Propos insignifiants

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 Un état d'esprit de Patrick Besson

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LP de Savy
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MessageSujet: Un état d'esprit de Patrick Besson   Mer 12 Oct 2005 - 17:36

Un état d'esprit
de Patrick Besson
Fayard 2002 / 15 €- 98.25 ffr. / 180 pages
ISBN : 2-213-61187-4

Jeunesse toujours

Après 28, boulevard Aristide-Briand consacré à son enfance à Montreuil, Patrick Besson publie un nouveau livre de souvenirs choisis : Un état d’esprit. Il est ici plus particulièrement question de ses débuts de romancier : la petite chambre de bonne de la rue Ampère, le boulevard Saint- Michel dans les années 70, les paisibles XVe et VIIe arrondissements qu’il parcourt à pied, ses relations avec les éditeurs - déjà un peu conflictuelles -, des écrivains ou journalistes dont il fait la connaissance, des femmes qui "partagent" sa vie ou se contentent d'y passer, cette époque où il écrivait des pièces pour la radio et des articles pour L’Humanité comme pour Le Figaro.

Est-ce parce qu’il est gaucher que Besson ne fait jamais vraiment les choses comme tout le monde ? Ce livre de souvenirs se présente ainsi comme le portrait en sépia de l’auteur en jeune homme. Ses premiers romans comme L’Ecole des absents, La Maison du jeune homme seul, Vous n’auriez pas vu ma chaîne en or ?(réédité par la Table Ronde dans sa collection la Petite Vermillon) ou encore Lettre à un ami perdu ont tous pour héros des jeunes hommes solitaires, volontiers cyniques, hautains mais aussi hypersensibles. Comme si, à quarante-six ans, Patrick Besson ajoutait un nouveau volume à ses œuvres de jeunesse, il est dans Un état d’esprit, semblable aux héros de ces livres-là. Les phrases sont sèches, coupantes, les déclarations absolues, fracassantes, nihilistes : "Je trouve le talent aussi bête que l’absence de talent. Pour moi, rien n’est sacré. Sauf le confort immédiat de ma petite personne." Mais certains passages sont aussi doucement mélancoliques comme ces promenades avec une femme : "La magie de errances polies, timides, dans des villes étrangères", "Je nous revois monter des escaliers et nous embrasser et nous caresser en regardant Grenoble au-dessous de nous, puis je ne nous revois plus."

Rencontre avec un écrivain qu’"aucune phrase ne résume".

Paru.com : Un état d’esprit est un livre de souvenirs, vous y évoquez vos débuts d’écrivain jusqu’à votre Grand Prix de l’Académie française pour Dara (2000). Il s’agit de votre passé et pourtant vous vous exprimez souvent au présent et parfois même au futur…

Patrick Besson : C’est un livre de souvenirs sans en être vraiment un. J’ai souhaité revenir sur cette période de ma jeunesse comme si j’étais en train de la vivre. Je suis dans ce livre une personne qui évolue dans les années 70 et 80. Ecrire ce livre au présent m’a aidé à me rappeler exactement la jeunesse avant que je ne l’oublie totalement.

Paru.com: N’est-ce pas une façon de vous croire encore jeune homme ?

Patrick Besson : Peut-être, oui…(rires) Au fond, je fais la même chose qu’il y a vingt ans : je ne travaille pas, j’écris, je lis, je vais dans des restaurants, j’habite rue de Bourgogne, je baise, je touche des chèques de la part des éditeurs. Depuis, c’est vrai, j’ai acquis une télé...

Paru.com : Vous faites allusion à vos livres sans donner les titres, vous n’indiquez pas de dates, ne désignez les personnes que vous rencontrez que par leur prénom. Ne craignez-vous pas que le lecteur néophyte soit un peu perdu ?

Patrick Besson : Ils n’ont qu’à me connaître ! Non, en fait, si on réfléchit, on s’en fiche de savoir qu’Eric, c’est Eric Neuhoff, que Christian, c’est Christian Giudicelli, on s’en fiche également de savoir que j'ai écrit Lettre à un ami perdu , Nostalgie de la princesse ou encore Vous n’auriez-pas vu ma chaîne en or ? . Dire des choses pareilles ça ne ressemble à rien, ça ne signifie rien et ça réduit le réel en le cloisonnant. Il y a des biographes pour ce genre de détails, d’ailleurs j’en ai déjà un, alors…

Paru.com : Vous êtes tout de même au cœur du livre, vous en tant qu’individu…

Patrick Besson : Oui, et justement cela me laisse libre de dire ce que je veux comme je le veux.

Paru.com : Proust que vous avez emporté, racontez -vous, lors de votre premier vol en business class écrit dans ses Carnets récemment publiés chez Gallimard : "La sensibilité va en se desséchant. En ce sens peut-être vrai que les débuts de l’écrivain sont plus vrais." Qu’en pensez-vous ?

Patrick Besson : Proust ne dit sans doute pas cela pour lui, car sa sensibilité n'a fait que s’épanouir avec l’âge, s’exacerber en même temps que l’œuvre s’écrivait. Mais nous parlons d'un génie. Ceci dit, je pense qu'on est effectivement plus vrai quand on débute. On est hypersensible et l’on a beaucoup de choses à dire, souvent contre le monde et parfois contre soi-même. Les vieux, parce qu’ils ont oublié leur jeunesse, ne se rendent pas compte à quel point cette dernière est fragile, sensible souvent sur le point de se laisser mourir plutôt que de continuer à vivre ou survivre comme les vieux qui acceptent les compromis, s’accommodent, ne font plus attention à ce qu’ils sont. A ses débuts, on est très entier et donc très pur, pur comme du diamant, c’est-à-dire coupant aussi…

Paru.com : Après avoir fait le portrait de votre jeunesse, dans quel état d’esprit vous trouvez-vous ? Soulagé ? Mélancolique, un mot que vous affectionnez ?

Patrick Besson : Je suis soulagé de n’avoir plus vingt-cinq ans parce que c’est terrible. Sans doute aussi suis-je mélancolique : le Cluny s’est transformé en pizzeria, le Petit Cluny est fermé, j’ai vérifié l’autre jour. Il y a plus de magasins de vêtements que de librairies boulevard Saint-Michel. Le boulevard était plus beau il y a vingt ans. Le VIIe arrondissement au moins est tellement bourgeois qu’il ne change pas. Ce livre, j’avais envie de l’écrire maintenant, je l’ai fait sans chercher pourquoi. Dans l’écriture, il y a une part d’intuition qu’on ne peut expliquer.

Paru.com : Vous écrivez à la fin du livre : "Je n’ai rien écrit. Je ne suis rien. La littérature n’est pas vraie. Le monde n’existe pas." Et maintenant, avec une bibliographie qui tient sur trois pages, à quoi croyez-vous ?

Patrick Besson : Et vous ? Vous croyez que vous existez ? Vous croyez que ce que vous écrivez existe ? Vous avez des preuves ? Tout n’est peut-être qu’un rêve, parfois un cauchemar d’ailleurs.

Paru.com : Cela peut inciter à ne rien prendre au sérieux …

Patrick Besson : Mais il n’y a rien à prendre au sérieux ! A part peut-être Pierre Benoît, mon écrivain préféré et encore, et encore….

Paru.com : Avec l’âge, vous ne perdez pas votre désinvolture et votre goût de la provocation. C’est peut-être pour cela que vous parvenez à si bien décrire la jeunesse…

Patrick Besson : La provocation fait partie de ma nature, de ma manière d’aborder le monde. Je suis un diable...

Ariane Charton
(Mis en ligne le 18/03/2002)
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nb. Merci à Toto du forum Patrick Besson.
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MessageSujet: Re: Un état d'esprit de Patrick Besson   Mer 12 Oct 2005 - 17:37

Un état d'esprit


Découvrir la vie de Patrick Besson : est-il toujours explicite, toujours sincère ? Au fond, peu importe ; seule compte cette lorgnette qui nous est donnée pour observer une infime partie des vagues qui l’agitèrent un jour, qui l’agitent encore parce qu’elles font partie intégrante de sa vie, de son personnage.

Dans le 28, rue Aristide Briand, vis-à-vis sur la cour intérieure de l’enfance. Ici, ce sont des vingt-ans, des succès littéraires et médiatiques soudains dont il est question.
Un état d’esprit, ce sont les vingt-ans à la fois adulés et agressés de Besson, dans un Paris de l’édition aux codes faciles à saisir mais difficiles à assumer. Un état d’esprit, ou comment un grand jeune écrivain est devenu ce qu’il est.

Des passages touchants sur un jeune homme perdu par cet afflux d’argent, de femmes, de séduction et de champagne trop facile. La vie de Besson tourne autour des « chèques », à la fois aimés, méprisés et indispensables. On découvre dans ce livre le paradoxe d’une conscience de supériorité, et d’un dégoût de cette même supériorité en ce qu’elle va véhiculer comme solitude. Et puis, tous ces gens qui le nourrissent, qui le transportent, qui le serbent –pardon, qui le servent. A vomir, nous répondrait-il sans fausse modestie. Et de vomir la peur d’un garçon qui a grandi trop vite, cette peur de n’être plus aimé parce qu’on devient progressivement de moins en moins précoce –normal, direz-vous- , et cette peur d’être solitaire face à soi et face à son assiette.

Le récit se lit comme un roman, comme écrit par un Don Quichotte subitement réveillé et lucide, dont le héros a pour nom Besson et dont la quête est celle du sens du temps qui s’envole et des matins glorieux qui défilent. Que sont toutes ces années qui ne lui apprennent plus grand-chose, même si elles lui permettent d’écrire mieux et encore plus vite ? « Tout devient si vite du passé. L’âge : vertige offert exclusivement aux vieux. La fiction est le fait de ce que j’ai oublié. »

La plume acérée de Besson s’exerce à la fois sur lui et sur les autres. Sans illusion et sans espoir, désenchanté ou presque à moins de vingt ans, le jeune prodige voit clair dans son jeu et dans le jeu qui fait tourner son jeu : « Je peux aussi entrer dans l’imagination des gens, par le roman ou la poésie. Le monde m’est ouvert ; je l’explore avec dégoût, avec pitié. Je me sens supérieur à tout ce qui m’entoure et à tout ce qui m’a précédé, bien que je me juge nul. Ce qui n’est pas moi est une cour de récréation dont j’accepte, avec une amabilité glaciale, d’être le pion indulgent. »

Faut-il s’indigner de cette dernière arrogance ? Peut-être. Seulement, ses fanfaronnades sont teintées de tant d’accents sincères et de doutes que l’on ne saurait reprocher à Besson de si bien dire son humanité…

J. L. N.

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MessageSujet: Re: Un état d'esprit de Patrick Besson   Mer 12 Oct 2005 - 17:40

04 Avril 2002 L'Humanité

AU FIL DES PAGES

La chronique littéraire de Jean-Claude Lebrun

Patrick Besson

Simplement authentique


L'on n'a cessé de vouloir cataloguer Patrick Besson, au gré des visages successifs qu'il a offerts de lui-même, des postures multiples et contradictoires qu'il a pu adopter. Le croyait-on " nouveau hussard ", on le découvrait nostalgique d'un temps passé, puis admirateur d'un romantisme à la Pouchkine. Le croyait-on logé au Figaro, il chroniquait déjà à la une de l'Humanité. Le croyait-on alors d'obédience communiste, il se mettait à flirter avec des anarchistes de droite, dans l'Idiot international. L'imaginait-on définitivement inconstant, il entrait à l'automne dernier dans la rude discipline du feuilleton littéraire, succédant à André Brincourt au Figaro littéraire... L'on pourrait ainsi à loisir multiplier les exemples de ses volte-face, de ses virages qui, à la longue, en ont déconcerté ou révulsé plus d'un. L'on n'aime en fait jamais trop ces figures inclassables, qui vous filent comme des anguilles entre les mains et vous font toujours signe d'un nouveau lieu imprévisible. Mieux vaut à tout prendre un bon passage dans le camp d'en face, clairement identifié. Mais voilà, Patrick Besson n'appartient pas à la race des transfuges. Il porte en lui la provocation et la contradiction comme des principes vitaux, véritables moteurs d'une écriture élégante et acérée. La seule chose qui ait paru jamais importer pour lui.

· cet égard on peut situer Un état d'esprit, sans l'ombre d'une hésitation, parmi ses tout meilleurs livres, à la hauteur de Dara ou de la Statue du commandeur. · cette différence qu'il ne s'agit pas là d'un roman, mais d'une façon d'état des lieux, à un récent tournant de sa vie. Quand, après avoir des années durant fait " semblant d'être jeune ", il doit maintenant faire " semblant d'être vieux ". L'accent de dérision, l'un des refuges habituels de Patrick Besson devant la gravité, souligne ici, plus qu'il ne masque, l'importance des confessions qu'il a choisi aujourd'hui de nous livrer. Car le jeune homme de la cité du Printemps, au 28 du boulevard Aristide-Briand, à Montreuil, a fait du chemin sur le territoire qu'il s'est tôt choisi, la littérature. La seule activité professionnelle qu'il ait au demeurant jamais connue. Presque un cas aujourd'hui dans la profession. Repas, rencontres, voyages, amours, manuscrits rendus, chèques attendus : la vie de ce fils de la banlieue paraît ressembler trait pour trait à celle de quelque bourgeois de l'autre siècle. Le décor lui-même semble inchangé. Des cafés et des restaurants, des bureaux d'éditeurs, des appartements. Comme si Patrick Besson avait voulu rattraper quelque chose, combler un déficit de naissance. Il y a chez lui du Rastignac. Dans son ambition, son désir de reconnaissance, ses stratégies d'accession au seul statut qui vraiment l'intéresse : celui d'acteur non négligeable de la scène littéraire. Tout cela qui circulait déjà dans d'autres livres, prêté à des personnages ou savamment drapé dans des fictions et qui vient maintenant à se dire. Ce qu'il présente comme " la description la plus précise et la plus froide, promise à aucune espèce de succès, de secondes sans intérêt sur la Terre ". Certains pourront certes y voir la dernière pose en date, le plus récent snobisme, d'un écrivain jamais à court d'idées dans ce domaine.

Il y a cependant là un ton nouveau, une certaine façon douloureuse de porter beau, qui ne trompent pas. L'écrivain a voulu se montrer dans toute sa vérité. On le reconnaît d'ailleurs tout entier à chaque page, en même temps cynique et tendre, insolent et extraordinairement pudique. Sous leurs dehors donjuanesques, les nombreux passages consacrés aux femmes croisées au long des années, se présentent ainsi comme un modèle d'émotion dissimulée sous la futilité de surface, l'apparence de légèreté du récit. Patrick Besson suggère là un attachement, qui a depuis lors trouvé à s'épanouir auprès de l'une d'entre elles. De la même façon qu'il évoque ses rencontres avec des figures de la littérature et de la politique : un dessin au trait précis et tranchant, cruel quelquefois, mais avec toujours un petit passage d'estompe, l'ombre d'une tendresse. Car celui qui tient le crayon d'une main aussi ferme n'est féroce qu'à l'exacte proportion d'un besoin d'empathie mal payé en retour. Mais pouvait-il en aller autrement, quand il avait continûment donné l'impression d'éprouver un malin plaisir à se faire haïr. Assuré par là de ne pas se laisser aller dans les eaux tièdes de l'attendrissement. Même si on le découvre atteint d'une incurable nostalgie, dévoilée ici sous une forme évidemment paradoxale : " Je n'ai pas changé de milieu, c'est mon milieu qui a disparu et que j'ai reconstitué où il était possible de le faire : chez les bourgeois. " La vie de quartier tranquille du boulevard Aristide-Briand n'existe plus. Elle est devenue le luxe que l'écrivain désormais se paie. Verbe haut et conscience pas forcément assurée. Mais encore une fois ne cherchant pas les faux-fuyants, assumant avec un indéniable panache la situation inconfortable qu'il s'est choisie. Il y faut pas mal de lucidité, et surtout beaucoup de courage. Si l'on ne redoutait la grandiloquence, on pourrait dire qu'il y a chez lui un composé de désenchantement, à la façon de Sagan dans Bonjour tristesse, et de nihilisme nietzschéen. Et par-dessus tout une talentueuse authenticité.

Patrick Besson, Un état d'esprit, Ed. Fayard, 180 pages, 15 euros.
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MessageSujet: Re: Un état d'esprit de Patrick Besson   Mer 12 Oct 2005 - 17:55

Entretien avec Patrick Besson

Souvenirs d'une jeunesse désenchantée

Patrick Besson est l'une des plumes les plus talentueuses de la littérature française contemporaine. Entretien à l'occasion de la parution de son dernier roman, «Un Etat d'esprit».

Daniel Schieffer

Responsable du «feuilleton» littéraire du Figaro, Patrick Besson, à 46 ans, est l'un des écrivains les plus prolifiques de sa génération: 48 livres déjà, dont certains se sont vus récompensés par les prix les plus prestigieux (Grand Prix de l'Académie française pour Dara et Prix Renaudot pour Les Braban). Entretien, donc, à l'occasion de la parution de son dernier roman: Un Etat d'esprit *, récit à la fois lucide et jovial où c'est le désenchantement de son adolescence qui, par-delà la concision du style, se voit décrit non sans humour, fût-il noir.
Le Jeudi: «Cet "état d'esprit" dont vous parlez dans votre roman, et qui fut celui de votre propre jeunesse, s'avère plutôt désabusé, sans concession et souvent nihiliste. Bref, c'est un regard extrêmement sombre que vous y portez, avec le recul, sur le monde et les hommes! »
Patrick Besson: «Les raisons, à l'origine, en sont double. Cette vision nihiliste du monde est venue de deux expériences vécues, mais différentes quant à leur contenu. Je me suis réveillé, un jour, en pensant que, puisque nous sommes finis et que le temps est infini, cela signifie que nous sommes tous déjà morts. Telle est la première idée.
La seconde, c'est que j'ai été, pendant dix ans, amoureux d'une fille dont je rêvais chaque nuit. Puis je suis enfin sorti, à l'âge de dix-sept ans, avec elle. Mais elle m'a hélas! quitté dès le lendemain. Je me suis alors fait raser, moi qui portais les cheveux longs, la tête: symbole douloureux de la rupture.»
Le modèle
de Cioran
Le Jeudi: «Toujours à propos de ce nihilisme vous caractérisant, vous écrivez, pages 26 et 27 de votre livre: "le monde existe, il est tragique et ne signifie rien... je ne suis impliqué dans rien, corrompu par rien... je m'amuse de l'importance que mes hôtes m'accordent et s'accordent à eux-mêmes, moi qui ne vois en eux et en moi que néant". Et encore, page 38, où vous parlez, y décrivant ainsi votre attitude face à l'existence, de votre "nihilisme altier". Aux pages 58 et 59, enfin, vous écrivez ces mots terribles, aussi cruels que désespérés: "la vie est une blague, seuls les sots la prennent au sérieux... je n'ai pas de tête, me l'étant coupée par nihilisme".»
P. B.: «Ma principale référence littéraire et philosophique était, en effet, à l'époque, Cioran. Je l'ai découvert à dix-sept ans, alors convaincu d'avoir enfin trouvé, grâce à des ouvrages comme son Précis de décomposition ou son Inconvénient d'être né, quelqu'un qui pensait comme moi.»
Le Jeudi: «C'est-à-dire?»
P. B.: «Cette idée que, sans la possibilité du suicide, il se serait tué depuis longtemps. C'est là l'histoire même, dans mon roman, du personnage central: un type qui se dit qu'il vit parce qu'il peut se suicider à tout moment... et qui va, d'ailleurs, tenter de se suicider.»
Le Jeudi: «Mais vous en parlez néanmoins, comme si vous preniez vos distances par rapport à lui, à la troisième personne: vous dites toujours "il", en effet, et non pas "je"!»
P. B.: «C'est exact. Car je suis persuadé que l'on n'est jamais, au cours des différentes périodes de son existence, la même personne. C'est cela, le mouvement de la vie: on évolue, on oublie, on change, on meurt. Et ce à cause, notamment, de divers drames: drames sentimentaux, personnels, politiques, historiques... C'est dire si l'on est, au cours d'une même vie, plusieurs personnes. Et la personne que j'étais à ce moment-là, et que j'ai essayé de retrouver grâce à ce travail de mémoire, est un être qui a aujourd'hui disparu. C'est la raison pour laquelle j'en parle effectivement à la troisième personne, plutôt qu'à la première. Oui, pour paraphraser Rimbaud: "je est un autre", là plus encore qu'ailleurs!»
Le Jeudi: «Vous avouez, page 44, avoir tenté, en 1974, de vous suicider. Pourquoi?»
P. B.: «Pour toutes ces raisons que je viens d'énumérer: déception amoureuse, gouffre philosophique et absence totale de foi. Je parle de la foi au sens religieux du terme. Car, plus tard, ce sera mon foie, au sens physiologique du terme, qui en prendra, à cause de l'abus d'alcool, un coup. Je n'ai pas, pendant des années, dessoûlé!»
Le Jeudi: «Dans votre livre toujours, une fille vous demande, au moment où elle vous rencontre, ce que vous préparez. Et vous lui répondez, vous inspirant probablement là de cette figure à la fois tragique et poétique que fut Maïakovski, héros révolutionnaire, jusque dans la mort, s'il en est: "Mon suicide et la révolution"!»
P. B.: «Oui, c'est pareil! Car que voulez-vous répondre de sensé, de vrai même, à une question aussi stupide, banale et plate que cet inepte "Comment allez-vous?": foutre une bonne paire de baffes, voilà ce que j'ai plutôt envie de répondre à ce genre de demande!»
La tentation
du suicide
Le Jeudi: «Ce nihilisme caractérisant votre "état d'esprit" d'alors va, face à un tel sentiment d'absurdité, plus loin même: jusqu'au pur et simple constat, tel Camus en son superbe mais tragique "Mythe de Sisyphe", du néant de toute existence! La récurrence, dans votre livre, de certains mots – "vide" et "rien" en particulier – est, à cet égard, symptomatique.»
P. B.: «Oui, je pensais effectivement, à l'époque, tout cela. J'étais un adolescent sensible et compliqué, conscient, à l'âge (dix-huit ans) où je découvrais, avec le plus grand intérêt, la grande et véritable littérature, que je ne pourrais jamais égaler ces maîtres: Shakespeare, Racine, Dostoïevski... D'où, face à l'impossibilité d'atteindre pareil génie littéraire, à l'incapacité de pouvoir un jour grimper pareille montagne, l'idée, précisément, de me suicider, de me tuer: autant – pensai-je alors – en finir, par impuissance littéraire, tout de suite!»
Le Jeudi: «Vous écrivez, à ce propos, ces mots particulièrement éclairants, y confirmant cet "état d'esprit" qui fut longtemps, tout au long de votre adolescence, le vôtre: "Il a vingt et un ans. Il ne sait pas s'il est un écrivain, mais il sait qu'il n'est pas autre chose. Il ne vit pas vraiment seul, pas vraiment avec quelqu'un. Il aime Paris, une femme et les livres. Il n'a pas de passé et ne croit pas à l'avenir. C'était moi." Et, revenant à la première personne, d'ajouter cette réflexion aux accents métaphysiques plus que poétiques: "Tout devient si vite du passé. Le temps: vertige offert exclusivement aux vieux. La fiction est le fait de ce que j'ai oublié."»
P. B.: «Oui! Car j'avais aussi, évidemment, des goûts bien précis. Ainsi ce roman, aussi bizarre cela puisse-t-il paraître, est-il également, nonobstant son pessimisme radical, un livre sur le plaisir. C'est, du reste, tout ce qui, face à un tel néant, reste au matérialiste que je suis. Car si je ne crois ni à Dieu ni à l'Amour, il reste que le plaisir, lui, existe, car inévitable... ne serait-ce que lorsque la douleur, dans n'importe quelle circonstance, s'arrête.
Ainsi ce livre est-il certes un livre sur le drames de l'adolescence, mais aussi, paradoxalement, sur le plaisir: tout ce qu'il nous reste, essentiellement, lorsque l'on ne croit en rien.»
Le goût
du plaisir
Le Jeudi: «Mais un goût extrêmement prononcé, issu d'un choix bien précis, du plaisir!»
P. B. : «Oui. Et mon personnage décide véritablement, face à la vacuité de l'existence, de se lancer dans la recherche de la jouissance... et ce, tout en sélectionnant scrupuleusement ses plaisirs, grands ou petits qu'ils soient: le plaisir de boire et de manger, de lire et d'écrire, de voyager et de baiser, de faire l'amour avec une femme ou de se balader avec ses amis. Bref, c'est un livre racontant, en fait, la vie d'un gars sans prétention, modeste et doté d'une certaine forme de sagesse.
Oui: un livre, plus exactement encore, sur la modestie, fût-elle empreinte d'un ton souvent noir et sarcastique, du matérialisme... des menus mais précieux plaisirs de l'existence quotidienne, y compris dans leur vulgarité, sinon crudité ou même trivialité. Car ce genre de plaisirs n'a certes rien à voir avec celui, beaucoup plus étudié et raffiné, d'un Philippe Delerm, trop optimiste et même naïf, parce qu'il demeure encore croyant, à mon goût.
De même, mon écriture – le style – est-elle plus incisive, brutale, instinctive, animalière.»
Le Jeudi: «Un matérialiste, doublé d'un épicurien, sans être esthète! Et pourtant, c'est, fût-ce par compensation, un livre à l'indéniable portée métaphysique que ce livre donne, par-delà son malaise existentiel, à voir. Est-ce donc là le paradoxal effet, comme la perverse quoique inévitable conséquence, d'un idéalisme avorté, de rêves brisés ou d'illusions perdues?»
P. B.: «Je crois, plus généralement, que tout le monde est, en fait, comme moi, sauf que l'on installe des pare-feux beaucoup plus solennels que les miens: la foi, l'ambition, l'avidité, l'héroïsme... Bref, chacun se débrouille comme il peut avec l'absurde! Mais mon personnage, parce qu'il se refuse à ignorer ce feu qui l'anime, continue, malgré sa difficulté d'être, à ne pas vouloir perdre ce sens de l'absurde. Bref, c'est quelqu'un qui ne veut pas s'aliéner, en rien, qui veut rester lucide, raisonnable... c'est-à-dire garder, jusqu'au bout, sa raison.
Je disais d'ailleurs, dans un de mes livres précédents, que la réussite d'une vie réside précisément dans ce fait de mourir, malgré les pressions psychologiques de ce monde, en conservant intacte sa raison.»
Le Jeudi: «Est-ce que l'être quasiment cynique, malgré une tendresse cachée, que vous êtes devenu croit encore, sinon à la littérature, du moins à l'écriture?»
P. B.: «Non, pas vraiment. Je n'aime plus guère écrire de romans: motif pour lequel je me suis mis à rédiger dernièrement, depuis mon récit intitulé 28, boulevard Aristide- Briand (paru chez Bartillat), ces éléments d'autobiographie. Je préfère écrire aujourd'hui dans des journaux, comme le feuilleton littéraire du Figaro, ou me consacrer, plus modestement encore, à des rubriques de magazine.
Pis, je méprise désormais ouvertement, et exècre même, ce petit et mesquin, fait de chapelles et de castes, milieu littéraire parisien, bourgeois s'il en est. Ce ne sont là qu'intrigues et magouilles, surtout pour l'atttribution des prix. Quant aux génies littéraires, ils sont bien souvent, dans leur vie privée, cons et méchants.»
Publié chez Fayard (Paris).

http://culture.le-jeudi.lu/journal/article.asp?ArticleNum=328 (2002)
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