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 Drieu, Aragon et Malraux face à l'Histoire

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LP de Savy
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MessageSujet: Drieu, Aragon et Malraux face à l'Histoire   Sam 23 Fév 2008 - 13:26

«Drieu, Aragon et Malraux, trois visages de l'idéologie
du XX e siècle»


Propos recueillis par Sébastien Lapaque
Le Figaro 21/02/2008



Maurizio Serra* met en parallèle trois grandes figures littéraires dont le nom est indissociable de l'engagement. Il en évoque les grandeurs et les contrariétés avec une absence de préjugés qui nous enchante.

LE FIGARO LITTÉRAIRE. - Comment se fait-il que ce soit à un historien italien que soit revenue la tâche de réunir le fasciste Drieu, le communiste Aragon et le gaulliste Malraux dans un portrait de groupe inédit ?

Maurizio SERRA. Ce qui m'a surpris, quand j'ai commencé à penser à réunir ces trois personnalités dans un même livre, c'est de voir qu'à ma connaissance, personne ne l'avait fait, ni en France, ni ailleurs. Je m'étais déjà intéressé à chacun d'eux séparément Drieu surtout, mais également Aragon à travers un essai publié en Italie sur les deux versions des Communistes et Malraux à propos de la guerre d'Espagne. L'idée de réunir les trois m'est venue du fait que leur paysage idéologique n'avait pas été traité en profondeur. Ce sont trois personnages dont les affinités sont très fortes et reviennent par courant alterné. Pensez au dessin qui illustre la couverture de mon livre. Au soir de sa vie, Aragon, qui n'avait pas prononcé publiquement le nom de Drieu pendant une trentaine d'années, a ressenti la nécessité de dessiner le portrait du premier Drieu, ami de sa jeunesse. Quant à Malraux, il a beaucoup fait pour que Drieu puisse être réédité chez Gallimard. Les simplifications s'imposent, mais elles sont forcément réductrices. L'un ne s'explique pas que par le fascisme, l'autre que par le communisme stalinien et le troisième que par le gaullisme. Drieu, Aragon et Malraux traversent toute l'idéologie française et européenne du XXe siècle.

Les sujets que vous abordez et le passé que vous remuez demeurent en France des motifs de fâcherie. Comment expliquez-vous qu'en Italie, les débats autour du fascisme et du communisme n'aient pas la même radicalité ?

L'accession au pouvoir du fascisme en France, si tant est qu'il soit jamais arrivé au pouvoir, s'est confondue avec une guerre perdue, l'Occupation et la Collaboration. En Italie, quinze années de régime fasciste avant la guerre ont marqué toute une génération intellectuelle. C'est souvent cette génération qui, en 1945, 1946 et 1947, est passée du côté du communisme, parfois par opportunisme, mais très souvent par idéal et par volonté de construire une société nouvelle. Dans sa version italienne, le communisme a immédiatement fait partie du panorama national. Beaucoup plus fortement que le communisme français, muré dans un milieu social donné. Mais n'insistons pas trop sur la décrispation. J'observe qu'en France, vous avez souvent le sentiment que les choses sont plus ensoleillées en Italie et qu'il fait toujours plus beau à Rome qu'à Paris. Il faut pourtant se souvenir qu'entre 1943 et 1945, l'Italie a connu une véritable guerre civile, avec des règlements de comptes terribles et des milliers de victimes. Aujourd'hui encore, les historiens italiens, et même les romanciers, rencontrent des problèmes lorsqu'il s'agit d'en rendre compte.

Vous rappelez dans votre livre que, pendant l'Occupation, beaucoup de Juifs se sont réfugiés dans les Alpes-Maritimes restées sous contrôle italien jusqu'en septembre 1943. Il est important pour vous de souligner les différences entre le fascisme et le nazisme sur la question de l'antisémitisme ?

Nous entrons dans un débat qui mériterait un autre livre. La question du sort fait aux Juifs ne se pose pas que dans la France occupée. Il y a aussi les Balkans, l'Albanie et la Grèce, où les massacres ­perpétrés par les nazis ont été effroyables. Or dès 1946, Léon Poliakov a rappelé qu'on avait vu dans tous ces endroits l'armée italienne engagée de façon constante dans une activité de protection. Cela ne veut pas dire que les Italiens étaient différents des Allemands parce qu'ils étaient plus humains. Mais cela prouve à mon sens que les racines idéologiques du fascisme et du nazisme, deux mouvements nés de crises de la société relativement différente et de rapports distincts à l'idée de révolution, ne sont pas les mêmes.

Votre livre examine davantage l'égarement des clercs que leur trahison. Et Malraux apparaît le moins sulfureux des « frères séparés ». Mais son oeuvre est celle à laquelle vous accordez le moins de prix. Est-ce à dire qu'il faut une bonne dose d'égarement politique pour réussir son oeuvre littéraire ?

C'est un paradoxe que je ne soutiendrai pas. Mais le cas de Malraux est intéressant. Comme l'ont montré Roger Stéphane et Simon Leys, il semble qu'à partir d'un certain moment, il soit devenu un phénomène strictement français à l'intérieur du gaullisme, sans prise sur les idées qui s'agitaient dans le monde. Son propos sur la Chine dans La Condition humaine et sur la guerre d'Espagne dans L'Espoir avaient fait de lui un des grands noms de l'intelligentsia internationale. Mais il a perdu ce statut après-guerre. Il l'a su et il en a souffert. Son œuvre s'en est ressentie. Ses livres des années 1960-1970 sont une très belle rhétorique à l'intérieur d'un discours très français, avec un décalage par rapport à la situation internationale.

Drieu et Aragon sont aussi des écrivains très français. Le renom international de la littérature française du XXe siècle, c'est Proust, Céline et Sartre.

Drieu, Aragon et Malraux n'ont évidemment pas la renommée internationale des écrivains que vous citez. À ces trois noms, j'en ajouterais même deux autres, qui à travers le mouvement catholique bénéficient encore d'un public international : Bernanos et Claudel, même si ce dernier peut paraître plus daté et plus français. On ne peut pas comparer mes « frères séparés » à Sartre ou Céline, mais ils restent des auteurs de référence. Il y a chez tous les trois la tentative de prouver qu'être français et être européen, être français et être humain, c'est la même chose.

* Diplomate et essayiste, professeur de relations internationales à l'université de Rome-Luiss, directeur de l'Institut diplomatique du ministère des Affaires étrangères italien.
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LP de Savy
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MessageSujet: Re: Drieu, Aragon et Malraux face à l'Histoire   Sam 23 Fév 2008 - 13:27

Engagés volontaires

S. L.
Le Figaro, 21/02/2008

En retraçant les itinéraires des trois hommes, l'historien Maurizio Serra réfléchit à la notion d'engagement chez l'écrivain.
Pierre Drieu la Rochelle, Louis Aragon et André Malraux, c'est un peu le loup, la chèvre et le chou. Aucun historien de la vie intellectuelle et littéraire française n'avait osé les charger tous les trois dans la même barque. Un quart de siècle après la mort du dernier d'entre eux, on semble plus enclin à s'attarder sur ce qui les unissait que sur les grandes passions qui les ont séparés sur fond de guerres civiles européennes. Dans Le Temps du mépris, André Malraux, le cadet de ces trois « frères séparés » dont Maurizio Serra détaille le paysage idéologique, a posé un dilemme crâneur dans lequel chacun d'entre eux aurait pu se reconnaître : « Approfondir sa communion ou cultiver sa différence. »

C'était en 1935. Drieu avait quarante-deux ans, il avait publié Le Feu follet , La Comédie de Charleroi et déjà opté pour Berlin contre Moscou. Aragon avait trente-huit ans, il avait rompu avec André Breton pour chanter Staline et le Guépéou. « Je chante le Guépéou nécessaire de France/Je chante les Guépéou de nulle part et de partout/Je demande un Guépéou pour préparer la fin d'un monde. »

Pour lui, la traversée de l'entre-deux-guerres avait commencé avec Drieu et se poursuivait avec Malraux. Une célèbre photographie prise au cours du fameux congrès antifasciste montre Gide et Malraux, le poing levé, « à côté d'un Aragon malicieux dont le geste semble bien plus naturel », ainsi que l'observe Maurizio Serra, à qui aucun détail n'échappe. Ainsi, la bonne entente qu'entretenaient à distance Hitler et Staline, tandis qu'à Paris des intellectuels rivalisaient de pétitions, de proclamations et de rassemblements. « Le péché de la plupart des gens de gauche, expliquera George Orwell après-guerre, est qu'ils ont voulu être antifascistes sans être antitotalitaires. » Ce n'est pas en innocentant Pierre Drieu la Rochelle que Maurizio Serra lui rend justice, mais en montrant que la prosternation devant les monstres de puissance est chez nous une tentation permanente des clercs. C'est Catherine pour Diderot, Frédéric pour Voltaire, Joseph pour Aragon, Adolf pour Brasillach, Mao pour les uns, Saddam pour les autres. Cette soumission des hommes de l'art à la force brute est l'un des motifs des Frères séparés , livre subtil et captivant, magnifiquement écrit, plein de fortes intuitions et d'érudition sauvage. Par là, ce merveilleux exercice intellectuel rend plus lisible le passé, éclaire le présent et déblaye pour l'avenir.

Les Frères séparés - Drieu, Aragon et Malraux face à l'Histoire de Maurizio Serra traduit de l'italien par C.Cavalera La Table Ronde, 320p., 24€.
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