Propos insignifiants

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 John Dos Passos et Ernest Hemingway

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LP de Savy
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MessageSujet: John Dos Passos et Ernest Hemingway   Sam 5 Nov 2005 - 0:11

Pour Dos sonne le glas

John Dos Passos, Hemingway et la guerre d'Espagne. De la conquête à la déroute.

par Philippe LANÇON

Libération, 03 novembre 2005


Que reste-t-il d'un écrivain aux illusions perdues ? Ni l'horizon, ni la colère. Il flotte dans un récit devenu trop grand, trop triste sans doute, comme étranger aux dépouilles de sa conscience. Les illusions de John Dos Passos ont levé en Espagne, où il se rendit pour étudier à 20 ans. Il aima le pays, son peuple, sa culture. Elles y finirent en 1937, vingt ans après, dans la pénombre stalinienne du camp républicain. En 1937, l'écrivain américain a 40 ans. Il est grand, mince, assez nerveux et presque chauve. Il vient de publier la Grosse Galette, dernière partie de sa trilogie USA (1). Time Magazine lui a consacré sa couverture. Il n'est pas communiste, mais il est engagé contre le fascisme, le capitalisme à tous crins et les appareils d'Etat. Son meilleur et plus vieil ami espagnol, José Robles Pazos, est depuis le début de la guerre agent de liaison entre le gouvernement républicain et les Russes. En décembre 1936, il disparaît.

Dos Passos rejoint l'Espagne en avril suivant. Il doit travailler sur place, avec Ernest Hemingway, au film de Joris Ivens, Terre d'Espagne, destiné à soutenir la cause républicaine. Son ami, l'anarchiste italien Carlo Tresca, l'a mis en garde à New York contre les actions des staliniens. Il ne l'a pas vraiment cru. Arrivé à Valence, il part aussitôt à la recherche de son ami perdu. Il ne sait pas encore que des communistes l'ont assassiné ; nul n'en aura jamais la preuve.

A son départ, quelques mois plus tard, Dos Passos publie un article, «Adieu à l'Europe». Ce texte l'éloigne définitivement d'une gauche stalinisée et de son ami de jeunesse Hemingway, pour qui on ne doit pas désespérer la cause antifasciste. «Adieu à l'Europe» est un adieu aux combats et aux rêves du jeune mousquetaire anglo-saxon. Un détail résume l'expérience espagnole de 1937 : Dos Passos est entré dans ce pays comme un compagnon de route, dans un camion appartenant à une organisation liée aux communistes ; il en sort comme un suspect en déroute, dans une ambulance du Poum, parti marxiste antistalinien dont les responsables seront bientôt éliminés. La suite ressemble jusqu'à sa mort, en 1970, à un bégaiement de haut niveau. Dos Passos n'a pas perdu son talent ; mais ce talent a comme un souffle au coeur : il ne porte plus un monde qui l'a déçu.

Un chemin de joie

Que s'est-il passé entre Dos Passos et l'Espagne ? Trois récits permettent de reconstituer le chemin d'un enchantement nerveux et assassiné. Le premier, Rossinante reprend la route, est le troisième ouvrage du jeune Dos Passos. Inédit en français, il fut publié en 1922. L'auteur avait 26 ans. C'est un récit plein de passion intime sur la découverte de l'Espagne. Dos Passos y concentre ses trois premiers voyages à travers une suite de rencontres, d'observations, de lectures, de réflexions.

L'ouvrage est composé comme un chemin de joie avec stations en Andalousie, à Ségovie, en Catalogne, dans les sierras castillanes, à Madrid et finalement à Tolède : c'est dans un wagon de troisième classe le ramenant de Tolède vers Madrid que Dos Passos avait rencontré, en 1916, un étudiant de 19 ans nommé José Robles. Chemin faisant, on croise un ânier, des danseurs, un vendeur ambulant, des paysans, des taverniers, mais aussi les écrivains Pío Baroja, Antonio Machado, Miguel de Unamuno, Ramon Del Valle Inclan.

On suit surtout un couple imité de Don Quichotte et Sancho Pança, qui guide le gentleman-voyageur et l'un de ses amis américains dans les dédales de l'âme et du paysage espagnols : Rossinante reprend la route est un pastiche amoureux. Dos Passos s'y moque de lui-même en rappelant du début à la fin que, tel Nabokov, il voyage en compagnie d'un filet à papillons pour capturer «l'attitude espagnole». Deux de ses grandes qualités sont déjà là : son oreille parfaite restitue les voix des hommes ; son oeil sans oubli fixe le moindre détail de leur environnement. C'est aussi un bon critique littéraire. Il a compris que «l'improvisation est l'essence même de la littérature de ce pays» et, pour la seule fois de sa vie, lui l'écrivain architectonique, il essaie d'en retrouver le geste fantasque.

Ce qu'il aime dans cette Espagne hors du temps, c'est d'abord sa résistance désintéressée à une modernité telle que l'Amérique la répand. C'est aussi son individualisme presque mystique : «Seul est réel l'individu, ou du moins la partie de l'existence que l'individu maîtrise. Les deux grandes figures qui incarnent à jamais l'Espagne en sont l'expression suprême. (...) Don Quichotte, l'individualiste qui croyait au pouvoir de l'esprit sur toutes choses et qui par son désir s'appropriait le monde entier ; Sancho Pança, l'individualiste pour qui le monde entier était nourriture terrestre.»

Dos Passos est un jeune intellectuel individualiste et affamé. Il croit au pouvoir de l'esprit et en celui des nourritures terrestres. L'homme du peuple espagnol est sa monture idéale : son individualisme lui semble rejoindre le libéralisme perdu des pères fondateurs de l'Amérique. Ce fantasme commence par être fertile. Pendant la guerre d'Espagne, il sera tragique : le rêve anarchiste, qu'il soit ouvrier ou paysan, sera détruit par l'Histoire comme le rêve libéral le fut par l'Economie et la morale puritaine.

Sous la joie maigre de Rossinante, on flaire un léger crottin de mélancolie. Dos Passos s'est baptisé «Télémaque» (ou «Tel», comme ses amis l'appelaient «Dos»). A cela, plusieurs raisons. D'une part, il travaille à une anthologie grecque. D'autre part, comme le fils d'Ulysse, il est parti à la recherche d'une source, d'une sorte de paternité spirituelle. Enfin, il porte la tristesse du héros grec : le 27 janvier 1917, désarçonné de Rossinante, il a appris la mort de son père. Celui-ci, dans ses dernières lettres à son fils, regrettait de ne pas connaître assez bien le grec pour pouvoir lire Démosthène.

L'essentiel de Rossinante reprend la route repose sur un voyage effectué en 1919. Après la mort du père, Dos Passos a participé à la Première Guerre mondiale en Europe. Il est retourné en Espagne une première fois avec le poète E.E. Cummings : «Lui et moi vivions autant pour ce que nous voyions que pour le son des mots», écrit-il, en 1966, dans son autobiographie, la Belle Vie. Il y retourne ensuite avec le poète Dudley Poore. C'est le second qui inspire le compagnon de Télémaque, baptisé Lyaeus. Cet autre nom de Bacchus signifie : «Celui qui chasse le chagrin.» Rossinante reprend la route est un livre d'apprentissage et de vie, mais aussi, très discrètement, un livre de deuil.
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: John Dos Passos et Ernest Hemingway   Sam 5 Nov 2005 - 0:14

Le deuxième ouvrage sur Dos Passos et l'Espagne est de l'historien américain Stephen Koch. A partir d'un travail documentaire sérieux, Koch romance l'amitié de l'écrivain avec Hemingway, leur retour en Espagne en 1937, leur prévisible rupture sur fond de guerre civile. «Dos» et «Hem» se sont rencontrés en Italie en 1918, où ils étaient l'un et l'autre ambulanciers volontaires. Ils ne deviennent amis qu'en 1924, à Paris. L'un écrit Manhattan Transfer ; l'autre a publié ses premières nouvelles. Ils admirent leur génie respectif, encore inconnus. Dans la Belle Vie, Dos Passos résume les qualités du jeune Hemingway : «Hem avait la vue perçante. La froide acuité du chasseur. Il me semblait qu'il voyait les choses et les gens sans les colorations du sentiment ou de la théorie. Il voyait tout dans une lumière froide et blanche, la lumière dans laquelle baignent ses meilleures nouvelles.»

Amitié contondante

Ensemble, ils voyagent à Pampelune (Dos comprend beaucoup mieux l'espagnol que Hem, qui saisit mieux l'esprit de la corrida). Ensemble, tout en buvant des vermouth-cassis, ils lisent à Paris des passages de la Bible dans la traduction King James : chacun veut décaper la langue américaine et la conscience du monde. Dans Rossinante reprend la route, Dos annonçait un peu naïvement ce programme : «Ce dont nous avons besoin, c'est d'une écriture caustique, acérée, d'une écriture suffisamment riche en ferments pour faire lever l'édulcorant qu'est devenue notre conscience nationale sous l'effet combiné des idéaux de l'homme au fauteuil tournant (le chairman, le patron, ndlr) et du puritanisme avarié.»

Ensemble, Hem et Dos deviennent célèbres, mais pas de la même façon. Koch insiste sur le fait que l'un est doué pour la gloire et l'autre non. Plus Hem construit son personnage, plus Dos efface le sien : affaire de tempérament. Jusqu'à la guerre d'Espagne, c'est le second qui, cependant, fait de la politique ­ s'engageant dans les luttes sociales ou contre les exécutions de Sacco et Vanzetti. Hem considère qu'un écrivain y perd son temps et son talent. Dès l'insurrection franquiste, Dos s'investit depuis l'Amérique dans le soutien aux républicains ; Hem, lui, finit son roman, En avoir ou pas, et se soucie assez peu de faire de la politique : «La guerre d'Espagne est une mauvaise guerre, écrit-il encore en février 1937, et personne n'a raison.» Il commence aussi à dénigrer son ami : «Il n'y a pas de snobisme aussi grand que le snobisme de gauche, écrit-il dans la même lettre, et quand il se manifeste chez Dos il n'est ni naturel ni très amusant.»

Tout les lie encore. Dos a rencontré en 1928 sa future femme Katy à Key West, chez Hem. Ils se réunissent parfois pour des vacances en Floride. Mais tout commence à les éloigner. Hem supporte mal la distanciation de Dos, qui se moque volontiers des attitudes glorieuses de l'autre. Dans En avoir ou pas, Hem fait de Dos, sous le nom de Richard Gordon, un portrait de lâche chic, avare et assez minable ; c'est le premier d'une longue série de règlements de comptes mutuels par fictions interposées. A partir des années 30, pour être ami d'Hemingway, il faut non seulement admirer son oeuvre, mais aussi entrer dans l'ombre de son personnage.

Hemingway tient dans l'ouvrage de Koch la place naturellement centrale, celle du fauve surexposé et entouré de sa ménagerie humaine. Adieu à l'amitié est précis, mais trop de préjugés l'inspirent : tout le monde y semble manipulé ou payé par les agents staliniens ; il y en avait assez pour qu'il soit inutile d'en rajouter. Ce moralisme à retardement interdit à l'auteur des nuances qui, seules, pourraient décrire comment les différences de personnalités, d'affectivité et de sens politique finirent par séparer les deux hommes : le conflit espagnol cristallisa les flux d'une amitié devenue contondante. De plus, il est difficile de romancer les vies de tels personnages quand ceux-ci, de livre en livre, n'ont cessé de le faire avec toute la mauvaise foi, la rancoeur, l'amour et le talent nécessaires. Mieux vaut s'en tenir à la modestie documentaire.

C'est ce qu'a fait l'écrivain espagnol Ignacio Martínez de Pisón. Publié cette année par Seix Barral et pas encore traduit, Enterrar a los muertos («Enterrer les morts») a eu en Espagne un succès mérité. Il traite le même thème que celui de Koch, mais sans bons sentiments politiques ni extrapolation : une enquête concentrée sur les faits, où l'auteur ne comble jamais une zone aveugle par le récit d'une probabilité moralement orientée ; une enquête où, au passage, le précédent ouvrage de Koch, la Fin de l'innocence, consacré à l'attitude des intellectuels face au stalinisme, est étrillé avec soin. Le désenchantement est également au coeur du livre de Martinez de Pisón. Mais son pivot n'est ni Hemingway, ni Dos Passos. C'est le disparu par qui tout arriva : José Robles.

Quand Dos et «Pepe» Robles se rencontrent dans le train de Tolède en 1916, ils parlent du Greco, de l'Espagne, de l'Amérique, et sympathisent aussitôt. L'un, issu de Harvard, est venu vivre en Espagne pour apprendre la langue et y comprendre une culture «où le sublime côtoie toujours l'absurde». L'autre, fils d'un traducteur d'origine galicienne, étudie les lettres et la philosophie. L'esprit de Pepe Robles est sceptique, caustique : on en trouve l'écho dans certains passages de Rossinante reprend la route. Il dit ainsi à Télémaque-Dos Passos : «C'est à vous que l'avenir appartient, à vous, les Américains, avec votre vigueur, votre vulgarité, votre inculture. (...) Nous sommes trop fatigués pour penser. Nous avons si pleinement vécu, autrefois, que nous nous satisfaisons aujourd'hui des choses les plus simples, la chaleur du soleil, les couleurs des collines, le goût du pain, la saveur du vin. Tout le reste est simple automatisme, pur rituel.»

Dans les années 20, Pepe Robles est nommé professeur de littérature espagnole aux Etats-Unis. Il séjourne souvent chez les Dos Passos. Il traduit Manhattan Transfer, qui influencera la littérature espagnole. Sa femme, Margara, traduit Rossinante reprend la route. Il est également l'ami de Maurice Edgar Coindreau, introducteur en France de Faulkner... et de Dos Passos. Entre ces hommes, l'amitié se fortifie.

Quand débute la guerre d'Espagne, Pepe Robles se trouve dans la péninsule. Contrairement à son frère, franquiste, il s'engage dans le camp républicain. Il a appris le russe pour lire Tolstoï et Dostoïevski dans leur langue. L'amour de la littérature russe mène à tout, y compris à la mort. Devenu agent de liaison de Vladimir Gorev, le général soviétique qui défend Madrid, il disparaît sans doute parce qu'il en savait trop ­ ou parce que certaines factions du NKVD voulaient affaiblir Gorev. Les livres de Koch et de Martínez de Pisón établissent plusieurs hypothèses. Ils dressent à cette occasion une solide galerie de portraits : militaires et agents soviétiques, journalistes plus ou moins téléguidés, héroïnes et aventuriers de toute espèce. La seule certitude est que Robles a été tué par des agents staliniens et que sa famille, dépourvue de tout, est menacée. Dos Passos va tenter de rechercher l'ami et d'aider les siens. Il entre dans ce cirque tel un Candide humaniste.

Son itinéraire pathétique débute à Valence. Il y affronte d'abord des murs rose bonbon. José Robles ? On sifflote, on regarde ailleurs. Les uns disent qu'il réapparaîtra sans doute. Les autres n'en ont jamais entendu parler. Le ministre des Affaires étrangères, Alvarez del Vayo, fait attendre l'écrivain pendant des heures dans l'antichambre, puis lui répond des mots vides en souriant. Les sourires sont importants : il ne faut pas s'aliéner un écrivain aussi célèbre. En fait, Alvarez del Vayo sait déjà, comme beaucoup d'autres, que Robles est mort.

Dos Passos poursuit son enquête dans Madrid assiégée et bombardée. Il y retrouve Hem et sa bande à l'hôtel Florida. Installé dans la chambre 108, Hem trône comme un lion, entouré de provisions et d'alcool. Autour de lui, le matador américain Syd Franklin, son âme damnée ; sa future femme Martha Hellbronn, qui cherche un renard argenté et se plaint de l'inélégance de ses chaussures ; le séduisant cinéaste stalinien Joris Ivens ; et Joséphine Herbst, écrivain sans succès et vieille amie de Dos Passos, qui, par ses contacts communistes, a elle aussi appris la mort de Robles. Koch pense que Herbst était dans la main des staliniens ; Martínez de Pisón, non. L'un et l'autre s'accordent sur le sadisme de Hem, son goût pour la guerre, et sur le fait qu'il ne comprend pas ­ ou ne veut pas comprendre ­ l'emprise stalinienne croissante. Dans cette soupe au sang et aux illusions, Dos a l'air du naïf qu'il n'est pas et Hem a l'air du malin qu'il n'est pas davantage.

Il est d'emblée odieux avec son vieil ami. Il lui reproche de n'avoir pas apporté de nourriture, puis d'ennuyer tout le monde avec son ami disparu quand tant de choses importantes sont en jeu. Lui et Ivens craignent que Dos n'écrive des articles défavorables à la cause, ou même ambigus. Il finit par révéler à un Dos qui n'avait plus guère de doute la mort de Robles. La scène a lieu pendant un dîner de célébration de la quinzième brigade internationale. Koch en fait une scène dramatique, où Hem jouit du mal qu'il fait. Martínez de Pisón s'en tient au peu qu'on sait par les témoins : Hem livre une nouvelle pénible pour calmer les embarrassantes recherches de son ami. Celui-ci, accablé, quitte alors Madrid. Il va tenter d'obtenir un certificat de décès pour que la veuve Robles touche une pension américaine. En vain : les autorités ne veulent pas reconnaître un mort qui les gêne.

Rupture consommée

Hem lance au même moment la légende selon laquelle Dos a fui Madrid par peur des bombardements. Il reprend aussi l'idée, répandue par les staliniens, que José Robles était un «traître» à la solde des fascistes. En 1938, la rupture est consommée. Dos a dénoncé la présence stalinienne et compris ses implications politiques et morales. Hem lui écrit : «La seule raison que je puisse voir à ton attaque, pour de l'argent, du côté dont tu avais toujours été censé te trouver, est un irrésistible besoin de dire la vérité. Alors, pourquoi ne pas dire la vérité ?» Mais Dos a bien dit la vérité. Dans ses articles, c'est Hem qui ne cesse de se tromper.

La fin de l'histoire est un paradoxe et il n'appartient qu'à la littérature. L'homme qui s'est trompé écrit le roman qui, à travers le personnage de Robert Jordan, va créer la mythologie de la guerre d'Espagne et des Brigades internationales : Pour qui sonne le glas. L'écrivain, chez Hemingway, est toujours supérieur au matamore et à l'imbécile. L'homme qui a compris, Dos Passos, écrit lui aussi un roman, Aventures d'un jeune homme. Le livre sera aussitôt dénoncé par la gauche et n'aura aucun succès. La tristesse le rend presque emphatique. C'est un livre oublié. Son jeune héros, Glenn Spotswood, a des idéaux socialistes. Au terme d'un itinéraire de plus en plus désenchanté, il rejoint au dernier chapitre, très court, les Brigades internationales. Soupçonné d'être trotskiste, il est mitraillé par ceux qui l'ont envoyé sur la ligne de front. Dernières phrases : «"Faut que je me tire de là", se dit-il, et il se mit à ramper sur la terre. Puis, soudain, quelque chose se brisa en lui et il s'évanouit dans le noir. Il était mort.»

(1) Disponible en un seul volume
en Quarto/Gallimard.

John Dos Passos
«Rossinante reprend la route», traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marie-France Girod. Grasset, 257 pp., 14 €.
Stephen Koch
«Adieu à l'amitié. Hemingway, Dos Passos et la guerre d'Espagne», même traductrice, même éditeur, 381 pp., 20,90 €.
Ignacio Martínez de Pisón
«Enterrar a los muertos», Seix Barral, 271 pp., 18 €.
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: John Dos Passos et Ernest Hemingway   Mar 20 Déc 2005 - 23:08

Une amitié blessée par l'histoire

L'Espagne et la révolution ont réuni John Dos Passos et Ernest Hemingway avant que la guerre, la trahison et les liquidations staliniennes ne les séparent

Titre: Rossinante reprend la route
Auteur: John Dos Passos
Editeur: Grasset
Autres informations: Trad. de Marie-France Girod. 258 p.

Titre: Adieu à l'amitié. Hemingway, Dos Passos et la guerre d'Espagne
Auteur: Stephen Koch
Editeur: Grasset
Autres informations: Trad. de Marie-France Girod. 382 p.



Laurent Wolf, Samedi 19 novembre 2005

Le 22 avril 1937, à quelques kilomètres de Madrid et pas loin de l'Escurial, des politiciens, des soldats plus ou moins gradés auxquels se sont jointes des célébrités s'apprêtent à fêter la nationalisation de la Quinzième Brigade internationale. C'est la première étape d'une remise en ordre commandée par l'Union soviétique et par son chef, Joseph Staline. Une bataille terrible va bientôt commencer au sein de l'illusoire communauté des défenseurs de la République légitime. Mais l'illusion est encore entretenue par les fanfares et les discours.

John Dos Passos et Ernest Hemingway, dont l'amitié s'est forgée dans l'amour de l'Espagne et de la révolution, ont été invités à assister aux festivités. Ils sont à Madrid pour tourner un film à la gloire de la République. Leurs chemins vont diverger. Dos Passos connaît l'amertume politique et ne retrouvera plus l'inspiration de Manhattan Transfert et de la trilogie USA . Hemingway, compagnon de route enthousiaste de la Révolution, ne craint ni les ambiguïtés ni les mensonges. Son écriture patine. Il renaîtra bientôt, avec Pour qui sonne le glas .

Stephen Koch raconte l'histoire de cette rupture dans Adieu à l'amitié . Il y a une dizaine d'années, il publiait La Fin de l'innocence: les intellectuels d'Occident et la tentation stalinienne, 30 ans de guerre secrète . Il y revient, dans une veine plus romanesque. Adieu à l'amitié est un récit typique de la littérature historico-biographique à la sauce américaine, si précis et apparemment si bien renseigné que le lecteur a l'impression d'assister aux événements comme si l'auteur y avait lui-même assisté.

La fête de la Quinzième Brigade bat donc son plein. Hemingway traverse la cohue et s'approche de Dos Passos. Ce dernier essaie depuis plusieurs semaines de savoir ce qui est arrivé à son ami José Roblès qui a disparu mystérieusement. En vain. Hemingway a appris la vérité, du moins la vérité qui l'arrange.

José Roblès n'est pas n'importe qui. Il a été agent de liaison entre les Républicains et les Soviétiques. C'est aussi un jeune homme que Dos Passos a rencontré en 1916 lors de son premier voyage en Espagne dans un train qui le conduisait vers Madrid et avec lequel il a noué une profonde amitié. En 1916, John Dos Passos apprend l'Espagne en la parcourant à pied. Il fait la route de Madrid à Tolède où l'attend L'Enterrement du comte d'Orgaz , le tableau délirant du Greco. Il vole de poètes en paysages, parmi les mots rugueux et dans la poussière. Il raconte ce périple dans Rossinante reprend la route , un livre publié aux Etats-Unis en 1922, qui paraît pour la première fois en français.

Dos Passos promène son regard clair et encore enfantin dans les tavernes où il croise la danseuse de flamenco Pastoria Imperio. Le flamenco dont il fait dire à Télémaque, le personnage qui l'incarne dans Rossinante : c'est «quelque chose qui n'est pas travailler, ni s'apprêter à se remettre au travail, afin que le chemin ait suffisamment de sens pour qu'on puisse se passer de destination».

Télémaque rencontre un ânier qui admire l'Amérique, un boulanger qui laisse en plan son fournil pour le conduire à une statue de la Vierge Marie. Il trouve, attaché à un acacia, un cheval qui pousse «un hennissement de joie» quand il entend son nom, Rossinante. Dos Passos lit et voyage. Evoque le poète Jorge Manrique, le romancier basque Pio Baroja, Antonio Machado, Miguel Unamuno et un certain Blasco Ibañez, un effroyable pisse-copie encouragé par la machine à écrire dont Dos Passos dit qu'elle «est venue donner un élan catastrophique à l'extension de la pensée hâtive» (qu'aurait-il dit de l'ordinateur).

Dans la cohue du 22 avril 1937 sur les hauteurs, près de l'Escurial, Ernest Hemingway assène cruellement la «vérité» à son ami: José Roblès était un «traître», il a été exécuté. Dos Passos ne croira jamais à cette «trahison». Et l'amitié d'Hemingway et de Dos Passos sera emportée dans les tourments de l'histoire.


http://www.letemps.ch/livres/Critique.asp?Objet=3967
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MessageSujet: Re: John Dos Passos et Ernest Hemingway   Mar 20 Déc 2005 - 23:11

Stephen Koch
Adieu à l'amitié
essai
Hemingway, Dos Passos et la guerre d'Espagne
Traduit de l'américain par Marie-France Girod

Stephen Koch, ancien directeur des ateliers d'écriture à l'université de Columbia, est romancier et historien ; il a écrit un essai qui a fait date La Fin de l'innocence : les intellectuels d'Occident et la tentation stalinienne : 30 ans de guerre secrète, publié en 1995 chez Grasset. Il vit aujourd'hui à New York.

Lorsque la Guerre d'Espagne éclata, d'aucuns pensèrent que c'était là le " grand soubresaut historique " que les intellectuels du monde entier attendaient depuis longtemps - le point culminant, enfin, de la lutte opposant la droite fasciste, incarnée par le général Franco, à l'extrême gauche, menée par le gouvernement espagnol élu. Et pourtant, comme s'en aperçurent bientôt quelques écrivains perspicaces, tel Dos Passos, chantre de la vérité et du modernisme, les choses n'étaient pas si simples - surtout dans la mesure où la gauche (le Front populaire) était financée et noyautée par le Komintern.
Lorsqu'il découvrit que son grand ami Jose " Pepe " Robles, professeur et agent de liaison à la solde des autorités soviétiques, avait été fusillé sous la charge fallacieuse de trahison, " Dos " remua ciel et terre pour dénoncer l'injustice et enrôler son entourage dans le combat - en particulier Hemingway. Mais pour " Hem ", la guerre représentait une expérience sensationnelle et indispensable au regain de sa santé artistique et émotionnelle ; à ce titre, il se laissait assez aisément manipuler par les agents soviétiques et était tout disposé à prendre la version officielle de l'histoire pour argent comptant.
Splendeurs et misères d'une époque fascinante, qui vit le monde s'embraser et deux des plus grands noms des lettres américaines se déchirer : un Hemingway croqué avec un sarcasme impitoyable, et un Dos Passos flamboyant et attendrissant. Guerre civile, propagande, purges de la Grande Terreur, romantisme héroïque, espions et artistes, amis et traîtres - c'est une fresque historique magistrale et le portrait bouleversant de deux écrivains majeurs du siècle que nous livre Koch dans ce récit.

" Adieu à l'amitié est tout simplement un chef-d'œuvre - un livre hypnotisant et impossible à lâcher qui fait enfin la lumière sur la rupture entre Hemingway et Dos Passos. Démontrant une connaissance solide de la véritable histoire de la Guerre civile espagnole et du rôle maléfique qu'y a joué Staline, l'ouvrage de Koch apporte une contribution remarquable à la littérature comme à l'histoire. " - Ronald Radosh

" Adieu à l'amitié est une analyse littéraire et politique à mettre aux côtés de Hommage à la Catalogne et des meilleures biographies de Hemingway et Dos Passos. " - Russell Banks

" … un rythme et une intrigue dignes d'un roman policier… vif et pénétrant. " - The New York Sun

" … une analyse profonde et incisive d'un conflit crucial qui fascine encore, exploré ici par un maître de la littérature et de la politique. " - Kirkus Review


http://www.grasset.fr/nouveautes/nouveau.htm
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