pots, de figurines, de bouquets de roses, de lettres encadrées, de statuettes. Sur la grande table du salon, des reflets de lumière de toutes couleurs éclatent comme si le soleil s’y projetait. Zoé les a peints «puisqu’ici, le soleil n’existe pas». Ce qui trompe l’œil, tranquillise le cœur.
La petite robe de coton à fleurs est rangée dans un placard : «Je la remettrai le jour de mon retour, quand le castrisme sera tombé. Bien sûr, il faudra que je maigrisse ! Je pesais 43 kilos quand je suis sortie, et maintenant, je préfère ne pas le dire pour n’effrayer personne, que barbaridad…» Que barbaridad, «quelle horreur» : une expression du dedans. Un Cubain qui s’en va emporte le vocabulaire qui l’a formé. Une Cubaine qui s’en va abandonne souvent sa maigreur. Elle enfle et s’agite sous la pression d’une gourmandise enfin vivable et d’une colère qu’il faudrait apprivoiser. Zoé Valdés est un épineux poisson lanterne. Dès le palier, sa lumière violente indique quelque chose d’éclatant et de disparu. La littérature ne console de rien : «Elle est douleur, inquiétude, séparation… mais elle donne aussi le plaisir de ne pas oublier.» Il y a quelques jours, en réécrivant un vieux poème, une image lui est revenue : elle, enfant, poussée par son grand-père sur une balançoire du parque central de La Havane. Le poème a changé. Le parc est refait et les balançoires n’existent plus.
La veille de son départ, les amis et la famille se sont réunis pour une fête. Ricardo a mis la soirée en images : «Je ne peux plus regarder ce film», dit-elle. Personne ne savait que Zoé partait sans retour - ou, plus probablement, chacun préférait l’ignorer. Sa mère, Gloria, était là. Zoé mettra plus de quatre ans à la faire sortir. Son arrivée est une autre date automatique : 7 juin 1999. Gloria portait un chemisier. Dans sa valise, il y avait quelques robes d’été, des vestes et des chaussures.
En France, Zoé Valdés n’a jamais cessé d’écrire, même lorsqu’elle est tombée malade. C’était trois ans après sa sortie : le temps que mettent certains fantômes à se réveiller. Elle s’effondra, pouvait à peine bouger. Une inflammation du foie lui paralysa le côté gauche, «on appelle ça la maladie de l’exilé.» Sur son lit d’hôpital, elle écrivit avec la main droite. Le roman s’appelait Café Nostalgia, le premier qu’elle ait entièrement écrit en exil.
L’arrivée de Gloria, soulagea sa fille : elle avait moins besoin de Cuba, puisque «Cuba, c’est ma mère». Les deux femmes parlaient des nuits entières de la famille, des souvenirs. Un bon roman en sortit, la Douleur du dollar : «C’est l’histoire de ma mère.» C’est donc aussi l’histoire de son île. Les premiers mois à Paris, Gloria «passait son temps à sentir le savon et prenait la machine à laver pour une télévision.» Elle parlait à tous les voisins et aux gens du quartier, avec joie et force, comme là-bas : «J’ai redécouvert Paris à travers elle.»
Zoé aime Paris, les places des Vosges et Furstenberg et, plus que tout, «l’odeur du poulet grillé et des pâtisseries dans les rues». Elle a investi sa vie culturelle et mondaine avec plaisir et sans regret. Elle avait déjà vécu ici, travaillant pour l’Unesco, de 1983 à 1988. «J’étais très parisienne à Cuba, je suis très cubaine à Paris, estime-t-elle. Là-bas, je mettais des chapeaux et me taisais dans les rues, ici, je marche au rythme havanais et chante dans les rues.»
Un rêve revient souvent. Elle marche dans La Havane, salue les gens, profite de l’air chaud. Soudain, elle lève la tête pour voir dans quelle rue elle se trouve et la plaque lui indique qu’elle est à Paris. C’est alors qu’elle se réveille, en sueur.
De Cuba, il lui manque l’odeur de la mer : «Moi, je suis un catalogue d’océans. Mais l’odeur de la mer à Cuba est unique. Il me manque aussi l’odeur de la campagne, un peu pourrie, et celle du jasmin, qui a là-bas quelque chose de plus piquant, comme si ça venait de brûler, mais fleuri.» La Vieille Havane et le Malecon - la promenade du bord de mer - lui manquent également, mais elle a «substitué les quais de Seine au Malecon, et le Marais à La Vieille Havane». Si elle lit les blogs des exilés cubains, elle en voit peu à Paris : «Je n’aime pas me souvenir de Cuba comme Cubaine, ça me déprime. On commence par évoquer les bons souvenirs et on finit toujours par les mauvais. Cela me met dans une rage terrible. Je me suis fait beaucoup d’amis français.»
Zoé Valdés voyage beaucoup, mais reste nerveuse en avion, comme si elle retrouvait sans cesse l’état mental du départ en exil. Elle a d’abord obtenu la nationalité espagnole. Son mari, sa fille et elle-même sont français depuis un an et demi. Sa mère avait obtenu un passeport d’apatride. Elle est morte, aucune hésitation sur la date, le 5 août 2001. Deux mois plus tôt, elle dansait la nuit entière pour la Fête de la Musique. Elle avait 71 ans. Sa stèle est au Père-Lachaise, près de Colette, de Proust et de Théophile Gautier : «C’est une bonne compagnie et puis elle m’avait dit Enterre-moi où tu veux, mais pas à Cuba, là-bas ils dépouillent les tombes .»

Zoé Valdés en 6 dates

2 mai 1959
Naissance à La Havane.
1983 - 1988
Premier séjour en France.
1995
Publication du «Néant quotidien» (Actes Sud) et départ définitif de Cuba.
7 juin 1999
Arrivée en France de sa mère.
5 août 2001
Mort de sa mère.
2007
«L’Eternité de l’instant» (Gallimard).
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