Propos insignifiants

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 Un roman russe d'Emmanuel Carrère

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LP de Savy
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MessageSujet: Un roman russe d'Emmanuel Carrère   Mer 7 Mar 2007 - 17:39

Emmanuel Carrère : "J'avais l'impression d'être enfermé"


Lorsqu'il était enfant, Emmanuel Carrère raconte qu'il faisait souvent le même rêve : il lisait une nouvelle qui se terminait par une phrase en italique, nettement détachée du reste du texte. Cette phrase, c'était "le dernier tour de vis", "le fond du fond de l'horreur", se rappelle-t-il. "Je lisais en repoussant au maximum le moment où j'y arriverais. Je savais que si j'y parvenais, elle me tuerait."


Silence. L'écrivain se rencogne dans le sofa gris de son salon. Il tire sur l'une de ses Lucky Strike qu'il fume en abondance. Puis il nuance : "Enfin, j'étais persuadé qu'elle serait soit ma mort, soit ma seule possibilité de vivre."

Le petit garçon s'éveillait toujours avant la fin. Quarante ans plus tard, le romancier a eu besoin d'aller au bout de son cauchemar. Peut-être pour écrire lui-même la dernière phrase ? "En rédigeant ce livre, j'avais souvent l'impression que je réécrivais ou que je paraphrasais ces pages imaginaires", confesse-t-il. Mais il fallait arriver à ce point final. Y succomber ou en réchapper. Ecrire comme on joue à la roulette russe.

Depuis vingt-cinq ans qu'il signe des romans, Emmanuel Carrère s'avoue habité par l'horreur et par la folie. Obsédé par des psychopathes ou par des types "ordinaires" qui, tout à coup, basculent dans la démence. Ses livres ne parlent que de ça : La Moustache, La Classe de neige ou encore L'Adversaire qui reconstitue avec une précision diabolique l'invraisemblable affaire Romand (1). "Je me suis souvent demandé pourquoi, d'où que je parte, j'en arrivais toujours là, dit-il. J'avais l'impression d'être enfermé dans ce que j'écrivais, que L'Adversaire avait fini de m'enterrer jusqu'au cou. Il fallait que j'en sorte d'une manière ou d'une autre. Ce livre, avec tous les risques qu'il comporte, est une tentative pour en sortir."

Sorte d'auto-analyse lucide et intransigeante, Un roman russe mêle plusieurs intrigues dont la principale n'apparaît que progressivement. Il y a d'abord un film que l'auteur tourne à Kotelnitch, un "trou" de la Russie profonde. Il y raconte l'histoire d'un paysan hongrois enrôlé de force dans la Wehrmacht, capturé par l'Armée rouge en 1944, interné pendant cinquante-six ans dans un hôpital psychiatrique russe et rapatrié à Budapest il y a seulement sept ans.

Il y a aussi l'histoire d'un fiasco amoureux : en 2002, Emmanuel Carrère écrit pour Le Monde une nouvelle érotique qui, contrairement à son attente, va le conduire à se séparer de la femme aimée, Sophie, pour laquelle, précisément, il avait écrit ce texte.

Mais l'histoire la plus brûlante est celle de Georges Zourabichvili, le grand-père maternel de l'auteur, qui vient assez vite se superposer à celle du Hongrois perdu. Emigré en France dans les années 1920 et tragiquement inadapté, Zourabichvili, admirateur de Hitler et de Mussolini, avait été traducteur pour les Allemands pendant la guerre. Il a disparu en 1944, exécuté sans doute pour "faits de collaboration".


ACTEUR, PAS VOYEUR


L'un des paris d'Emmanuel Carrère consiste à entrelacer ces histoires très différentes comme les trois brins d'une tresse russe. Dans Hors d'atteinte ? (POL, 1988), on pensait souvent aux Choses, de Georges Perec. Ici, on pense à W ou le Souvenir d'enfance. Du moins pour la méthode. On dirait que Carrère a voulu "prendre en tenaille" le troisième récit - le plus brûlant, celui de son grand-père - entre les deux autres. "Je me disais qu'en utilisant ces éléments hétérogènes, en essayant de les faire jouer ensemble, de les mettre en résonance, j'allais bien arriver à attraper quelque chose. Mais quoi, au fond, cela m'échappe."

Encore un silence. Un coup d'oeil où l'on entrevoit des abîmes d'anxiété. Au fond, Emmanuel Carrère sait bien ce qui lui échappe. Il raconte que, contrairement au soldat hongrois, Georges Zourabichvili n'est jamais revenu. Et que sa famille, longtemps, a espéré son retour, en particulier sa fille, qui avait 15 ans à la Libération. Cette enfant s'appelait Hélène, Hélène Zourabichvili. Elle est devenue Hélène Carrère d'Encausse, soviétologue, secrétaire perpétuel de l'Académie française et mère d'Emmanuel Carrère. Encore aujourd'hui, il lui arrive de rêver que son père revient

Tout ce qui se dérobe ne tourne-t-il pas autour de cela, de ce père et de ce grand-père honteux ? De ce "mort sans sépulture" ? Il est, dit Emmanuel Carrère, "le secret de ma mère. Pendant longtemps, il a traîné comme une espèce de fantôme dans notre famille, il a vraiment pesé sur moi. J'avais besoin de lui faire un tombeau."

Cela n'a pas été sans douleur. "Il y avait une part de transgression là-dedans. Ce livre était une chose que ma mère m'avait demandé de ne pas faire et que j'estimais ne pas pouvoir ne pas faire. Pour elle, cette histoire est très douloureuse. Il lui est pénible de l'évoquer. Mais j'ai eu besoin de la raconter. Ce n'était pas seulement son père, c'était mon grand-père, une disparition qui avait marqué des générations. J'ai eu l'impression d'adresser ce livre à ma mère et de lui dire : voilà qui je suis."

Pour autant, ce dévoilement de l'intimité familiale ne transforme pas le lecteur en "voyeur". On est plutôt acteur quand on lit Un roman russe. On participe à cette quête de soi, cette mise au jour tâtonnante d'un héritage enfoui, sous le regard de la mère. Car tout se joue dans cette tension-là. C'est l'une des prouesses du roman : la mère n'est jamais présente mais l'on sent son regard par-dessus l'épaule de l'écrivain. Un écrivain qui n'a jamais cessé d'être un enfant lorsqu'il parle d'elle et qui, en retour, lui fait ce "cadeau" : dire les choses une fois pour toutes. Prononcer "la dernière phrase" pour être en paix avec soi-même.

Le livre se clôt d'ailleurs par une lettre à la mère, éblouissante et apaisée. Avec une scène inoubliable - une leçon de natation, dans une piscine, alors que l'auteur avait 5 ou 6 ans - où quelques détails suffisent à dire la densité du rapport mère-fils. C'est une offrande. Un bras tendu, un peu tremblant, qui semble dire : ces pages m'ont sauvé, accepte qu'elles te sauvent avec moi.

Quand on pénètre dans l'appartement d'Emmanuel Carrère après avoir lu son livre, l'"effet de réel" est saisissant. Tout est là, Gabriel, le grand fils qui vous ouvre la porte, le berceau de la petite Jeanne, tout ce qui fait la texture d'Un roman russe, le tissu d'une vie dans le moindre détail.

En quittant Emmanuel Carrère, on s'aperçoit qu'il vient de raconter le dernier chapitre de son roman : il a joué à la roulette russe, il a tiré et il est vivant. Plus que jamais. Le bon côté du rêve s'est réalisé : ce livre "clôt un cycle" et d'autres choses seront possibles. Lesquelles ? Il ne se les représente pas bien encore. Mais il n'est même pas très "impatient de les connaître".

Dernière bouffée de cigarette. Il réfléchit, les yeux au ciel. Puis : "Il s'est passé une chose inouïe, confie-t-il. Depuis que j'ai terminé ce livre, je n'ai plus rien fichu. Mais sans aucune culpabilité ni angoisse. Ceci ne m'était jamais arrivé de ma vie."


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(1) POL 1986, 1995 et 2000. La Classe de neige a reçu le prix Femina en 1995.

Florence Noiville, Le Monde, 1 mars 2006.
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Un roman russe d'Emmanuel Carrère   Mer 7 Mar 2007 - 17:45

«Emmanuel, je sais que tu as l'intention d'écrire sur la Russie, je te demande de ne pas toucher à mon père. Pas avant ma mort.»

Carrère à ciel ouvert

Meurtre à Kotelnitch, cinéma du réel et fantôme familial. Emmanuel Carrère signe «Un roman russe», un vrai.

Par Claire Devarrieux

Libération jeudi 1 mars 2007

U n roman russe est un roman d'aujourd'hui, un de ceux où l'écrivain se choisit comme sujet. Littérature nombriliste ? Si on veut. Mais voyez plutôt : le livre se passe en partie dans un trou au bout du monde, Kotelnitch, 800 kilomètres de Moscou, 20 000 habitants, «une sorte de trois étoiles du dépaysement dépressif», un concentré de difficultés quotidiennes. Là-bas, «la déroute du pays» est une évidence pour tout le monde, elle est le décor d'Emmanuel Carrère, qui en fait une description précise, chaleureuse. Ce qu'il venait faire à Kotelnitch : boire énormément de vodka en bonne ou mauvaise compagnie. Réaliser un reportage pour la télévision sur un soldat hongrois échoué dans l'hôpital psychiatrique de Kotelnitch juste après la Seconde Guerre mondiale, en 1947. Le soldat Toma, qui n'a jamais appris le russe, à qui on a coupé une jambe, qui s'est cassé les dents «à coups de marteau» parce qu'il aimait bien la dentiste et espérait qu'elle le soignerait ­ mais non ­, le soldat a finalement été rapatrié en 2000 dans son village natal. Dans le dossier médical d'András Toma, Emmanuel Carrère repère la date du 14 octobre 1954. Ce jour-là, la famille en Hongrie a reçu le certificat de décès. Ce même jour, dans son hôpital soviétique, le soldat cesse de s'agiter. «On l'a déclaré mort, et il est mort.» L'auteur va à la ligne, isole sa phrase. Il procédera de la sorte à plusieurs reprises, effet spectaculaire curieusement rehaussé.

Pour qui sait l'écrire, et lire entre ses lignes, la vie est d'un raffinement inouï en matière de suspense comme d'organisation romanesque. Emmanuel Carrère, venu en Russie avec une équipe de tournage, reste quatre jours, le temps de faire la connaissance d'un agent du FSB (ex-KGB), de filmer sa jeune compagne Ania en train de chanter. Après quelques mois, Carrère va revenir, avec en tête ce classique fantasme de documentariste : laisser le monde venir à la caméra, attendre que quelque chose se passe, faire un film sur rien. Deux ans plus tard ­ ces deux années que dure Un roman russe, écrit au présent, ce qui rend le passage du temps palpable, palpitant ­, en 2002, donc, l'assassinat d'Ania et de son bébé fournit au film le sujet qui lui manquait. Un troisième séjour s'impose. Le résultat de ces voyages s'appelle Retour à Kotelnitch. Le film est sorti en salles (voir Libération du 25 février 2004), il est disponible en DVD, il est l'idéale illustration du livre, dont il contient des fragments, des pans de texte. Inversement, on peut considérer le livre comme un commentaire. Il faut se procurer les deux. Dans le film, on entend Ania chanter, s'accompagnant à la guitare. La chanson est sublime, l'envie de l'écouter en boucle vient instantanément.
Un roman russe est une autobiographie. Que fait-elle, sinon raconter des histoires ? Elles se chevauchent, s'éclairent, n'en font plus qu'une, tant et si bien que le livre devient une autoanalyse à ciel ouvert. C'est d'abord l'histoire d'un écrivain condamné aux morts, et qui veut s'échapper. «Qu'on pense à moi chaque fois qu'il est question d'un type emmuré toute sa vie dans un asile de fous, c'est précisément ce dont je ne veux plus, écrit l'auteur de la Classe de neige et de l'Adversaire, le biographe de Philip K. Dick. Je ne veux plus être celui que cette histoire intéresse.» Un peu plus loin, il dit oui, d'accord, il va raconter ça, ce sera la dernière fois, et «ce sera aussi l'histoire de ma libération». Lorsqu'il part enquêter sur le pauvre soldat, Emmanuel Carrère vient de tomber amoureux d'une fille qui n'est pas de son monde. Elle s'appelle Sophie. Le bonheur est à portée de main, de sexe.

L'aubaine se présente sous la forme d'une proposition du Monde : écrire une nouvelle pour un numéro de l'été. Voilà qui va donner l'occasion à Carrère de tourner le dos aux monstres ! Croit-il. «Je m'amuse, je ris tout seul, je suis très content de moi», note ce garçon soudain joyeux, qui met le même entrain, ordinairement, à se flageller.
Les lecteurs d'Emmanuel Carrère et du Monde s'en souviennent, ce fut un texte érotique, torride, pas du tout dans le registre habituel de l'un et de l'autre. La nouvelle s'adresse à la femme aimée, imaginée, le samedi de la parution, assise dans le Paris-La Rochelle de 14 h 45, en train de lire ladite nouvelle qui la met en scène avec des indications très détaillées destinées à se terminer par un orgasme dans les toilettes du train. «Essaye d'imaginer ta chatte, de l'intérieur, comme si elle était simplement entre tes jambes et que tu pensais à autre chose, comme si tu étais en train de travailler ou de lire un article sur l'élargissement de l'OTAN [dans le livre, qui reproduit la nouvelle, il s'agit de l'élargissement de la Communauté européenne, ndlr]. Essaye de rester neutre tout en détaillant chaque sensation. La façon dont l'étoffe de la culotte comprime les poils. Les grandes lèvres. Les petites lèvres. Le contact des parois l'une contre l'autre. Ferme les yeux.

Ah ? c'est mouillé ? Je m'en doutais un peu.» Etc. Le wagon-bar est en folie. A la fin, Emmanuel Carrère donne son adresse e-mail : «De retour à ta place, juste avant l'arrivée, tu lis le dernier paragraphe. J'y invite ceux et celles qui auront fait le voyage, dans le train ou ailleurs, à m'en raconter leur version.» Et puis : «Tu trouves que je suis gonflé. Tu as raison, je suis gonflé. Je t'attends sur le quai.» Le problème est que Sophie ne prend pas le train prévu. Ni le suivant. Elle ne lira pas la nouvelle d'amour. Elle ne viendra pas à l'île de Ré. Commence ici une histoire infiniment triste, infernale de jalousie, de malentendu, de violence passionnelle. Un roman sentimental, et l'histoire de la répétition du malheur : «"A force d'écrire des choses horribles, les choses horribles finissent par arriver." Le pire est qu'elles arrivent au moment précis où je croyais leur avoir échappé.»

Il y a une quantité de registres éblouissante dans Un roman russe, une diversité à laquelle Emmanuel Carrère n'a pas eu recours dans ses précédents livres. Il y a des passages burlesques dans la maison de vacances familiale, avant que l'émotion prenne le dessus.
Dans son enthousiasme, Emmanuel Carrère est persuadé que ses parents vont comprendre sa tentative, à défaut de l'apprécier. «Mon premier texte joyeux, ils ne pourront pas ne pas voir ça.» Très vite, ça se passe mal. Nous sommes ici dans une famille bourgeoise, le non-dit a ses avantages, on fait semblant de rien, on parle d'autre chose, l'air est lourd. «On va se baigner ensemble, écrit le fils contrit, qui est aussi père du jeune Jean-Baptiste, l'eau est agitée et pleine d'algues, quand on rentre la pluie se met à tomber, l'orage éclate, mon père range les chaises longues comme on ferait la toilette d'un mort, ma mère à la cuisine fixe des yeux la cocotte-minute avec l'air d'attendre stoïquement qu'elle lui explose à la figure.»

La mère d'Emmanuel Carrère est Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuelle de l'Académie française, appartement de fonction quai Conti, à la fois self made woman et nobles origines, plein de princes dans l'arbre généalogique et enfance dans le dénuement. Emmanuel Carrère est un romancier français dont le russe est la langue de l'inceste, il passe littéralement tout le livre à surmonter ses blocages linguistiques. Un arrière-grand-oncle a été vice-gouverneur de Kirov. Cela du côté maternel d'Hélène Carrère d'Encausse. Son père s'appelait Georges Zourabichvili, et il ne faut pas en parler. Il a disparu en 1944.
Ce n'est pas à proprement parler un secret de famille. Emmanuel enfant a entendu l'histoire du grand-père, l'oncle Nicolas a des archives qu'Emmanuel écrivain inventorie. Les questions ne restent pas sans réponse. C'est probablement l'absence de sépulture qui a transformé Zourabichvili en fantôme.

Antienne : «Emmanuel, je sais que tu as l'intention d'écrire sur la Russie, sur ta famille russe, mais je te demande une chose, c'est de ne pas toucher à mon père. Pas avant ma mort.» Ou : «Ce n'est pas ton histoire, c'est la mienne. D'ailleurs tu ne sais rien, Nicolas ne sait rien, c'est moi qui en suis la seule dépositaire et je veux qu'elle meure avec moi.» Et comme Emmanuel Carrère est un romancier contemporain, il transgresse l'interdit, se fait un devoir de tout dire, raconte tout ce qu'il sait et même ce qu'il ne sait pas. La psychanalyse et la littérature lui ont enseigné que les fantômes s'incrustent dans les familles pour les hanter sur plusieurs générations, et que les tabous, s'ils ne sont pas levés, empoisonnent. Un roman russe relie explicitement chaque obsession, et chaque ouvrage d'Emmanuel Carrère à l'aura de malheur qui entoure le grand-père. Pourquoi Kotelnitch et le soldat hongrois ? «Car Kotelnitch, pour moi, c'est là où on séjourne quand on a disparu.»

Dans De la littérature considérée comme une tauromachie (1945), Michel Leiris explique qu'avec l'Age d'homme, il a voulu «faire un livre qui soit un acte», qui l'engage «tout entier», et qui «introduisît également un élément nouveau dans mes rapports avec autrui». Un roman russe est l'exacte application du projet défini par Leiris. Il peut se lire comme une longue lettre de tendresse filiale, avec néanmoins les apparences de l'assassinat. Never explain, never complain, on ne saura jamais ce qu'en pense Hélène Carrère d'Encausse. A moins de considérer comme un début de réponse l'article où l'académicienne rend compte du roman de Marc Dugain, dans le Figaro littéraire du 22 février : «Marc Dugain est un romancier au sens véritable du terme, c'est-à-dire, selon l'excellente définition du Grand Robert, l'auteur "d'une oeuvre d'imagination, en prose, assez longue, qui présente et fait vivre dans un milieu des personnages donnés comme réels, nous fait connaître leur psychologie, leur destin, leurs aventures." » Un roman russe ne porte pas l'étiquette «roman», mais ne correspond-il pas à la définition ?
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MessageSujet: Re: Un roman russe d'Emmanuel Carrère   Mer 7 Mar 2007 - 17:49

Cette fois, l'Adversaire, c'est lui

Astrid de Larminat (Le Figaro 1 mars 2007)

Le romancier Emmanuel Carrère explore son passé et combat ses démons. Et signe un chef-d'oeuvre.


EMMANUEL CARRÈRE porte sur son visage les cicatrices de ses guerres intérieures. Celle qu'il mène depuis sept ans et qu'il relate dans le livre qui paraît aujourd'hui ne l'a pas épargné. Et pourtant, c'est un homme pacifié qui attend la publication d'Un roman russe, récit strictement autobiographique mais ­follement romanesque, rédigé à la première personne, où l'écriture et l'existence marchent de concert.


Après la publication de L'Adver­saire en 2000, roman dont Jean-Claude Romand, le fameux mythomane et meurtrier, était le héros, après tant d'années passées dans la compagnie mentale d'un fou à explorer son propre monde intérieur, Carrère en a assez. Il écrit : « Maintenant c'est fini, je passe à autre chose. Je vais vers le dehors, vers les autres, vers la vie. »


Cette bataille, il l'engage à l'automne 2000, sur trois fronts, comme pour mieux « prendre en tenailles cette espèce de noyau dur » qu'il a au fond de lui « et qui se dérobe ». D'abord, enterrer son grand-père maternel dont le fantôme harcèle ses descendants. Cet homme nommé Georges Zourabichvili, un intellectuel géorgien qui n'est autre que le père d'Hélène Carrère d'Encausse, a été enseveli dans le silence par les siens après avoir collaboré avec les Allemands parce qu'il honnissait les démocraties occidentales. Arrêté à Bordeaux après la Libération, on ne l'a plus jamais revu.


Ensuite, « donner forme à l'émo­tion » qui le submerge lorsqu'il fredonne la berceuse que sa mère adorée lui chantait enfant, en russe, langue qu'il a connue autrefois puis oubliée. Enfin, parvenir à aimer une femme dont il vient de tomber passionnément amoureux. Pour clamer sa flamme, il lui écrit une nouvelle érotique. Mais, il va s'en rendre compte, la littérature ne prend pas impunément le pouvoir sur la vie...


Ces trois histoires distinctes que Carrère a vécues et écrites « caméra à l'épaule » de 2000 à 2003 entrent en résonance en 2006, quand il « monte » ces milliers de pages de « rushs » et rédige le chapitre final.


On ne va pas dévoiler les péripéties, rebondissements et coups de théâtre qui rythment le livre. Disons seulement que pour offrir une sépulture symbolique à son grand-père et renouer avec ses origines russes, le romancier se met en tête de réaliser un documentaire sur une petite ville de Russie, Kotelniche, où un prisonnier de guerre hongrois a croupi pendant quarante ans avant qu'on ne retrouve sa trace. Ceux qui ont vu Retour à Kotelniche, sorti au printemps 2004, connaissent sa fin tragique.


Le récit de la réalisation de ce film qui court sur plus de deux ans « fonctionne » comme une mise en abyme de sa façon d'écrire et de vivre, au « présent antérieur ». L'auteur est immergé dans l'instant, ignorant du lendemain et du sens qu'aura finalement son texte, tout en étant conscient des forces à l'oeuvre et averti de l'issue de l'histoire. Cela donne une sorte de « work in progress » abouti. Saisissant.


Un livre à coeur ouvert


Aujourd'hui, mais jusqu'à la dernière page il en a douté, Emmanuel Carrère ose dire qu'il a gagné la partie. En forçant le barrage entre son univers intérieur et le monde, ce livre l'a « délivré ». Il affirme, prudemment certes, comme pour ne pas tenter le diable, qu'il a terrassé son « adversaire » : le grand-père d'une part, mais aussi cette instance psychique qu'il avait définie au sujet de Jean-Claude Romand comme « ce qui en nous ment », ce qui en nous « se raconte des histoires » pour cacher son être profond. Est-ce une coïncidence, l'auteur a achevé sa psychanalyse l'an dernier, juste avant de se mettre à écrire ce qui est sans doute son chef-d'oeuvre. Quand tant d'écrivains craignent que le divan ne dilue leur talent, cela mérite d'être mentionné.


Un roman russe est un livre à coeur ouvert, déchirant parce qu'il met en pièces les faux-semblants de l'ego. L'auteur effeuille jusqu'à leur racine ses propres gestes en les éclairant d'un jour souvent cruel pour son amour-propre. S'il y a un jour un Jugement dernier, nul doute que le poids de vérité contenu dans cet examen de conscience pèsera en sa faveur...


L'oeuvre littéraire est achevée mais elle n'a pas dit son dernier mot. On ne peut s'empêcher de penser aux remous qu'elle provoque déjà dans l'âme d'une de ses premières lectrices, sa mère. Hélène Carrère d'Encausse n'a pas souhaité s'exprimer sur le livre de son fils : « Je ne trouve pas digne d'aller corriger la copie. » Il y a des romans qu'on veut faire lire à tout le monde et d'autres qu'on n'a pas envie de divulguer. Un roman russe est de ces oeuvres rares.


Un roman russe d'Emmanuel Carrère POL, 356 p., 19,50 €.
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